De temps en temps je fais un peu de « real life ». Ce soir par exemple je suis allé fêter les cinq ans du Laboratoire d’Histoire visuelle contemporaine à l’institut national d’histoire de l’art. J’ai pu placer un visage au dessus des noms d’André Gunthert, Audrey Leblanc, Patrick Peccatte et Olivier Beuvelet. Ou plutôt, puisque je les connaissais plus ou moins tous sous forme de minuscules avatars, j’ai pu augmenter la résolution de l’image que je me faisais d’eux.
Cette soirée célébrait aussi le lancement officiel de culturevisuelle.org, une plate-forme d’enseignement et de recherche assez unique en son genre (mais dont le modèle pourrait essaimer), qui me fait l’honneur de reprendre certains posts du présent site et qui héberge par ailleurs déjà une quarantaine de blogs de chercheurs.
Au retour, je suis passé devant la boutique Benetton de la place de l’Opéra. Dans la vitrine, un grand écran allumé est associé à une petite caméra dont le voyant d’activité est éteint ou masqué. Le dispositif fait partie d’une opération mondiale de « casting », apparemment terminée. Les images qui défilent montrent des gens filmés par une caméra, mais à Londres.
Non loin, une publicité pour l’iPad, qui sort le 28 mai. Sur l’écran de la tablette Apple, on voit la couverture du journal Le Monde. N’y a-t-il pas quelque chose d’un peu cruel à placer sur un dépôt de presse une réclame qui annonce peut-être la fin des journaux du support papier ?
Encore un peu plus loin, une agence bancaire demande à ses clients d’éviter d’entrer avec le visage masqué. Je me demande ce que signifie « agence sécurisée » : est-ce qu’un logiciel de surveillance déclenche une alerte lorsque quelqu’un entre avec un chapeau et des lunettes noires ?
Vendredi matin, à l’école d’art du Havre j’ai croisé quelques étudiants qui venaient d’apprendre une nouvelle désagréable : le concours estudiantin du festival d’affiches de Chaumont est purement et simplement annulé. Le motif de cette annulation est le refus par le jury d’opérer une sélection parmi les mille-deux-cent affiches reçues, affiches qui, si l’on en croit le communiqué, « ne reflètent pas la qualité de la réflexion et de la création produites dans les écoles ». Le thème du concours était : « Le graphisme, qu’est-ce que c’est ? ». Il n’y aura donc pas de lauréat mais le festival conserve les affiches, qui seront exposées dans leur intégralité, notamment dans le but de débattre de ce fiasco avec les enseignants qui le souhaiteront. Je peux comprendre la position du jury. Néanmoins en tant qu’enseignant, s’il m’arrive que douze étudiants répondent à côté du sujet, j’ai tendance à me dire que c’est moi qui ai mal formulé mes attentes. Alors que penser d’un concours qui a reçu mille deux cent réponses inappropriées ? De manière un peu voilée, le jury semble reprocher aux écoles d’art de ne pas être dignes de leur propre niveau. Est-ce une manière un peu agressive de répondre au thème du concours, sur l’essence du graphisme ? Cela m’amène une question : qu’en pensent les principaux intéressés ? En vingt ans, le festival de Chaumont a pris une importance énorme, il est devenu une fête pour tous les étudiants en design graphique, une sorte de sommet de l’année comme le festival de Cannes dans le monde du cinéma, le salon du livre pour les éditeurs et les édités ou encore le festival d’Angoulême pour le monde de la bande dessinée : on y va pour dire du mal, pour se plaindre des expositions ou des évènements que l’on trouve, comme il se doit, de pire en pire, on y va pour croiser ses idoles, ses modèles, mais surtout, on y va pour sentir que l’on fait partie d’une grande famille professionnelle. Enfin c’est comme ça que je perçois Chaumont, que je ne connais que de loin en loin. Chaque année je vois mes étudiants trépigner à l’idée de leur séjour, puis je les vois rentrer ravis de l’expérience, ravis de s’être éclatés dans une auberge de jeunesse et ravis d’avoir croisé, de loin, une star internationale du graphisme. L’importance de cette manifestation fait que le message envoyé par le jury de cette année aux étudiants risque d’être reçu d’une manière très éloignée des intentions qui l’animent. Ce qu’ils risquent d’entendre, ces étudiants, c’est que ce jubilé professionnel se fera sans eux, qu’ils n’y ont pas leur place, qu’ils constitueront à la rigueur un prétexte pour que les « grandes personnes » puissent débattre de l’état de la pédagogie du graphisme : « on parlera de nous, mais sans nous », me disait une étudiante. À tous ces jeunes, j’ai envie de dire une chose : soyez punk ! Soyez aussi punk que la belle affiche du festival de l’an dernier (qui, ceci dit, était du punk 1985). Arrêtez d’essayer de faire plaisir à vos aînés, bossez pour vous, créez votre langage, créez votre public, et cessez de répondre sagement à des sujets banals ou consensuels. Envoyez paître Chaumont (Haute Marne). C’est le meilleur service que vous pouvez vous rendre à vous-mêmes, c’est le meilleur service que vous pouvez rendre à votre profession et c’est donc le meilleur service que vous pouvez rendre au festival.
Autre jour, autre lieu, autre problème, pas si éloigné que ça peut-être : un étudiant en arts plastiques à Paris 8 me soumet son projet dit « tutoré » — un petit mémoire à rendre en fin de premier cycle universitaire. En parcourant le texte, au propos assez vague, je tombe sur des phrases un peu trop précises, des phrases pleines de grands mots lourds de sens mais agencés de manière un peu bancale. Évidemment, il s’agit d’un patchwork, d’une prose de Frankenstein, et c’est facile à vérifier : si quelques mots semblent se suivre un tout petit peu trop bien (« (…) nouvelle dénomination est un travail de création puisque il en ressort un jeu symbolique » ; « Arracher un produit industriel à sa fonction utilitaire classique pour l’exhiber (…) »), il suffit de les coller dans le champ de recherche de Google pour conclure au pillage. Enfin la plupart du temps, car il y a des exceptions. Une fois, un collègue qui devait juger un mémoire l’avait descendu en flammes en constatant que l’intégralité de son contenu se trouvait sur Internet… Mais en réalité, l’étudiante qui avait produit le mémoire n’était fautive de rien, bien au contraire car il s’agissait de son propre site web. Ce genre d’erreur judiciaire est malheureusement loin d’être la norme. Faut-il s’affliger de la paresse de certains étudiants qui ne font même plus l’effort d’aller fouiller en bibliothèque et de recopier ce qu’ils lisent à la main ? Faut-il sourire de leur naïveté, lorsqu’ils croient leur méthode astucieuse et lorsqu’ils pensent qu’un brouet littéraire indigeste leur permettra de brouiller les pistes ? Faut-il se féliciter du fait que le plagiat de ce style soit aussi facile à démasquer qu’il a été facile à commettre ? (celui qui a pêché par le web sera puni par le web…) Au fond ça me rend surtout un peu triste. Comment peut-on dépenser son énergie à voler les mots des autres sans même tenter de les comprendre, comment peut-on s’inscrire à l’université et considérer l’écriture comme une corvée ? À quoi bon ? Il y a mille autres choses à faire que des études, alors pourquoi se forcer ? Une licence d’arts plastiques n’est pas un diplôme intéressant en soi, ce n’est pas la garantie d’obtenir un emploi précis… En fait la seule chose que l’on en tire, c’est ce que l’on a appris, c’est le savoir-faire que l’on a acquis, c’est ce que l’on a produit, c’est ce que l’on a lu, c’est ce que l’on a écrit. Le bout de papier sur lequel est écrit « Licence » ne pèse pas lourd sur le marché du travail. Pourquoi est-ce que les étudiants qui demandent « combien de pages il faut faire ? », ne comprennent pas qu’on leur réponde « le nombre de pages dont tu as besoin pour dire ce que tu as à dire », et finissent de toute façon par fournir des pages encombrées de mots qui ne sont pas à eux ? Pourquoi s’astreignent-ils à non-écrire des choses qu’ils ne pensent pas, avec des mots qui ne leur appartiennent pas, qui ne procureront ni intérêt ni plaisir chez leurs lecteurs ?
Ce problème n’est pas seulement celui des étudiants. Pourquoi est-ce que les gens ont si peur de parler pour eux-mêmes, de parler avec leur propre voix ? Pourquoi est-ce qu’il existe des rayonnages entiers de bouquins remplis de lettres-type pour savoir comment dire « je vous demande de ne pas appliquer la majoration car ma situation est exceptionnelle » ou « je t’aime de tout mon coeur » ? Pourquoi vouloir penser par phrases toutes faites, par locutions journalistiques, par formules banales ? Comment peut-on dire que les choses doivent être comme ci ou comme ça quand on n’a soi-même aucune idée des raisons qui motivent les règles ? Pourquoi chercher si désespérément le mode d’emploi de sa propre existence ? Je suis certain que la pire chose qui puisse arriver serait de le trouver, ce mode d’emploi.
(photogrammes évidemment piqués au Metropolis de Fritz Lang)
On n’a aucune peine à reconnaître Dominique Galouzeau de Villepin derrière le personnage d’Alexandre Taillard de Vorms, qui est la figure récurrente de l’album Quai d’Orsay, par Abel Lanzac et Christophe Blain.
Il ne s’agit pas d’une caricature car le trait est marqué mais il n’est pas forcé. Le héros du livre, Arthur Vlaminck, est un autoportrait du scénariste, Abel Lanzac, qui a été conseiller de Dominique de Villepin lorsqu’il était ministre des affaires étrangères des deux premiers gouvernements Raffarin. Embauché par ce ministre réputé de droite alors qu’il se sent plutôt à gauche, le jeune homme est parcouru par des sentiments contradictoires : déboussolé lorsque le ministre lui demande de réécrire un discours sans même l’avoir ouvert ; fatigué ou stressé lorsqu’il faut concilier des informations contradictoires et lorsque les journées de travail empiètent sur sa vie privée ; amusé parfois, lorsque les vanités du ministre se révèlent criantes ; admiratif, enfin, lorsqu’il voit le chef de la diplomatie avoir un temps d’avance sur tout le monde ou se montrer capable d’élever les débats au moment où cela semble le moins possible.
Comme dans la série The West Wing, le récit nous présente une petite équipe de gens compétents et aux rapports parfois complexes, avec, notamment le directeur de cabinet, Maupas, issu d’une longue lignée de diplomates et qui est visiblement l’homme sans qui le ministère ne pourrait pas fonctionner.
L’entrée d’Arthur dans la garde rapprochée du ministre rappelle un peu le film Primary Colors (Mike Nichols, 1998) où un jeune idéaliste, Henry, se retrouvait catapulté membre de l’équipe de campagne présidentielle du gouverneur Stanton (excellent portrait de Bill Clinton par John Travolta) et, de la même manière, ne pouvait s’empêcher d’avoir une certaine admiration pour la personnalité de son employeur dont il était pourtant bien placé pour connaître les trahisons ou les mensonges. Dans Quai d’Orsay, cependant, rien de dramatique. On ne trouvera pas de détails scabreux ou croustillants et le héros ne perd pas particulièrement ses illusions — pour que cela fût, il eût fallu qu’il en eût. Le sujet du récit, c’est de comprendre comment un ministère fonctionne. Et un ministère qui se trouve au centre de tout, à devoir gérer le sentiment anti-français en Côte d’Ivoire et à tenter de faire entendre l’unique voix contre la guerre en Irak. Et tout cela alors que le premier ministre tient des discours incohérents, que le ministre de la Défense cherche à garder un certain contrôle et que le président s’occupe de tout sauf de choses importantes. En fait en lisant ce livre, on se demande comment Dominique de Villepin a pu faire un autre métier que ministre des affaires étrangères par la suite tant il semble avoir été fait pour. Et pourtant il est passé ensuite au ministère de l’intérieur avant de devenir premier ministre et il l’a sans doute fait chaque fois avec la même assurance, avec la même foi en son destin et en son bon droit, avec les mêmes envolées lyriques et les mêmes gestes.
De geste, il est beaucoup question dans Quai d’Orsay. Il faut dire que Christophe Blain, le dessinateur, est un des très rares grands chorégraphes de la bande dessinée, un des rares auteurs, comme l’immense Blutch ou le regretté Will Eisner, à savoir mettre en scène la gestuelle et l’expression corporelle de ses héros. C’est d’ailleurs à la manière impressionnante et expressive plus qu’élégante qu’il a d’utiliser ses mains et tout son corps que l’on reconnaît le ministre.
La bande dessinée a prouvé plus d’une fois sa capacité à montrer des choses réputées difficiles ou impossibles à transmettre. On a pu le vérifier avec les œuvres de Joe Sacco, qui est parvenu à montrer la Palestine ou les balkans d’une manière qui ne ressemblait à aucune image de reportage. On a pu le vérifier aussi avec le Pyongyang de Guy Delisle, qui permettait à ses lecteurs de découvrir la Corée du Nord de mémoire mais avec une justesse suffisante pour que l’on découvre quelque chose. Chaque fois, les « reporters » se sont inclus à leur récit, n’ont pas cherché à masquer leur propre rôle. Le fait que les choses soient dessinées permet aussi de produire des vérités que les méthodes d’enregistrement mécanique perdent souvent en route. Il n’est pas aisé de rendre compte de l’impression que procure la posture d’une personne ou la hauteur d’un bâtiment juste par la photographie ou le film (de bons artistes ont su le faire, cependant). Le dessin y parvient souvent puisqu’il peut montrer à la fois les rapports entre les objets figurés ou leur énergie et choisir de les synthétiser ou de les détailler selon ce qu’il veut dire.
Quai d’Orsay constitue en ce sens une excellente démonstration de la puissance du recours au dessin en général et à la bande dessinée en particulier.
Cet album, précisément intitulé Le Conseiller, n’est que le premier tome d’une série dont j’attendrai la suite avec impatience.
La société allemande Puma A.G. diffuse depuis quelques temps une publicité d’une beauté certaine. Le fond musical est Going on, par le duo Gnarls Barkley, air qui passe habilement d’une certaine mélancolie à une grande vigueur et qui paraît donc porter un message de joie et d’espoir. Les images procurent le même genre de sentiment et montrent des africains — enfants, adolescents ou jeunes adultes — qui jouent au football dans les rues d’Abidjan, d’Accra ou de Yaoundé. Ils sont pauvres, mais ils sont heureux, ils sont beaux, ils dégagent de l’énergie et de l’enthousiasme. Tout cela est ponctué d’extraits de matchs professionnels internationaux : même enthousiasme, même énergie, malgré le succès et la professionnalisation.
Cela fait des années que la marque Puma a choisi d’associer son image à celle des pays en voie de développement en soutenant notamment les équipes de football des plus petits pays. Ce sponsoring se fait parfois sous forme de publicité masquée, comme avec le film Shaolin Soccer (Stephen Chow, 2001). L’agence Syrup, qui a réalisé la publicité dont je parle, a d’ailleurs inclus Puma dans une autre publicité, réalisée pour un autre client, General Electrics. On y voyait des algériens tout heureux de se voir fournir un système de traitement d’eau jouer au football sur une plage, équipés de vieux maillots puma, de chaussures puma et d’un ballon de la même marque. Puma est une des rares sociétés qui communique en montrant des vêtements de sport usagés, sales et poussiéreux, des équipements qui ont vécu.
Les touristes qui rentraient autrefois des pays péri-équatoriaux étaient souvent déçus en constatant que les clichés pris aux heures les plus ensoleillées avaient des teintes délavées et assez éloignées des belles photographies du National Geographic. Réglé en fonction et de la température de couleurs et de l’illumination des pays tempérés, le gamma des pellicules argentiques normales ne pouvait rendre correctement l’aspect chamarré des paysages, qui prenaient une teinte générale à la fois fade, sans contraste et affligée d’une dominante jaunâtre ou rosâtre (je ne suis pas bien sûr des aspects techniques exacts de la chose, je puise dans mes souvenirs de technologie de la photographie qui datent de mon CAP de photo, il y a vingt-cinq ans). Ce problème est en tout cas réglé depuis longtemps grâce au perfectionnement des équipements des laboratoires de tirages photographiques et, à présent, grâce aux possibilités d’enregistrement ou de traitement des supports numériques. Dans la publicité de Puma, cette colorimétrie est recréée grâce à After Effects ou autre logiciel de traitement vidéo. Ainsi, pour nous parler des pays « en voie de développement » d’aujourd’hui, on leur applique l’étalonnage chromatique suranné des images que les touristes pouvaient produire il y a une ou deux décennies. Puisque l’effet est obtenu sciemment, il est très maîtrisé, très équilibrée, et cette image est donc assez belle.
Il est évident que la société Puma est avant tout un marchand de vêtements de sport. Aucun ressortissant africain ne siège à son conseil d’administration, la marque sponsorise autant d’équipes dans la minuscule zone scandinave que dans le continent africain tout entier et Puma est une filiale très rentable du groupe Pinault (Balenciaga, Boucheron, Yves Saint Laurent, Gucci, Sergio Rossi, Stella McCartney, Fnac,…), groupe dont l’engagement envers le tiers-monde n’est pas la qualité la plus évidente.
Évidemment, Puma, dont les sièges sociaux sont situés dans les pays les plus riches et dont les usines se trouvent dans les pays les moins riches se ferait régulièrement démolir par la presse à défaut d’un engagement social symbolique. Il y a quelques années, par exemple, la marque a annoncé la mise en place d’une série de ballons de foot estampillés « commerce équitable ». Une série limitée. Plus récemment, Puma a communiqué sur les thèmes de la biodiversité ou de la réduction des émissions de gaz carbonique.
Est-ce que les investisseurs de Puma, qui viennent de percevoir un excellent dividende cette année, ont l’impression d’utiliser cyniquement les pays en voie de développement ? Est-ce que l’agence Syrup croit aux belles histoires qu’elle raconte ?
Les réponses à ces questions n’ont pas grande importance. Ce qui me met un peu mal à l’aise dans tout ça, c’est surtout de constater que moi-même je marche, que la marque Puma m’est sympathique, que je suis en partie dupe de sa légende, alors même que je vois bien que la pauvreté du tiers monde est ici employée comme outil de communication pour vendre des chaussures aux habitants de pays plus prospères, chaussures fabriquées par des gens qui ne doivent pas être payés plus d’un dollar par jour.
Les panneaux publicitaires animés « numéri-flash » commencent à être massivement déployés dans le métro parisien… J’en ai vu coup sur coup dans les stations Place Monge et Palais Royal, on m’en a signalé à Pont de Levallois, Iéna, Alma-Marceau, Porte Maillot, Europe, Étienne Marcel (en cours d’installation) et plus généralement « un peu partout sur la ligne 1 ».
La technologie, testée depuis un an à La Défense, avait connu un faux-départ lorsque plusieurs associations de défense des citoyens (contre la publicité ou contre la surveillance) avaient saisi un tribunal en référé. Dans l’attente du résultat du jugement, les écrans avaient été éteints et l’opération, nettement ralentie, d’autant que plusieurs élus parisiens se sont inquiétés du sujet à l’époque.
L’inquiétude provenait essentiellement du fait que dans leur version d’origine, ces panneaux publicitaires embarquaient deux caméras destinées à surveiller les passants, afin de comptabiliser ceux qui regardent les publicités et à chronométrer la durée de leur consultation. Ils sont aussi potentiellement capables de communiquer en bluetooth avec les téléphones portables qui passent à leur portée.
Les caméras ont donc été supprimées, mais il se peut que ce ne soit que temporaire car la commission Informatique et Libertés a récemment rendu un avis au sujet de ce procédé : l’anonymat des spectateurs « regardées » est garanti, selon la Cnil, par le fait que les images captées ne sont pas enregistrées ni transmises à quiconque. La Cnil recommande tout de même que la présence des caméras soit signalée aux passants de manière transparente (lire : Dispositifs d’analyse du comportement des consommateurs – souriez vous êtes comptés, 19/05/2010.)
Pour le reste, ces affiches animées sont des téléviseurs LCD au format Full HD de 70 pouces (90cmx160cm). Le site de Métrobus n’indique pas clairement les tarifs et les modalités d’affichage sur ces panneaux, j’ai l’impression qu’ils ne servent pour l’instant que dans le cadre de campagnes de grande envergure déployées sur de nombreux supports simultanément. La plupart des annonces sont des affiches traditionnelles diffusées sous forme de diaporama numérique. La campagne pour le film « Freddy » (et peut-être d’autres) contient néanmoins une animation.
8th Wonderland est un film de politique-fiction et/ou un techno-thriller produit en France et réalisé par Nicolas Alberny (né en 1977) et Jean Mach (né en 1969, auteur du long-métrage Par l’odeur alléché). Il est sorti en salles hier et, contrairement à toutes mes habitudes, je n’ai pas attendu cinq mois la sortie en DVD pour le voir : son propos est trop proche de mes sujets de prédilection. Notons que le film a été réalisé en 2007, même s’il ne sort que maintenant.
Je ne peux pas raconter le film entier, mais la bande-annonce en dit déjà beaucoup. 8th Wonderland (jeu de mot qui signifie à la fois « le huitième pays des merveilles » et « le pays huitième merveille ») est une nation virtuelle formée sur Internet par une communauté de personnes venues de tous les endroits du globe. Le mode de recrutement des « wonderlandais » n’est pas vraiment expliqué mais on suppose que cela fonctionne par cooptation. Des millions de gens y adhèrent, en tout cas, et paient un impôt symbolique mais suffisant pour mettre au point des opérations politiques.
Des votations régulières sont organisées sur 8th Wonderland pour décider d’actions diverses destinées à améliorer le monde, dans un esprit assez proche de celui des Yes Men, ces artistes potaches sérieux qui utilisent le canular pour montrer la rapacité, le ridicule ou la mesquinerie des grandes sociétés capitalistes. Parmi les premières actions des citoyens de 8th Wonderland, on remarque l’édition d’une bible darwiniste ou l’installation de distributeurs de préservatifs dans les églises de la cité du Vatican. Organisés et déterminés, les Wonderlandais sont tout de même déçus de la portée limitée de leurs actions : le « buzz » ne dure pas et ne marque pas forcément les esprits. L’action se radicalise alors et fraie avec l’illégalité. Par exemple, des footballers-vedettes sont kidnappés pour être forcés à assembler des chaussures de sport au milieu d’enfants asiatiques sous la direction de contremaîtres impitoyables (et armés).
Au départ, l’existence d’8th Wonderland n’est connue que de ses citoyens, mais il est difficile de rester totalement discret et la presse commence à se pencher sur le sujet. Un beau jour, un homme se présente à la télévision comme étant le créateur de 8th Wonderland. La constitution du pays virtuel stipule que le créateur du site, que tout le monde nomme « le webmaster », est un citoyen comme les autres et qu’il n’a pas plus de poids qu’un autre, mais personne ne connaît son identité : et s’il s’agissait bien de lui ? Bien qu’il sorte de nulle part, John McClane — c’est son nom — semble en savoir très long sur le pays qu’il prétend représenter… et dont le nom lui sert à faire des publicités pour des yoghourts. On s’amusera ici de la manière dont les médias acceptent sans vérifications le statut que prétend avoir McClane.
La communauté des wonderlandais décide alors d’élire son représentant public officiel, appelé « ambassadeur ».
Je m’arrêterai ici pour ce qui est du résumé du film, je ne voudrais pas en éventer le suspense.
Le sujet rejoint des préoccupations très actuelles : une démocratie qui s’appuie sur la sagesse de la foule peut-elle suppléer à un mode de gouvernement jugé vieillissant, manipulateur, corrompu et ayant perdu tout souci du bien-être des individus ? Nous croyons moins que jamais en nos dirigeants, en nos patrons, et nous nous méfions même à présent de nos banquiers. La mondialisation de l’information nous permet de constater que, quelles que soient les cultures, quels que soient les régimes, la crise de confiance est générale et que le discours qui consiste à dire que les choses sont pires ailleurs ne tient plus, ou fonctionne moins. Des initiatives diverses, parfois spontanées, font du réseau Internet un lieu d’échanges, de mobilisation et de citoyenneté qui parviennent parfois à remettre en cause temporairement les hiérarchies les plus établies : flashmobs, révolution « verte » twitter en Iran, et pourquoi pas, Wikipédia ou la blogosphère.
Je crois que 8th Wonderland est le premier film de fiction à traiter aussi systématiquement du sujet. Je me demande si ses jeunes auteurs ont lu Convoi™ (1990) dont il était question ici-même il y a quelques semaines, mais cette bande dessinée partage quelques idées avec 8th Wonderland : l’espace virtuel utilisé pour une conjuration entre mondes distants ; le créateur du lieu dont personne ne connaît l’identité. Difficile de ne pas penser aussi à Sur l’onde de choc (1975) de John Brunner, roman dont il faudra bien que je parle ici en détail un jour.
La réalisation n’est pas malhabile et prend pour l’essentiel la forme d’un long zapping entre actualités télévisées, talks-shows, scènes « in real life » et discussions sur le réseau entre wonderlandais. On entend une dizaines de langues (sous-titrées) au cours du film, ce qui est assez agréable et plutôt pertinent. À ce sujet, notons qu’il existe une version en langue française du film. Cette version n’est pas la version originale et ceux qui l’ont vu semblent avoir détesté le film, si je me fie aux commentaires publiés sur Allociné.
Afin de rendre les dialogues des citoyens wonderlandais supportables à l’écran, et afin de rendre compte de la multitude des individus, une interface en trois dimensions a été inventée : un carrousel de vidéos qui s’adressent les unes aux autres. En le voyant j’ai pensé à T_Visionarium (2008, par Neil Brown, Dennis Del Favero, Matt McGinity, Jeffrey Shaw et Peter Weibel), une interface qui existe et qui permet de zapper en tendant le bras parmi des centaines d’écrans en relief qui entourent le spectateur.
Le premier défaut du film à mon sens apparaît à cet endroit : les wonderlandais sont plusieurs millions nous dit-on, et effectivement des milliers de vignettes sont visibles à l’écran… Mais seule une quinzaine de figures sont présentes en permanence. L’écueil était prévisible car sur Internet, comme dans la vie réelle, la démocratie de masse ne parvient pas à donner un poids égal à des millions d’individus, il y a toujours un stade à partir duquel le citoyen devient une abstraction et où sa capacité à être écouté, sauf exception, est réduite à zéro. Les auteurs auraient pu observer le fonctionnement de Wikipédia, qui fournit des pistes quant à ce qui est possible et ce qui ne l’est sans doute pas en matière de démocratie totale.
Le second défaut, qui a légèrement amoindri mon plaisir de spectateur, c’est la naïveté souvent assez occidentalo-centrée (malgré de louables efforts) de la hiérarchie des grandes causes politique qui anime les activistes wonderlandais (les délocalisations, les préservatifs, le darwinisme…), ainsi que le léger manque de finesse géopolitique. Je ne pense pas par exemple qu’un habitant d’un pays proche-oriental envahi par les États-Unis (que l’on suppose être l’Irak) se fâchera contre son épouse parce que celle-ci soutient le projet d’empêcher un pays proche-oriental non nommé (mais qui a la réputation d’être belliqueux et de chercher à se doter de la bombe atomique, on pense à l’Iran, même si l’épouse du président porte un niqab et non un tchador) de disposer d’une technologie nucléaire ex-soviétique : les rapports véritables entre nations moyen-orientales sont nettement plus compliqués que ne le laisse penser le journal télévisé français, et la solidarité stratégique entre iraniens et irakiens (si c’est bien d’eux que l’on parlait) ne me semble pas une évidence.
Ceci dit il est rare que ces aspects précis me semblent traités par les films de « genre » avec une sagacité infaillible, alors peu importe. Du reste 8th Wonderland ne se prend pas trop au sérieux et on trouve quelques scènes sciemment bouffonnes, comme l’intervention d’une interprète, citoyenne de 8th Wonderland, qui profite de sa position pour brouiller deux chefs d’états en prêtant à l’un et à l’autre des insultes qu’ils n’ont pas proférées — scène qui rappelle une excellente Tranche de vie de Gérard Lauzier.
De même, et je pense que c’était de l’humour, le cas de 8th Wonderland est traité dans par une cellule anti-terroriste britannique qui est un peu un pastiche comique du CTU de la série 24 heures Chrono : on y met des jours avant de localiser le serveur qui abrite le pays virtuel et qu’un employé des services de renseignements passe le clair de ses heures de bureau à « chatter » à haute voix avec ses compatriotes de 8th Wonderland.
Parfois, la succession des intervenants issus de lieux choisis (Inde, Chine, Afrique de l’ouest, Grande-Bretagne, France,…) rappelle les publicités actuelles pour des multinationales qui nous vendent les « effets positifs de la mondialisation » : tous les ouvriers d’une marque unis pour dire leur fierté (qu’ils soient payés un dollar ou cent, tous proclament : « my Toyota! ») ou pour vanter les mérites d’une crème anti-rides… On pourrait y voir la reprise d’un poncif de la communication, mais ça n’est pas nécessairement une maladresse.
Concernant les interfaces, je note deux bizarreries. Tout d’abord, les images de webcams sont parcourues d’interférences liées à la tradition de la télévision : bruit gaussien, désynchronisation, déformations — rien à voir avec les images parcourues d’artefacts, de glitchs, dont nous avons l’habitude sur support numérique. Ensuite, personne n’utilise de clavier ou de souris, toutes les fonctions interactives sont activées par la voix. Ces deux choix ont quelque chose de légèrement désuet qui n’est pas inintéressant et dont on comprend sans peine l’intérêt cinématographique (rien de plus morne que de voir quelqu’un surfer sur Internet), mais qui n’en reste pas moins inattendu.
Le film remplit très bien son contrat et apporte en France un genre de cinéma et des préoccupations complètement inédits. Les personnages manquent parfois un tout petit peu de consistance, mais ce n’est pas incohérent, la question de la démocratie réelle et absolue est aussi celle de la médiocrité. Le personnage de John McClane s’avère au fil du scénario très intéressant et constitue un élément inattendu et bienvenu du scénario. J’ai apprécié que le film contienne plusieurs petits mystères, plusieurs questions jamais réglées… J’ai aussi apprécié l’absence de morale claire et définitive : la radicalisation est-elle une fatalité ? Le mieux est-il l’ennemi du bien ? La paranoïa est-elle l’aboutissement de toute conjuration ? La course au progrès aboutit-elle toujours à la réaction ? L’exercice d’un pouvoir se heurte-t-il nécessairement à ses contradictions ? Au fond, rien de tout ça n’est tranché, 8th Wonderland est présenté comme une expérience qui pourra déboucher sur d’autres expériences, et n’est ni une charge contre la démocratie directe ni une réclame sans bémol pour ce mode de gouvernement. Le film est parcouru par une métaphore entomologique qui n’a rien de limpide non plus et une fois encore, je vois ça comme une qualité. Je serais néanmoins curieux de connaître un peu mieux les positions des réalisateurs.
Bref, je pense que c’est un film que l’on peut conseiller et qui apporte une pierre à des débats importants et actuels. Je marche, je soutiens !
(note: les photographies sont issues du dossier de presse)
Vu dans la vitrine d’une boulangerie de Cormeilles-en-Parisis (Val d’Oise), hier 12 mai 2010 vers 18h.
Le PokéWalker est un gadget électronique qui permet de stocker un Pokémon (pour « pocket monster »), qui est ici un personnage virtuel de jeux vidéo, puis d’augmenter le niveau d’expérience et les capacités de ce dernier au rythme des pas du porteur de l’objet. Il s’agit en fait d’un podomètre qui récompense les utilisateurs qui marchent, une assez belle idée finalement, plutôt cohérente avec les principes sanitaires récents du fabricant, Nintendo, qui pousse les joueurs à avoir une activité physique (Wii, WiiFit).
J’ignore quel âge a l’auteur de l’annonce, mais ses ambitions financières n’ont rien de démesuré puisqu’il propose de promener le PokéWalker de ses commanditaires pour dix centimes par jour et cinquante centimes par semaine.
Je remarque que seules deux languettes sur lesquelles est inscrit le numéro de téléphone du promeneur d’animaux virtuels sont restées.
Le huitième numéro du magazine Amusement (Avril – juillet 2010) sort en kiosques à la fin de cette semaine.
Je sais déjà, pour y avoir participé, qu’on trouvera dans ce numéro une interview du couple d’artiste Jodi.
Pour le reste, je suis assez impatient d’avoir le magazine entre les mains, étant donné son sujet — les rapports entre politique et numérique. On y trouvera entre autres un sujet sur les enjeux de la conservation et de la diffusion de données, un état de l’art du hacktivisme, plusieurs articles sur le militainement et autres serious games (dont un reportage par l’artiste Artus), un test de capteurs d’ondes cérabrales, une interview de Nathalie Kosciusko Morizet, l’idéologie LOL, les enjeux de la ville de demain et les méthodes scientifiques ou sience-fictionnesques que l’on prépare pour sauver la planète, le recyclage des produits numériques, les enjeux politiques européens du jeu vidéo, avec Jean Claude Larue et Guillaume de Fondaumière, Metal Gear Solid Peace Walker, la surveillance intelligente, une interview de Cœur de Pirate à propos des Pokémon…
J’aime beaucoup le visuel de couverture, que je trouve furieusement années 1980 et qui me rappelle les titres de l’époque : Photo, L’écho de Savanes, Zoom, Actuel ou encore Lui. Le photographe est Marc Philbert.
On peut prévoir, une fois de plus, que les kiosquiers ne sauront pas sur quelle étagère ranger Amusement et qu’il sera difficile de le trouver. Le prix est toujours de 5 euros tout rond.
Pendant que la musique Synth-pop commençait à éclore en Grande-Bretagne, un autre genre de musique synthétique « futuriste » des années 1980 naissait de l’autre côté de l’Atlantique, l’électro-funk, ou électro-hip hop, ou encore électro-boogie. On l’a même longtemps appelé « électro » tout court, mais cette dénomination a peu à peu servi à désigner de nombreux autres courants musicaux. Il faut dire que la célébrité restreinte de l’électro ne l’aura pas empêché d’avoir une influence décisive sur de nombreux courants musicaux ultérieurs. La musique électro se caractérise par une utilisation systématique de synthétiseurs et de boites à rythmes, par l’emploi de disques préexistants comme instruments de musique (scratch, sample, réinterprétation), par l’utilisation d’effets « robotiques » (sur la voix, notamment) et par une rythmique plutôt rapide.
Le plus important « tube » grand public du genre est sans aucun doute le Rock It de Herbie Hancock, dont le clip passait en boucle sur MTV comme sur les chaînes françaises. Rock It et les autres titres de l’album dont il est extrait, Future Shock, peuvent sembler assez atypiques au sein de la production électro-Hip hop puisque Herbie Hancock n’est pas né dans un ghetto new-yorkais, mais qu’il est issu du monde du Jazz et qu’il est doté, comme beaucoup de jazzmen, d’une solide formation classique. L’album a été réalisé avec l’aide du légendaire « scratcheur » Grand Mixer DST (le premier dee-jay à avoir utilisé le tourne-disques comme instrument scénique) et du producteur Bill Laswell (touche-à-tout de talent lié à des artistes aussi divers que Sly & Robbie, Iggy Pop, Brian Eno, Fela Kuti ou les groupes Funkadelic, Motorhead et Ramones).
Quelques images extraites de clips : Bambaataa, Jonzun Crew, Herbie Hancock
Cette situation me semble assez exemplaire de la qualité « impure » des artistes de l’électro-funk comme de leurs influences. Le registre n’a en effet jamais été la propriété exclusive d’une communauté précise, ce n’est pas une musique « blanche » ni une musique « noire », ce n’est pas une musique de la rue ni une musique aristocratique, mais c’est tout ça à la fois. Si l’électro a pu exister, c’est sans doute avant tout grâce au contexte new-yorkais du début des années 1980, avec des lieux d’art divers (la Factory de Warhol ou la Fun Gallery de Patti Astor) et des boites de nuit (la Fun House et le Roxy par exemple) où ont pu se rencontrer les artistes des boroughs new-yorkais les plus pauvres avec ceux de Manhattan, et même, du monde entier. Il en est né des confrontations réjouissantes : le graffiti-artist Fab 5 Freddy et le groupe Blondie ; Les londoniens The Clash avec un autre graffiteur, Futura 2000 ; Le peintre Keith Haring et le producteur Malcolm McLarren ; Le peintre néo-expressionniste Jean-Michel Basquiat, le graffiteur gothique futuriste Rammellzee et le rappeur K-Rob ; La graffiti-artist Lady Pink et l’artiste conceptuelle Jenny Holzer ; les britanniques de New Order avec le producteur électro Arthur Baker ; L’ancien Sex-Pistol Johnny Lydon, le musicien Bambaataa, la chanteuse B-Side et les producteurs Bill Laswell et Bernard Zekri (journaliste d’Actuel qui a introduit le Hip Hop en France) pour monter le projet Time Zone, etc.
Quelques extraits du film Beat Street (1984). Les trois premiers photogrammes montrent le Roxy, une boite de nuit de Manhattan. Les trois images suivantes montrent Africa Bambaataa et son groupe Soul Sonic Force, toujours au Roxy. C’est au Roxy que le héros du film, Kenny (en bas à gauche), jeune deejay habitué à organiser des fêtes dans les taudis du South Bronx rencontre Tracy, une compositrice du City College qui aimerait amener un peu de Hip Hop à son prochain spectacle. Elle place Kenny devant un « Synclavier », instrument de musique hors de prix. Le décor du studio musical universitaire est bien trouvé : boiseries imposantes et bien cirées, vitraux… rien à voir avec les squatts en ruine d’où vient Kenny. Cette rencontre entre deux réalités de New York que tout oppose me semble tout à fait typique de cette époque du Hip hop.
La figure dominante de l’électro funk est Afrika Bambaataa, originaire du Bronx, disc-jockey aux goûts éclectiques qui a mélangé le rap (qui existait depuis le début des années 1970 mais dont les premiers disques commençaient tout juste à être enregistrés), la musique funk (Parliament ou encore James Brown) avec des sonorités synthétiques et des influences incongrues telles que les groupe allemands Kraftwerk et Wunderwerke, le groupe japonais Yellow Magic Orchestra ou encore le pianiste « cosmique » Sun Ra.
Le titre fondateur de l’électro est le « maxi 45 tours » Planet Rock, d’Afrika Bambaataa et de son groupe Soul Sonic Force. Sorti sur par Tommy Boy Records en 1982, Planet Rock a été réalisé au studio « Intergalactic music » par Arthur Baker, qui sera notamment le producteur, quelques années plus tard, du fameux Blue Monday de New Order. Planet Rock s’inspire de deux titres de Kraftwerk —Trans Europ Express (1977) et Numbers (1981) —, et de titres de Captain Sky (un musicien funky qui se déguisait en super-héros) et de Babe Ruth (un groupe de rock progressif britannique), auquel il ajoute un rap et qu’il transforme en un irrésistible morceau de dance music. Le disque a été enregistré en une nuit, avec un matériel plutôt sommaire, notamment une boite à rythmes Roland TR-808, instrument à présent légendaire mais que l’on jugeait dépassé à sa sortie puisqu’il produisait des sons électroniques plutôt que de diffuser des extraits enregistrés de véritables instruments, comme certains de ses concurrents, et qu’il est sorti peu avant la norme midi.
Diverses pochettes de disques d’Afrika Bambaataa et de son groupe le Soul Sonic Force
Bambaataa est le fondateur de la Zulu Nation, une association culturelle internationale en forme de nation symbolique, au sein de laquelle il a toujours promu la culture hip hop dans une optique philosophique quasi-religieuse qui cherche œcuméniquement à extraire des vérités morales et spirituelles de livres sacrés tels que le livre des morts égyptiens, la Torah, les évangiles (y compris apocryphes), le Coran, le Baghavad-Gita, et des ouvrages ufologiques ou ésotériques divers tels que le livre d’Uranita, auxquels s’ajoutent divers écrits plus ou moins fantaisistes sur l’histoire de l’Égypte ou des afro-américains. De manière étonnante, la Zulu Nation n’a jamais viré à la secte et a réussi à transformer le gang des Black Spades — qui a inspiré le film Warriors et dont Bambaataa a été un « chef de guerre » — en un groupe pacifiste focalisé sur des activités créatives telles que la musique, la danse et le graffiti. La « nation zulu » est un peu oubliée aujourd’hui mais elle a sans doute pesé sur les débuts de la culture Hip-hop de la même manière que le mouvement Rastafari sur l’histoire du Reggae. C’est peut-être à ce fatras philosophique syncrétique que l’électro Hip Hop doit d’avoir été un genre musical ouvert à des influences du monde entier.
Diverses pochettes d’albums ou de compliations du groupe Newcleus
J’ai envoyé un e-mail à Afrika Bambaataa pour le questionner sur son rapport personnel à la science-fiction, mais je n’ai pas reçu de réponse à ce jour. Le site de la « nation zulu » ne contient pas de références directes à la littérature ou au cinéma de science-fiction, en revanche il y est beaucoup question d’extra-terrestres, Afrika Bambaataa y raconte même avoir été témoins plusieurs fois d’apparitions d’objets volants non-identifiés et émet à leur sujet des hypothèses issues de la culture des fictions spéculatives classiques : interférences avec des dimensions alternatives, voyageurs provenant d’autres galaxies ou au contraire venus du futur. Il se réfère aussi aux thèmes que l’on nomme à présent « afro-futuristes« , notamment au mélange entre âge spatial et Égypte antique, auquel ont recouru avant lui des artistes tels que George Clinton, Sun Ra, Earth Wind & Fire, etc. Les pochettes des disques d’Afrika Bambaataa montrent souvent des planètes, des vaisseaux spatiaux, des fusées. Il n’est pas le seul à recourir à ce genre de thèmes. On peut citer aussi The Jonzun Crew, dont les titres parlent d’eux-mêmes : Lost in space, Down to Earth, Cosmic Love, Space Cowboy ; L’excellent groupe Newcleus, tout aussi « spatial », avec des pochettes qui mettent le groupe en scène dans des ambiances futuristes avec des titres tels que Computer Age, Space is the place, Cyborg dance, Teknology, Destination Earth, Return to Earth ; Warp 9 avec Light years away ; De nombreux autres groupes ont des noms qui se réfèrent de manière plus ou moins directe à la science-fiction : Planet Patrol, Information society, Death Comet Crew, Quadrant Six, Jamie Jupitor, Cybotron…
Je suppose que ces noms et ces illustrations démontrent qu’il y avait dans la culture électro un puissant rapport à l’imaginaire et à la fantaisie. Les musiciens s’habillaient n’importe comment (en gladiateurs punks, en indiens ou en aristocrates du XVIIIe siècle vêtus de lunettes pour cyclopes) et rêvaient de choses qui n’étaient pas seulement hors de leur portée mais qui étaient hors de la portée de tout le monde : robots, voyage spatial ou voyage dans le temps.
On se rappellera une fois de plus du neurobiologiste Henri Laborit qui avait prouvé expérimentalement que face à une situation endocrinienne de « stress » (comme être contraint à vivre dans un quartier sordide et dangereux sans moyen d’agir pour améliorer réellement sa situation, par exemple), l’individu peut apporter trois réponses différentes : tomber malade ; adopter une attitude violente ; prendre la fuite (une fuite physique ou imaginaire). Le Hip hop électro des années 1980 avait choisi la science-fiction et l’ouverture à des cultures extérieures. On peut comparer cette réponse aux actuels rappeurs qui exposent une réalité sociale sordide (thématique qui a toujours existé dans le rap, par exemple avec Grandmaster Flash), glorifient souvent la violence et le gangstérisme et qui ne rêvent souvent que de choses qui s’achètent et qui valent cher : de grosses voitures, des vêtements de marque et des piscines pleines de belles filles de mauvais genre. Il y a bien sûr de nombreuses exceptions, comme l’excellent Busdriver, qui chante qu’il faut investir dans l’immobilier des lieux imaginaires : « Kids…if you want to piss off your parents show interest in the arts… Kids…if you REALLY want to piss off your parents buy real estate in an Imaginary Place… » (Les enfants, si vous voulez emmerder vos parents, intéressez-vous aux arts. Et si vous voulez vraiment emmerder vos parents, investissez dans l’immobilier dans des lieux imaginaires).
Les rêves un peu limités de la culture hip hop actuelle : argent, filles, voitures, bijoux.
En se gargarisant de communautarisme, de thématiques violentes et de rêves stéréotypés, le hip-hop actuel me semble apporter les plus mauvaises réponses possibles à la réalité difficile des bas quartiers de Los Angeles ou des cités de la banlieue parisienne.
Cité par David « Davduf » Dufresne dans son livre Yo! Révolution rap, Afrika Bambaataa résume l’histoire du Hip Hop ainsi : « ça a démarré avec les gangs et la violence. Les rappers racontaient combien ils étaient bons et comment ils se faisaient aimer des filles. The Message de Grandmaster Flash a ramené le Rap à la réalité. Planet Rock a lancé l’Electro Funk. La phase suivante est arrivée avec Run DMC et leur beat Hardcore, les scratches et les fringues régulières. Ils ont aussi mis le truc Heavy Metal dans le Rap, bien que je m’en sois déjà approché avec Time Zone. Ils ne me croyaient pas à l’époque où je disais que le Heavy Metal allait altérer la culture Rap et c’est pourtant ce qui s’est passé. Puis les rappers se sont remis à parler d’eux-mêmes. It’s Like That et Suckers MC’s de Run DMC sont importants parce qu’ils l’ont mis sur vinyl. The Show de Doug E. Fresh fut primordial, c’est le début du sampling. Et on est revenu au message avec Public Enemy. Le son californien a remis au goût du jour l’egocentrisme et les histoires de gangs avec NWA et Ice-T […] ».
Aujourd’hui, outre les courants musicaux qui se sont inspirés de manière directe ou indirecte de l’électro-Hip Hop ou qui ont puisé aux mêmes sources, comme la House et la Techno, il existe toujours une petite « scène » électro internationale composée de survivants historiques (Bambaataa, Newcleus) ou d’artistes plus récents tels que Mandroid, Dagobert, Sbassship, Vim Cortez, Cosmic Rockers, Weltwirshaft,… Le label allemand Dominance Records s’en est fait une spécialité, notamment avec sa série de compitations Global Surveyor. Les disques d’électro de Dominance Records sont illustrées par des spécialistes de la science-fiction (Swen Papenbrock) ou de l’illustration spatiale (Michael Böhme, Dave A. Hardy).
Retour de l’autre côté de l’Atlantique. Pour ma part, en 1982, depuis ma banlieue bucolique, je rêvais de New York. Le lecteur en quête de distraction s’amusera sans doute en lisant le récit de ma période Hip Hop ici : twilightzonecrew.com.
Comme playlist, je propose : Planet Rock et Looking For the Perfect Beat (Afrika Bambaataa & The Soul Sonic Force) ; Rockit (Herbie Hancock) ; Jam On it, Jam On Revenge et Computer Age de Newcleus ; Wild Style (Time Zone) ; Break Dance – Electric Boogie (West Street Mob) ; Pack Jam et Space Cowboy (Jonzun Crew) ; Light Years Away (Warp 9) ; Body Mechanic (Quadrant Six) ; Electric Kingdom et Siberian Nights (Twilight 22) ; Play At Your Own Risk (Planet Patrol) ; Bad Times (Captain Rapp) ; Computer Power (Jamie Jupitor) ; Boogie Down Bronx (Man Parrish). On peut éviter le tube 19, par Paul Hardcastle, mais on s’amusera en se souvenant que ce titre a eu droit à une version française chantée par Yves Mourousi. Tout le rap de l’époque n’était pas « électro » bien entendu. Les meilleurs titres « old school » restent pour moi ceux de Grandmaster Flash, de Grandmaster Melle Mel, de Kurtis Blow, des Treacherous three, des graffiti-artists PhaseII, Fab 5 Freddy et Futura 2000 (avec The Clash) et même, de Malcolm McLaren et du World’s Famous supreme team, pour l’album Duck Rock.
Du 4 au 6 juin 2010, à la Cantine1, se tiendra ArtGame week-end, un session créative de cinquante-quatre heures pendant laquelle se réunira une soixantaine de programmeurs, game designers, artistes, illustrateurs, graphistes, sound designers, etc. Leur objectif de sera de réaliser une douzaine de jeux sur mobile. La session s’ouvrira le vendredi soir par une présentation des projets : chaque participant aura deux minutes pour convaincre l’assemblée de l’intérêt de son projet. Un vote permettra de déterminer ceux qui seront effectivement fabriqués. Les équipes seront alors constituées et se mettront au travail jusqu’au dimanche en fin d’après-midi, moment où le jury récoltera les réalisations et remettra le prix à la meilleure équipe. Outre la dotation de 5000 euros pour l’équipe victorieuse, ce projet sera l’occasion de provoquer des rencontres inattendues entre créateurs qui ne se connaissent pas et de mettre au point, sous adrénaline, des jeux innovants sur plate-forme mobile.
L’inscription est payante (35 euros jusqu’au dix mai, mais cette participation aux frais est plus élevée pour ceux qui s’inscriront à des dates ultérieures). Les participants doivent apporter leur matériel informatique équipé des outils logiciels dont ils auront besoin. Les petits déjeuners, repas et cocktails sont offerts aux participants.
Le projet est porté par Nod-a (Marie-Noéline Viguié et Stéphanie Bacquere), Julien Dorra et Silicon Sentier, avec le concours de Faber Novel, Proxima Mobile, Acance, Game One, Amusement, Virtuadz, appsule.net, pocket.net,…
Le jury est constitué d’Isabelle Arvers, Olivier Lejade, Maurice Benayoun, Valérie Senghor et Laurent Kott.
La cantine se trouve au 151 rue Montmartre / Passage des Panoramas, 75002 Paris, Métro Grands Boulevard [↩]