Une erreur inattendue

Un four de retraitement de déchets radioactifs proche de la centrale nucléaire de Marcoule (Gard) a explosé vers midi aujourd’hui, faisant un mort et quatre blessés. Aucune fuite radioactive ou chimique ne serait à déplorer, selon les autorités. Lorsque l’on se rendait sur le site de l’autorité de sûreté nucléaire dans l’heure suivante, on tombait sur ceci :

Ce message d’erreur signifie que le site web est intensément sollicité et ne peut plus répondre aux requêtes. En même temps, il fournit au visiteur l’information qu’il était venu chercher : une erreur inattendue s’est produite.
Ce que l’on apprend aussi à l’occasion, c’est que ce sujet suscite suffisamment d’intérêt de la part du public pour dépasser les capacités de réponse du serveur de l’Autorité de sûreté nucléaire.

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Il était une fois l’homme

Il était une fois l’homme (1978), par Albert Barillé, est un immense classique de la télévision de la fin des années 1970. Des millions d’enfants de nombreux pays d’Europe occidentale, surtout, ont regardé cette série qui entendait faire la vulgarisation, en vingt-six épisodes, de l’histoire de l’humanité.
Le générique présente cette histoire en raccourci et montre l’évolution de la vie sur terre, la naissance des mammifères, puis des hominidés qui deviennent chasseurs-cueilleurs, paysans égyptiens, bâtisseurs de cathédrales, etc.

La séquence de générique repose principalement sur des transformations : le même personnage marchant se transforme peu à peu, ses traits s’affinent, ses attributs (lance, outils, armes, vêtements) se métamorphosent.

La dernière séquence, qui ne présente plus le passé, mais l’avenir, est excessivement pessimiste. On y voit un homme courir vers une fusée spatiale, poursuivi par d’autres. La fusée part, quitte le voisinage de la terre que l’on voit exploser !

Je doute qu’on aurait l’idée aujourd’hui de promettre aux enfants la fin du monde. Le fait qu’une telle séquence ait été diffusée sans que personne ne trouve à y redire nous fournit sans aucun doute une bonne indication du niveau d’inquiétude qui avait cours à l’époque et qu’alimentait l’affrontement entre les pays dits « de l’Ouest » et ceux dits « de l’Est ».

Dans un prochain article, je parlerai de l’ultime épisode de la série, qui parlait justement du futur de l’humanité et de la terre.

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Fin de moi, fin de tout

Dans l’article précédent, je parlais de Frank Fenner, chercheur australien pour qui l’humanité n’a plus qu’un siècle d’existence. Sur Facebook, Gwen de Bonneval m’a renvoyé vers les réflexions tout aussi pessimistes de Claude Lévi-Strauss en 2005, à l’occasion de sa réception du Prix international de Catalogne.
Pour l’ethnologue, l’humanité est responsable de sa propre perte :

« Il n’est aucun, peut-être, des grands drames contemporains qui ne trouve son origine directe ou indirecte dans la difficulté croissante de vivre ensemble, inconsciemment ressentie par une humanité en proie à l’explosion démographique et qui – tels ces vers de farine qui s’empoisonnent à distance dans le sac qui les enferme bien avant que la nourriture commence à leur manquer – se mettrait à se haïr elle-même parce qu’une prescience secrète l’avertit qu’elle devient trop nombreuse pour que chacun de ses membres puisse librement jouir de ces biens essentiels que sont l’espace libre, l’eau pure, l’air non pollué ».

Quand Frank Fenner a été interviewé, il était âgé de 95 ans. Claude Lévi-Strauss, quand à lui, avait 97 ans lorsqu’il a écrit son texte. Les deux hommes savaient, je pense, que la conclusion de leur vie était proche. Est-ce que leur vision d’une humanité qui vivrait son crépuscule procède de leur grande expérience — personne n’aura vu le monde se transformer plus profondément, sans doute, que ces hommes nés au début du XXe siècle et morts au début du XXIe —, ou bien est-elle influencée par le fait que leur existence, aussi, a atteint son crépuscule ?

Car finalement, l’unique « fin du monde » que nous savons tous au fond de nous-mêmes que nous verrons  — ou plutôt que ne nous ne verrons pas —, c’est le terme de notre vie, le moment où tout cessera d’exister pour nous, puisque nous aurons cessé d’exister pour le reste du monde. De même que l’autruche croit qu’on ne la voit pas, dit-on, lorsqu’elle a la tête dans le sable, le vivant peut penser que rien ne survivra à sa mort.

(Photo : Claude Lévi-Strauss par Michel Ravassard/Unesco)

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L’espèce humaine va s’éteindre dans 100 ans

Frank Fenner (1914-2010) fut un microbiologiste et un spécialiste de l’écologie. En 1980, c’est lui qui a annoncé officiellement devant l’Assemblée mondiale de la Santé que le virus de la variole avait été éradiqué de la surface de la terre (à l’exception, comme chacun sait, d’un échantillon conservé par les États-Unis, d’un autre conservé par la Russie, et d’un troisième retrouvé par hasard dans un livre datant de la guerre de Sécéssion), processus dont il avait supervisé l’observation. La disparition de cette maladie particulièrement virulente est un des plus grands succès de la médecine du XXe siècle et sans aucun doute la plus spectaculaire réalisation de l’Organisation mondiale de la santé.

Le même Frank Fenner s’était fait remarquer, dans les années 1950, par ses travaux sur la myxomatose, maladie qu’il a proposé d’inoculer volontairement aux lapins, car la prolifération de ces derniers en Australie était devenue une véritable catastrophe. Ses prévisions sur l’évolution de l’espèce à la suite de l’introduction du virus s’étaient ensuite révélées exactes. Avec ses collègues, Fenner s’était inoculé la maladie pour prouver qu’elle n’était pas nocive pour l’homme. On lui doit, enfin, des articles scientifiques très précoces sur le sujet de l’écologie. Peu avant son décès, l’an dernier, à près de 96 ans, il a donné une interview terriblement pessimiste à The Australian.
Pour lui, l’humanité disparaîtra dans un siècle environ.

« Nous subirons la même destinée que les habitants de l’île de Pâques. Le changement climatique ne fait que commencer mais on en voit déjà les effets spectaculaires sur les phénomènes météorologiques. »

« L’homo sapiens aura peut-être disparu d’ici cent ans. Beaucoup d’autres animaux disparaîtront, c’est une situation irréversible, je pense qu’il est trop tard. J’essaie de ne pas trop le dire parce que des gens tentent de faire des choses mais ils ne font que repousser l’inévitable. »

Pour Fenner, les effets du dioxyde de carbone, la consommation débridée et l’augmentation régulière de la population humaine rendent notre présence intenable pour la terre, à très court terme, y compris pour nous-mêmes :

« La population continue d’augmenter à sept, et bientôt huit et neuf milliards. Il y aura de plus en plus de guerres liées à la nourriture.
Les petits-enfants des générations actuelles vont vivre dans un monde bien plus dur. »

Toujours dans l’article de The Australian, le spécialiste de l’écologie Stephen Boyden, ami et collègue de Fenner, est plus positif :

« Frank peut avoir raison mais certains de nous conservent l’espoir d’une prise de conscience qui aboutirait aux changements révolutionnaires qu’impose la situation. »

« J’ai la même analyse que Frank de la gravité de la situation mais je n’accepte pas l’idée qu’il est trop tard. Tant qu’il reste une lueur d’espoir, ça vaut le coup de travailler à régler le problème. La connaissance scientifique est là, mais pas encore la volonté politique. »

De par la fragilité écologique de leur pays-continent, les Australiens sont particulièrement sensibles à ces questions. Tout cela n’est malgré tout pas très rassurant et de nombreux scientifiques considèrent l’époque actuelle, l’ère Anthropocène (l’avènement industriel, à partir de la fin du XVIIIe siècle) comme le déclencheur d’une inévitable sixième extinction massive des espèces vivantes, après celles de la fin de l’Ordovicien (-440 millions d’années), de la fin du Dévonien (-370 millions), de la fin du Permien (-250 millions), du début du Jurassique (-215 millions) et enfin du début de l’ère Tertiaire (-65 millions d’années) qui avait vu la fin du règne des dinosaures.

(Images : Frank Fenner pratiquant une injection de virus sur des œufs, photo Walter and Eliza Hall Institute ; Frank Fenner, photo Université de Sydney ; Stephen Boyden, photo Australian Academy of science)

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Phénomènes

Phénomènes (The Happening), est un film de M. Night Shyamalan sorti en 2008.
Le récit commence à Central Park où des gens s’immobilisent, tiennent des propos incohérents puis se suicident sans raison apparente. Quelques centaines de mètres plus loin, des ouvriers se jettent volontairement de l’immeuble qu’ils sont en train de construire.

Toujours à New York, Elliot Moore (Mark Wahlberg) est un professeur de sciences, que l’on voit parler à ses lycéens de la disparition mystérieuse des abeilles. Le principal du lycée met tous les professeurs au courant de la situation : la ville est victime d’une attaque terroriste réalisée avec un gaz neurotoxique qui pousse les gens au suicide. Les cours sont annulés. Petit à petit, l’hypothèse du terrorisme sera abandonnée, certains pensant à une expérience de la CIA qui aurait mal tourné.

Je passe sur la partie « sentimentale » de la trame, avec Alma (la belle Zooey Deschanel), épouse d’Elliot mais qui ne sait plus, au début du récit, si elle est encore amoureuse. Je ne raconterai pas non plus la fuite vers Philadelphie d’Elliot, Alma, de leur ami professeur de mathématiques Julian et de sa fille Jess, ni sur les inévitables situations éprouvées en chemin : compagnons qui décident de prendre une autre route que le héros (et qui en meurent), gestes de solidarité (qui cachent peut-être quelque chose), gestes égoïstes (toujours punis)… Il y a peu d’intérêt à le raconter ici, tout cela relève des canons du film catastrophe.

Le mal touche de nombreux endroits de la côte Est des États-Unis, et Elliot finit par observer qu’il y a un rapport entre les suicides et le vent. Le phénomène finit par cesser et chacun reprend son activité normale. À la télévision, un scientifique émet l’hypothèse que des drames vont se reproduire, que les végétaux produisent des toxines qui poussent les humains, devenus une menace, à l’autodestruction individuelle.
Et effectivement, à la toute fin du film, tout semble recommencer, à Paris cette fois.

Ce film a plutôt mauvaise réputation, et il faut dire que ses intrigues secondaires ne sont pas vraiment au niveau du postulat de départ — la terreur que provoque une catastrophe incompréhensible et l’idée que la nature puisse chercher à se débarrasser des humains. On peut malgré tout le regarder avec plaisir. La conclusion extrêmement pessimiste détonne parmi les films du même type.

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« 1945-1998 », par Isao Hashimoto

« 1945-1998 » est une vidéo réalisée par Isao Hashimoto en 2003. Elle montre la chronologie des explosions nucléaires dans le monde : 2053 entre 1945 et 1998, dont deux étaient destinées à toucher des populations civiles. Depuis 1998 ont eu lieu au moins deux essais nucléaires en Corée du Nord.

L’artiste, né en 1959, a réalisé deux autres œuvres sur des sujets proches : Overkilled et The Names of Experiments.

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Stalker

Stalker est un film d’Andrei Tarkovsky, sorti en 1979 et produit dans des conditions très pénibles car les scènes tournées avaient été perdues du fait d’une erreur dans le traitement des pellicules et le film, qui avait d’abord été abandonné par son réalisateur, a vu sa production relancée, avec un budget revu à la baisse.

Le récit raconte la progression d’un groupe d’homme dans « la zone », un lieu rendu impraticable par un évènement dont personne ne connaît la nature précise (bombe nucléaire ? extra-terrestres ?). Seuls les « stalkers », des passeurs, savent guider les visiteurs, illégalement, jusqu’à un lieu nommé « la chambre », qui a la réputation de pouvoir exaucer les vœux de ceux qui y entrent.

Ici, le Stalker accompagne un scientifique et un écrivain. Il leur fournit des explications un peu mystiques et leur fait faire un trajet incompréhensible, à la manière des labyrinthes des cathédrales : on ne peut pas circuler droit devant soi ni revenir en arrière. Pour le Stalker, entrer dans la zone se mérite et impose de venir avec des intentions pures.

Est-ce que le Stalker est un imposteur ? Un rêveur ? Un sage ? Est-ce que la chambre sert à aller à la rencontre de soi-même ou de ses espoirs, ou recèle-t-elle effectivement un mystère ? Est-ce que les deux hommes qui accompagnent le Stalker l’ont suivi pour de bonnes raisons ? Le scientifique est censé être rationnel et l’écrivain, sensible, mais le sont-ils effectivement ? Et le Stalker, quel sont ses motivations ?… Le film ne répond pas à toutes ces questions.

Tourné dans une friche industrielle des environs de Tallin, en Estonie, la « zone » de Stalker fait irrésistiblement penser à celle de Tchernobyl, où s’est produit la catastrophe nucléaire que l’on sait, en 1986, soit sept ans après la sortie de Stalker.

Une sorte de malédiction pèse sur ce film : dix ans après le tournage, les trois quarts des membres de l’équipe étaient morts, à commencer par le réalisateur, principalement de cancers du poumon, sans doute à cause des deux années de tournage sur un site excessivement pollué.

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Araignées rescapées

On en parle peu mais le Pakistan a connu pendant l’été 2010 des inondations très importantes et surtout, très persistantes. Vingt millions d’habitants ont du être déplacés. Rien à voir, bien sûr, avec les inondations record qu’a pu connaître la Chine dans les années 1930 et qui ont fait des millions de morts.

On estime que ces inondations ont touché plus de personnes que le total cumulé des personnes touchées par les effets du Tsunami de l’Océan indien (2004), du tremblement de terre au Pakistan (2005) de l’ouragan Katrina (2005) et du tremblement de terre en Haiti (2010).

Les inondations récentes au Pakistan ont eu un effet inattendu dans la province de Sindh : pour se protéger, les araignées se sont réfugiées dans les arbres partiellement immergés, qu’elles ont totalement recouvert de leurs toiles.

Ce phénomène très rare a lui-même eu un autre effet inattendu : cet agencement atypique des toiles s’avère extraordinairement efficace et a considérablement fait baisser le nombre de moustiques dans la région.
Une catastrophe a provoque une invention.

(images : photographies de Russel Watkins pour le UK department for international development/FlickR — CC BY-NC-ND 2.0)

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Robots archéologues

A.I. Artificial Intelligence (2001) est un assez joli film de Steven Spielberg, réalisé à partir d’un projet entamé par Stanley Kubrick d’après une nouvelle de Brian Aldiss.
Conte poétique, cruel et pathétique, A.I. est une variation sur le thème de Pinocchio. Je n’en raconte ci-dessous que les grande lignes.

David (Haley Joel Osment) est un robot que l’on confie à un couple dont le véritable enfant est dans le coma. Programmé pour aimer sa mère, l’enfant-robot ne comprend plus grand chose lorsqu’il devient un simple jouet et un souffre-douleur pour celui qu’il remplaçait et qui a miraculeusement guéri. Incapable de se résoudre à le faire détruire, sa mère d’adoption décide de perdre David dans les bois. Avec son ours en peluche robot, puis avec son ami Gigolo Joe (Jude Law), un robot dédié au plaisir et recherché pour meurtre, David par en quête de la fée bleue, qu’il connaît par le conte de Pinocchio et qui peut le transformer, pense-t-il, en véritable petit garçon. Selon l’ordinateur-oracle « Dr Know », la féé bleue se trouve « au bout du monde », c’est-à-dire dans un endroit interdit aux robots, l’ancienne ville de New York, qui est presque complètement inondée.
L’histoire se passe en 2104 et le niveau des mers a beaucoup monté.

David reste des siècles dans un véhicule amphibie coincé sous l’eau. Alors qu’une nouvelle ère glacière a fait disparaître toute vie de la surface de la planète, il est retrouvé par d’autres robots, des machines aux formes élégantes (mais dont la 3D est malheureusement un peu kitsch) qui maîtrisent visiblement des technologies extraordinaires. Ces robots sont des archéologues qui recherchent, parmi les glaces, des vestiges de l’humanité grâce auxquels ils espèrent comprendre ce qu’est le sens de l’existence. Pour eux, David est un document exceptionnel car il est un « original », c’est à dire un robot qui a connu des êtres vivants. Eux ne sont que des robots créés par d’autres robots.

On remarque, parmi les monuments new-yorkais pris dans les glaces, les tours jumelles du World Trade Center, réduites à un tas de gravats quatre mois après la sortie du film.

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The World, The Flesh and The Devil (1959)

Ralph Burton (Harry Belafonte), qui travaille comme mineur de charbon, est victime d’un éboulement alors qu’il se trouve sous terre. Les jours passent, et il finit par comprendre qu’on a cessé de chercher à le secourir, alors que les travaux semblaient jusqu’ici avancer régulièrement. Il décide donc de sortir par ses propres moyens, ce qu’il parvient à faire. Mais une fois dehors, il constate qu’il n’existe plus personne sur terre, il est le dernier homme.

Il découvre les derniers journaux publiés dont les gros titres sont alarmants : poison atomique, monde maudit, fin du monde, la population fuit les villes,… On ne comprend pas exactement quel type de catastrophe s’est produit, mais il semble qu’elle soit d’origine humaine et qu’elle ait abouti à l’éradication totale de l’espèce humaine. Plus tard dans le film on entend parler d’un nuage de poussières chargées en radioactivité qui devient inoffensif au bout de quelques jours. Burton s’empare d’un compteur Geiger, d’une automobile, et décide de partir vers New York où il espère trouver d’autres survivants.

Dans un immeuble officiel, Burton découvre un générateur électrique encore capable de fonctionner, ainsi que des bandes magnétiques qui contiennent des enregistrements radio des dernières heures de l’humanité. Depuis cet endroit, Burton peut envoyer des messages en ondes courtes (à portée internationale), et en recevoir. Il émet chaque jour à la même heure, mais sans réponse. Pour ne pas devenir fou sans doute, Ralph Burton s’occupe beaucoup. Il s’installe l’électricité, éclaire la rue où il a décidé d’emménager, et stocke des objets dans son appartement, notamment des tableaux et des livres, qu’il veut sauver de la destruction, car l’humidité menace de nombreux endroits.

Burton l’ignore, mais il n’est pas tout seul au monde : une jeune femme l’épie. Il amène chez lui des mannequins de grands magasins, un homme et une femme, qu’il installe chez lui comme ersatz de compagnie. Mais un jour, excédé par son sourire permanent, il jette un des mannequins depuis son balcon. La jeune femme qui le suivait discrètement pousse un cri et court vers le mannequin : elle pensait que Burton venait de se suicider.

Ralph descend aussi vite qu’il peut mais la jeune femme n’est plus là, il se demande s’il ne l’a pas rêvée. Et puis finalement, si, elle est bien là, elle existe, il n’est plus le dernier survivant. Le premier mot de Sarah Crandall (Inger Stevens) est « don’t touch me ! ». Semaine après semaine, Sarah et Ralph apprennent à se connaître et s’apprivoisent mutuellement. Ralph insiste pour qu’une distance subsiste et refuse d’emménager avec Sarah. Il lui installe l’électricité. Ils s’invitent mutuellement à manger et s’amusent à jouer des rôles qui rappellent l’époque où la terre était encore peuplée : pour l’anniversaire de Sarah, par exemple, Ralph ouvre un restaurant et prend les rôles de portier, maître d’hôtel et serveur.

Un jour, Ralph découvre par la radio qu’il existe d’autres survivants. Il ne parvient pas à communiquer avec eux, et il pense qu’ils se trouvent en Europe ou en Amérique du Sud (en fait, c’est du Français qu’il entend). Quelques semaines plus tard, c’est au tour de Sarah de découvrir qu’un petit bateau approche de Manhattan. Ces deux évènements signifient que Ralph et Sarah ne peuvent plus vivre comme s’ils étaient seuls au monde : ils ne le sont pas. Or comme le chantait Brassens, « Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on
Est plus de quatre on est une bande de cons ».

Une ombre les sépare : Ralph est « noir », Sarah est « blanche », et ce fait, si ridicule qu’il puisse paraître dans le contexte, semble régulièrement prêt à être énoncé. Par inadvertance, Sarah lance un jour « I’m Free, White and twenty-one », formule aussi légère pour elle que lourde pour Ralph, qui se sent brutalement ramené à sa condition de descendant d’esclaves et est rongé par la colère1. The World, The Flesh and The Devil est donc un film éminemment politique, une expérience de pensée qui nous parle, dans un premier temps en tout cas, de l’absurdité du racisme.

Le bateau qui a accosté Manhattan est occupé par un homme seul, à bout de forces, Benson Thacker (Mel Ferrer), qui a voyagé des mois à la recherche d’autres survivants. Soigné par Ralph, il émerge au bout d’une semaine. Il est « blanc », tout comme Sarah avec qui Ralph le laisse seul la plupart du temps, donnant la forte impression de vouloir les pousser l’un dans les bras de l’autre. Et cela semble logique à Benson, qui explique qu’il adore Ralph (« as far as I’m concerned, he’s mayor of New York ») et qu’il n’est pas raciste mais qui compte bien mettre le grappin sur la belle Sarah.
Alors que Ralph avait jusqu’ici refusé d’assumer son amour pour Sarah, Benson lui pose un ultimatum : ce sera l’un ou l’autre.

Sarah, qui surprend la conversation, est furieuse d’être traitée en objet dont on se dispute la propriété sans lui demander ce qu’elle veut. Benson décide de provoquer Ralph en duel, en lui donnant une arme : que le meilleur gagne. Ralph sort de son immeuble sans l’arme et se fait tirer dessus, heureusement sans dommages. Il comprend alors qu’il n’a pas le choix et entre dans une armurerie pour se procurer un fusil. Après être passé devant le bâtiment des Nations Unies, où il lit la profession de foi de l’organisation, qui parle de transformer les épées en socs de charrues, il revient vers Benson, sans arme à la main.

Puisque Ralph refuse le combat, Benson n’arrive pas à le tuer et décide de partir seul. Sarah prend la main de Ralph, mais ne veut pas laisser partir Benson. Les trois finissent par partir ensemble, pour fonder un monde meilleur, comme le dit le générique de fin qui ne titre pas « The End » mais « The Beginning ».
Un peu à la manière de certains sketchs de la série La Quatrième Dimension (qui est strictement contemporaine de ce film puisqu’elle commence la même année), l’humour noir en moins, The World, The Flesh and The Devil traite de paix dans le monde, de violences symboliques, d’amour, de désir, et de civilisation. On pense bien sûr aussi à The Day The Earth Stood Still (1951), qui utilise les extra-terrestres comme moyen pour montrer aux terriens l’absurdité de leur amour de la guerre.

Le noir et blanc est très beau, les vues de New York vide, tournées à l’aube, fonctionnent très bien, notamment grâce au travail réalisé sur la sonorisation, avec un écho permanent sur les pas de Burton dans la ville. Les trois acteurs sont impeccables dans leurs rôles respectifs, et Harry Belafonte chante un certain nombre de chansons ce qui est évidemment très plaisant.
Parmi les bonnes idées de la réalisation, se trouve le recours aux automates et aux mannequins comme façon d’halluciner une présence humaine. Ce n’est pas très original pour ce genre de films bien sûr, mais ça fonctionne.

Je me demande comment ce film a été perçu en son temps. En 1959, la ségrégation raciale était toujours en vigueur aux États-Unis, notamment dans les États du Sud, mais aussi au Nord où de nombreuses lois interdisaient les mariages mixtes (anti-miscegenation laws). Son message est toujours valide et il se voit avec plaisir. On signale souvent que le récit est inspiré de la nouvelle The Purple Cloud (1901), par M. P. Shiel, mais si je me fie au résumé fait par Wikipédia, les thèmes traités sont bien différents.
La film n’a pas été édité en DVD en France à ce jour, et mon édition ne comporte même pas de sous-titres en anglais.

  1. I’m Free, White and 21 est aussi le titre d’un film sorti trois ans plus tard, en 1963, qui raconte le procès d’un patron d’hôtel noir, Ernie Jones, accusé d’avoir violé une militante des droits civiques d’origine suédoise. []
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La nuit de la comète

Le monde entier se prépare à fêter le passage d’une comète à l’orbite tellement longue que son dernier passage à proximité de la terre date d’il y a soixante-cinq millions d’années.
Or soixante-cinq millions d’années, c’est précisément le temps qui nous sépare d’une célèbre catastrophe écologique : la disparition subite des dinosaures. Coïncidence ?

Alors que la comète passe dans le ciel, les lycéennes Regina et Samantha Belmont, le camionneur Hector et quelques autres personnes sont protégés de ses effets puisque abrités derrière des parois d’acier. Au réveil, la ville est vide, ils découvrent partout des vêtements et de petits tas de sable orangé : la population a été transformée en poussière de calcium. Enfin presque toute la population, car les gens qui n’ont été que partiellement exposés à la comète sont, eux, en train de devenir des zombies, à une vitesse qui dépend de l’importance de leur exposition à la comète. Les zombies finissent eux aussi par devenir des tas de poussière. Les survivants se retrouvent grâce à la station de radio dont les émissions, automatiques, continuent d’être diffusées.

Regina et Samantha sont les filles d’un militaire, elles savent se défendre et manier les armes, ce qui leur sert beaucoup. Parmi les personnes en phase de zombification qu’elles croisent, se trouve une équipe de scientifiques qui sait tout de la situation, quoique son niveau intellectuel baisse d’heure en heure, et dont l’obsession est de prendre le sang des survivants « sains » pour en faire un sérum. On pourrait voir là une amusante illustration de la « science sans conscience » mais ce n’est pas spécialement appuyé par le scénario.
Des pom-pom girls qui combattent des zombies, on pense tout de suite à l’excellente série Buffy contre les vampires, voire à l’exécrable film du même nom, mais on reste pourtant sur sa faim. Tourné en 1984 par le documentariste Thom Eberhardt, le film contient de nombreux éléments amusants d’époque : coupes de cheveux et de vêtements, musique, jeux vidéo,… On prendra même un plaisir pervers à apprécier les effets spéciaux extraordinairement cheap, à base de filtres orangés et de prises de vue cache-misère — puisque pour vider une grande ville de ses habitants, il suffit de filmer les bâtiments en contre-plongée et de ne jamais montrer le sol.

Malheureusement, tout ce que la situation pouvait avoir d’amusant est ruiné par une réalisation molle, un scénario mal ficelé et une interprétation généralement médiocre. Beaucoup d’idées gâchées, finalement.
On a souvent dit que les films de zombies modernes servent à parler de la société de consommation. Celui-ci ne fait pas exception : alors que la population du monde entier a disparu, alors qu’elles ont perdu tous leurs amis et qu’elles sont orphelines depuis quelques heures, Regina et Samantha ne sont pas trop abattues et ne rêvent que de faire les boutiques pour se procurer, sans payer, des vêtements à la mode. Pas de chance pour elle, les magasiniers qui se trouvaient au sous-sol, tous transformés en zombies, ont de très mauvaises intentions à leur égard.

Je retiens un détail intéressant : alors que toute vie a disparu, ou presque, de nombreux automates continuent à fonctionner : les jets d’eau arrosent les pelouses, les enseignes animées se mettent en route, les feux de signalisation s’allument et s’éteignent à leur cadence habituelle, les bulles des piscines démarrent, etc.

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