Profitez-en, après celui là c'est fini

Rater sa vie

février 17th, 2009 Posted in Brève, indices | 13 Comments »

Il est difficile d’estimer si une existence est « réussie » ou non, pour peu que cela signifie quelque chose. Le publicitaire Jacques Séguéla, dans l’émission Les 4 vérités / Télématin (13/02/2009), a donné son point de vue qui réduit subitement deux-mille cinq cent ans de philosophie à un critère assez simple, qui est qu’il faut porter la même montre que Steve McQueen ou Paul Newman.
Parlant des taquins qui reprochent au président d’exhiber ses montres hors de prix, il explique :

Comment peut-on reprocher à un président d’avoir une rolex ? Une rolex. Enfin, tout le monde a une rolex. Si à 50 ans on n’a pas de rolex, c’est quand même qu’on a raté sa vie.

Nous voilà édifiés. Je serais curieux de connaître l’argumentation qui va avec.
Par chance, grâce à Internet et à la mondialisation, il est de plus en plus facile de se procurer des contrefaçons de montres Rolex. Nous allons pouvoir donner un sens à nos existences pour un prix raisonnable.

(origine de la photo d’illustration : non connue)

Pris dans la toile deux-zéro (3)

février 15th, 2009 Posted in indices, Les pros | 3 Comments »

Parlons cette fois des publicités en ligne.
Tout le monde connait le moteur de recherches Google, dont l’efficacité et la simplicité visuelle et fonctionnelle ont fait le succès. Le public a moins clairement conscience que Google, qui en apparence ne diffuse que des publicités textuelles et particulièrement non-intrusives, est aussi propriétaire d’Adsense, la plus puissante régie publicitaire en ligne. Il est aussi aisé de devenir annonceur sur le réseau Adsense qu’il est facile de devenir soi-même un support publicitaire pour Adense, et cette facilité concerne aussi bien les particuliers que les multinationales. Les budgets peuvent aller de quelques centimes d’euros par jour à des chiffres pharaonesques. Le système ne concerne pas que les sites internet puisqu’il s’étend notamment aux jeux vidéo en réseau.

Les publicités sont payées au clic (chaque webmestre peut donc constater dans ses statistiques que Google ne le trompe pas sur le nombre de publicités affichées) et les mots-clés sont facturés selon la loi de l’offre et de la demande — si un mot-clé est très demandé mais n’est présent que dans peu de pages d’annonceurs, il coûtera plus cher qu’un mot rarement réclamé mais très courant. Il est cependant impossible d’être assuré de l’honnêteté de Google qui peut discrètement modifier la cote de tel ou tel mot-clé sans que quiconque puisse vérifier le bien fondé de cet ajustement. En apparence avec ce système, tout le monde est indépendant et libre de ses actions.

On sait depuis longtemps que les choses ne sont pas si simples puisque certains annonceurs ont connu des mésaventures diverses, comme l’artiste Christophe Bruno qui a pu constater avec son Google AdWords Happening (2004) que l’insertion de publicités à caractère non-commercial (des poésies, en l’espèce), était proscrite. La publicité s’arroge depuis toujours le droit d’avancer masquer, mais elle refuse qu’on n’ait rien à vendre. D’autres ont découvert à leurs dépens qu’ils pouvaient se voir privés du droit d’appartenir au réseau d’annonceurs Adsense pour avoir imprudemment dévoilé le fonctionnement du service sur leur blog.

Mais ce n’est pas tout. Le récent effondrement des budgets publicitaires dû à la crise financière pourrait bien faire sortir le loup du bois. Du jour au lendemain, Google-le-moteur-de-recherches semble avoir fait baisser de manière aussi conséquente qu’injustifiable le « PageRank » des les sites du domaine lemonde.fr.
Le PageRank, c’est une note attribuée aux sites qui permet à Google de déterminer la place à laquelle afficher un site dans une réponse à une requête. Ce système, qui est une des raisons directes du succès du moteur de recherches, est censé être objectif car il repose sur des paramètres automatisés — le google ranking d’un site maintes fois cités par d’autres sites est meilleur que celui d’un site jamais mentionné nulle part. Des ajustement manuels sont évidemment prévus, ne serait-ce que pour se protéger des petits malins qui détournent le système en créant de faux-sites destinés à améliorer artificiellement leur popularité auprès du moteur de recherches. Toujours pour se protéger de tout détournement, le système de Google est extrêmement opaque.

Les sites du groupe Le Monde remportent un grand succès, les mesures d’audience en font régulièrement le numéro un des médias d’information francophones en ligne. En revanche, Lemonde.fr dispose de sa propre régie publicitaire (i-régie) et n’est donc pas inféodé à Google Adsense. Est-ce que Google a effectivement ajusté le PageRank de ces sites qui ne lui rapportent pas d’argent au bénéfice d’autres qui lui rapportent ? C’est techniquement possible et cela serait commercialement avantageux. En revanche, du fait de l’opacité du système et de l’instabilité permanente de sa base de données, on ne peut ni le prouver ni même le vérifier. Mais peu importe. Mon sujet n’est pas de taper sur Google mais de rappeler que la liberté offerte par un modèle économique qui repose sur la publicité est plutôt illusoire et peut même s’avérer être un piège.
On peut m’accuser d’enfoncer les portes ouvertes et me faire remarquer qu’il n’y a ici rien de bien neuf. Il y a cependant un changement, à mon sens, qui est que le fameux « Web 2.0 » permet au simple quidam, au propriétaire amateur d’un blog, par exemple, de tomber dans un piège qui jusqu’ici ne concernait que les médias établis.

Pris dans la toile deux-zéro (2)

février 10th, 2009 Posted in Mémoire, Parano | 4 Comments »

Dans un précédent article, j’évoquais la suppression de services en ligne non-rentables par Google. Cela me semblait une bonne illustration du danger qu’il y a à confier sans garanties ses données à une société dont la politique peut évoluer et obéit de toute façon à des nécéssités qui lui sont propres et qui peuvent s’éloigner des nécéssités de l’usager.
Cette fois, Google (encore !) s’en prend à un objet pour le moins intime : le blog personnel. On apprend en effet cette semaine sur Numérama que de nombreux blogueurs ayant recours au service Blogger/Blogspot, la plate-forme de weblogs de Google, ont vu des articles disparaître purement et simplement de leurs blogs. Par recoupement, ils ont compris que tout cela était exclusif à Blogger et concernant des posts contenant des morceaux musicaux au format mp3.

Que Google se protège des procès avec la Recording Industry Association of America (RIAA) est compréhensible et prévu par le contrat que passe l’usager du service avec l’hébergeur du blog. Le minimum serait pourtant, conformément à l’usage, de commencer par demander à l’utilisateur de supprimer lui-même le contenu problématique. Or ici, non seulement les usagers n’ont pas été sollicités mais ils n’ont même pas été prévenus, leurs articles ont disparu sans explications, sans négociation, ce sont des pans de la mémoire des blogueurs qui s’est évanouie.
Toujours avec la même brutalité, Google/Blogger ne s’est pas donné la peine de répondre aux auteurs de contenus qui voulaient plaider leur cause, notamment ceux qui estimaient disposer du droit de diffuser les fichiers musicaux mis en cause, car ils en avaient obtenu l’autorisation expresse des ayant-droits.

Selon la définition de Marx, dans la société industrielle, les prolétaires, plus pauvres que pauvres, sont ceux qui ne disposent pas de leurs propres moyens de production. Dans une société qui repose sur l’échange d’information, le prolétaire est celui qui ne dispose pas de ses moyens de diffusion.
À bon entendeur, salut.

L’École d’art de Cherbourg-Octeville en danger

février 9th, 2009 Posted in Dans la boite-aux-lettres, Études, Pas gai | No Comments »

Après Arras et Rueil-Malmaison, c’est de Cherbourg-Octeville que proviennent des informations alarmantes. Ayant des difficultés à supporter le coût financier de son école alors que l’état baisse sa subvention de 20% et qu’une rénovation des locaux se fait urgente, la municipalité de Cherbourg semble avoir engagé un processus de fermeture.
S’il semble acquis que l’école restera ouverte jusqu’à ce que ses étudiants aient fini leur cursus, le concours d’entrée pour l’année 2009-2010 ne sera vraisemblablement pas organisé.

Le drame est pourtant loin d’être certain. En effet, la volonté de trouver une solution aux problèmes de l’école semble bien partagée puisque le député-maire de Cherbourg-Octeville, Bernard Cazeneuve, appelle lui-même à signer la pétition dont il est le destinataire, estimant qu’une large mobilisation donnera un poids important aux élus soucieux de faire progresser le dossier. Parmi les pistes de sauvetage ou d’évolution de l’école, un partenariat avec l’école d’art du Havre (c’est chez moi ça !) et/ou d’autres établissements normands semble être sérieusement à l’étude.  

L’école supérieure des beaux-arts de Cherbourg-Octeville (Esbaco) n’accueuille qu’une trentaine d’étudiants en cycle supérieur mais sa qualité est reconnue et il est rare que ses promotions n’obtiennent pas 100% de réussite au diplôme national d’arts plastiques (DNAP, soit Bac+3). De plus, l’école est aussi un établissement ouvert sur la ville avec des ateliers périscolaires et des cours du soir.
Je n’ai pas trouvé de site consacré à l’actualité de l’école d’art de Cherbourg, mais quelques coupures de presse sont consultables en ligne : [1], [2] et [3].

(Illustrations: Les Parapluies de Cherbourg, par Jacques Demy. Original, hein !)

Internet et pouvoir

février 7th, 2009 Posted in Brève, Link-dropping, Parano | 8 Comments »

Dans la section commentaires de l’article qui précède, Antoine Bablin signale l’interview de Benjamin Bayart par Astrid Girardeau sur Écrans.fr. L’article en question, intitulé Tout le monde a intérêt à transformer Internet en Minitel, mérite vraiment d’être lu.
Il ne nous apprend rien d’inédit mais il donne une bonne idée des enjeux de pouvoir sur Internet et de la mauvaise pente que prend le réseau. Car s’il reste techniquement a-centralisé, de nombreuses pratiques (commerciales notamment) tendent à remettre en cause sa neutralité. 

Dans un autre registre, Nathalie Kosciusko-Morizet, Secrétaire d’Etat au Développement de l’Economie numérique depuis trois semaines, vient de découvrir que son accès à Internet était limité. Son prédécesseur au même poste, Éric Besson, ne s’en était pas plaint, lui qui voulait que les français s’abandonnent à Internet1. Pour des raisons, nous dit-on, de sécurité, la ministre-de-l’Internet est privée de nombreux contenus (Dailymotion et Youtube entre autres). Elle aurait2 déclaré au Parisien, je cite, «.en raison de dispositifs de sécurité qui existent autour du Premier ministre, il m’est impossible de naviguer sur tous les sites qui ont de l’image.». 
L’information est amusante mais elle n’a rien de bien étonnant en France, nos élites ayant toujours répondu aux questions de sécurité (notamment informatique) par la restriction et la censure, comme on le voit avec les mesures de filtrage que le gouvernement compte imposer aux fournisseurs d’accès à Internet.

  1. Pour que la France tire tous les bénéfices économiques, sociaux, sociétaux et démocratique d’Internet, nous devons, en toute simplicité, succomber à l’enthousiasme. (La République numérique, éd. Grasset). Qu’il soit pris au sens propre ou au sens figuré, le verbe succomber exprime un abandon de toute résistance, une forme de défaite.  [↩]
  2. J’emploie le conditionnel car même si elle est reprise par plusieurs sites, cette phrase ne figure pas dans l’interview du 3 février 2009 qui se trouve retranscrite sur le site du quotidien Le Parisien/Aujourd’hui-en-France.  [↩]

Une homepage se tourne

février 6th, 2009 Posted in Vintage | 17 Comments »

Fin 1996. La rumeur enfle : un serveur nommé « mygale » permet à qui le veut, gratuitement, librement, de disposer de cinq mégaoctets d’hébergement et d’une adresse e-mail. Du jamais vu. Je cours m’inscrire, avec succès. À l’époque, on accède à Internet avec un modem bas-débit. C’est lent et le modem chante. On est encore un peu étonné ou émerveillé chaque fois que quelque chose fonctionne.
Mon site sur Mygale est un fourre-tout, j’y place mes premières expériences de création artistique en ligne ; Un article (qui a connu un certain succès en son temps) sur les mangas ; Des dessins divers et variés ; Une page sur une maîtrise d’arts plastiques qui n’a jamais été terminée ; Un sous-site consacré au groupe de musique électronique de mon frère à l’époque ; Une fausse interview de Pierre Boulez qui se dit passionné de Michel Fugain (repris sans vérification sur un site consacré à Boulez!) ; Des nouvelles de la famille ; Les e-mails de tous mes amis en ligne…
Chaque page était éditée à la main, en langage HTML d’abord, puis avec l’éditeur visuel Claris Homepage. Les fichiers étaient envoyés de manière laborieuse, en saisissant des ordres FTP en ligne de commande sous MS-DOS. Aujourd’hui, pour beaucoup de raisons (par goût et pour maîtriser mieux ce que je fais), je persiste à faire en code des choses qui peuvent se faire avec des systèmes visuels et intuitifs, mais à l’époque, on n’avait pas le choix et il n’existait pas de systèmes tels que les weblogs ou les wikis pour créer du contenu sans pré-requis technique.
Dans la foulée, j’ai eu une proposition d’embauche au Studio Grolier (Hachette), car avoir un site personnel était un diplôme suffisant.

1997. Mygale connaît de nombreux problèmes. Son fondateur, Frédéric Cirera, est un étudiant du laboratoire d’intelligence artificielle de l’Université Paris 8 (Mygale est son projet de maîtrise), ce qui lui a offert certains moyens mais qui s’est vite révélé handicapant. Le bureau de son laboratoire se trouvait pile à l’étage supérieur à celui du mien. J’étais allé rencontrer Fred Cirera et je regrette un peu de ne pas avoir pris de photo du lieu, qui aurait ressemblé à toutes les photos de pionniers de la micro-informatique. Le serveur Mygale, déjà célèbre dans le monde entier, n’était pas hébergé dans un data center solenel, il était composé d’ordinateurs d’âges divers disposés sur des coins de table et reliés par une pagaille de fils. L’administration voyait d’un mauvais œil cette utilisation de la bande passante du réseau Renater. En effet, puisque chaque « mygalien » était libre du contenu de ses pages, certains n’ont pas hésité à créer des sites publicitaires, ce qui était contraire à la charte du réseau de la recherche. Fred Cirera lui-même a tenté de mettre de la publicité sur Mygale pour financer le service (les « mygaliens » qui désiraient participer à l’effort de guerre étaient invités à ajouter à leurs pages le code permettant l’affichage de pubs, si je me rappelle bien les choses).
Les problèmes techniques s’accumulaient par ailleurs, du fait de l’augmentation exponentielle du nombre de propriétaires de sites sur Mygale. Mygale fut alors chassée de l’université en avril 1997. Après une interruption d’une quinzaine de jours (qui semblèrent des années), le serveur a été hébergé (quelques mois) par le fournisseur d’accès Havas on line (HOL).

1998 : Mygale fusionne avec The (virtual) baguette et devient Multimania. Fondé en 1995 par des français expatriés dans la Sillicon Valley, Baguette était un magazine « décalé » à une époque où il y avait encore peu de contenu en français sur la toile. Le succès avait été suffisant pour que, très rapidement, le studio Grolier/Club-Internet cherche à nouer un partenariat. De retour en France, les fondateurs de la Baguette ont donc tenté de trouver un modèle économique intéressant pour leur société, au désespoir d’une partie de leur public historique. Les pages personnelles gratuites de Mygale ont été un apport de contenu tout à fait bienvenu.
Multimania est arrosée de dizaines de millions de francs par les plus grosses sociétés, la fameuse « bulle de l’Internet » n’éclatera que quelques années plus tard. À l’époque, un français sur cent a accès à Internet et le modèle reste donc fragile, ce qui n’empêche pas Multimania d’être cotée en bourse en 2000. Peu de temps après, patatras, la « bulle » éclate, l’action de multimania s’effondre et le portail Lycos, qui avait déjà acquis Spray et Caramail, rachète Multimania.
Multimania était resté un des sites les plus fréquentés de France (derrière Yahoo et Voila.fr — un portail de France Télécom) et restait une référence en matière d’hébergement gratuit. Une partie du public s’est toutefois tournée vers d’autres hébergeurs : altern (plus ancien mais dont la notoriété s’est faite plus lentement), citeweb (devenu ensuite Fortune City) et puis surtout les services d’hébergement mis en place pour leurs clients par tous les fournisseurs d’accès, à commencer par Free.
Acteur dominant du domaine des sites de rencontres et de la discussion instantanée, Lycos a été doublé par Meetic, Match et autres. Numéro un de l’hébergement personnel gratuit, Lycos n’a pas vu venir le phénomène des blogs dont l’accessibilité technique a permis une explosion de la page personnelle.

Le manque de clairvoyance n’est pas l’unique problème. Le rapport entre Multimania/Lycos et ses usagers n’a cessé de se dégrader. Des publicités intrusives et brutales ont été ajoutées aux pages à la volée (et plus récemment d’affreuses publicités au format flash qui vont jusqu’à recouvrir le contenu de la page), un service payant moins intéressant que nombre de service gratuits a été proposé par Lycos. Le public a peu à peu fui.
Au fil des changements techniques et commerciaux, j’ai fini par perdre le mot de passe qui me permettait de modifier ma « home page », laquelle est donc restée inchangée depuis 2000 ou 2001. J’ai pu, finalement, y accéder tout de même afin d’y placer un avertissement expliquant que le site ne devait être consulté qu’à titre purement archéologique (ici).

2009. Dans la nuit du 15 au 16 février, les sites personnels hébergés par Lycos seront tous supprimés. Lycos Europe et Lycos France cessent leur activité.
La fin d’une histoire.

edit (13/02/09) : Le service Multimania sera malgré tout continué par un repreneur mystérieux.
edit (13/01/2017) : Valérie Schafer, chercheuse qui travaille sur l’histoire du web français, me signale un article de son confrère Olivier Trédan, au sujet de Mygale.org

Publicité ciblée

février 5th, 2009 Posted in Brève, Images, Interactivité | 5 Comments »

Reçu d’une amie, ce faire-part envoyé par e-mail.
Chez gmail, on ne perd pas le nord, comme on le voit tout en haut du mail, en blanc sur fond bleu, avec cette publicité pour un croque-mort spécialisé dans la crémation.

Curieusement, une publicité aussi odieuse a quelque chose de rassurant. Certes elle signifie que Google lit et analyse les e-mails envoyés à des titulaires de comptes Gmail, mais elle signifie aussi que ce système de ciblage publicitaire est particulièrement bête, car un tel manque de tact serait difficilement imaginable venant d’un être humain.

Une forme de publicité potentiellement bien plus intrusive (car plus discrète) pointe le bout de son nez. D’ores et déjà testée à la station Étoile et destinée à être étendue à quatre cent unités, la RATP et Metrobus commencent l’exploitation du système Numériflash, des publicités diffusées sur des afficheurs à cristaux liquides équipés de caméras qui filment et interprêtent les réactions des passants aux messages publicitaires (le but étant de compter le nombre de personnes qui tournent la tête vers l’écran).

Une autre fonction pour l’instant inhibée permettra même d’envoyer par connexion sans fil des publicités sur les téléphones portables des passants. À quand les publicités qui reconnaissent les traits de nos visages et qui nous interpellent, comme dans Minority Report ? Ou les publicités qui modulent leur message selon qu’elles nous voient sourire ou au contraire nous renfrogner ?
Toute paranoïa et toute  lassitude vis à vis de la publicité mises à part, ces sortes de gros iPhones animés (mais non sonorisés pour l’instant), intelligents et communicants, devraient pouvoir trouver des applications artistiques très intéressantes.
On peut en voir une vidéo ici (merci Hannah pour le reportage)

Teaser

février 1st, 2009 Posted in Brève, Lecture | 7 Comments »

Un aperçu de La journée d ‘un journaliste américain en 2889, album dessiné par Guillaume Guerse d’après Michel Verne (le fils de Jules), avec une postface de David Vandermeulen qui nous éclaire notamment sur les débat qui entourent la question de la paternité de l’œuvre, longtemps attribuée à Jules Verne.
L’album sortira aux éditions Six Pieds sous terre dans quelques mois. 

Ce récit « steampunk » raconte la journée d’un magnat de la presse au XXIXe siècle. On y croise un système de visioconférence discrètement emprunté à Albert Robida (qui lui-même le tenait de George du Maurier), un prototype d’ordinateur et même un call-center.
On en reparle bientôt. En attendant, on peut aller lire la nouvelle d’origine en langue anglaise et sa version française.

Disparaître (1)

janvier 30th, 2009 Posted in Mémoire, Parti | 1 Comment »

Le film Virtual Obsession, dont nous parlions récemment, n’aborde pas le sujet de manière très heureuse, mais en moins de vingt ans d’existence1, le web nous amène à nous poser d’une manière neuve la question de la mort. Je le sais, dire qu’il y a du neuf dans le trépas peut sembler un peu exagéré de prime abord. Pourtant, il me semble que c’est bien le cas et je crois que nous sommes loin de pouvoir en prendre toute la mesure.
Quelques heures avant de prendre le train pour le festival d’Angoulême, une histoire me revient en mémoire. L’histoire de François Jacques.

François Jacques, traducteur de mangas et fondateur d’un fanzine pionnier consacré au sujet, l’Effet Ripobe, a ouvert un site chez Free il y a des années.
En décembre 2001, il y a placé cette carte de vœux plutôt étrange, un peu morbide, qui montre un enfant paisiblement allongé sur ce qui ressemble à une table de montage ou à une table d’opération (l’absence d’outils ou d’instruments nous empêche d’en juger).

Le personnage allongé, c’est le robot Astro (Atomu/Astro Boy) de Tezuka Osamu. Il s’agit vraisemblablement de la photo d’une mise en scène en volume (musée Tezuka ?).
Dans le récit d’origine, ce robot est le sosie du fils décédé du docteur Tenma, un grand scientifique. Créé pour pallier à la disparition de l’enfant, le petit Astro s’avèrera décevant pour son créateur, puisqu’il n’est pas un enfant mais bien un robot, incapable de grandir et de devenir un homme, figé pour l’éternité. Rejeté par celui qui l’avait créé, le petit robot devient un super-héros plein de bonne humeur…2

J’ai connu François Jacques sur un forum dédié à la bande dessinée, fr.rec.arts.bd, en 1998.
Quatre ans plus tard, quelques semaines après l’envoi de cette carte de vœux, à la veille de l’ouverture du festival d’Angoulême justement, on apprenait que Ripobe-San était mort à trente-cinq ans au cours d’une opération. C’est mon premier mort d’Internet3, car même si je ne l’ai jamais rencontré physiquement, je peux dire que je l’ai bien connu, pour avoir eu de nombreuses discussions animées avec lui.
Les participants aux forums que fréquentait François Jacques ont été plutôt choqués par la nouvelle et un site a même été créé en son honneur. Sept ans plus tard, ce site existe toujours. Je doute qu’il ait connu beaucoup de modifications récemment. On y trouve quelques liens, quelques témoignages, une photo. Quelqu’un s’occupe apparemment de conserver l’hébergement et le nom de domaine.
Le site qui se trouve sur le serveur de Free et sur lequel se trouve la carte de vœux de 2002 existe toujours lui aussi et, eu égard à la politique de Free, existera sans doute encore très longtemps.
Ce n’est pas tout. Les milliers de contributions de François Jacques à divers forums continuent d’exister sur Internet. On peut retrouver chaque discussion à laquelle il a participé. Puisqu’il s’agit de systèmes de discussion asynchrones et publiques, on peut même toujours lui répondre. On me dira que l’on peut bien accéder à de nombreuses correspondances du passé et qu’il n’y a là aucune différence. C’est vrai, bien sûr, mais en même temps à aucun moment de l’histoire on n’aura pu accéder à une telle masse d’archives relatives à des gens comme vous et moi, c’est à dire des gens dont la correspondance n’a pas forcément vocation à être étudiée ou éditée.

Cette histoire se déroule à une époque assez primitive du web français, une époque où tout se passait de manière assez artisanale et où chacun de nous n’était connecté que depuis quelques années. Aujourd’hui, les plate-formes de blog, les réseaux sociaux personnels ou professionnels font que nous laissons derrière nous une masse incroyable de traces de notre existence. Récemment, le journal Le Tigre a publié un article de Raphaël Meltz qui s’était amusé à choisir un internaute au hasard et à enquêter sur lui en utilisant Facebook, FlickR et autres : date de naissance, noms et photos de proches, parcours professionnel,… Le plus édifiant dans cette histoire est sans doute l’emballement qui a suivi dans les médias nationaux qui subitement semblaient découvrir la relative confusion qui existe entre espace public de espace privé sur Internet. Pourtant, la plupart d’entre nous maîtrise relativement bien la quantité de données personnelles qui trainent sur le réseau. On ne s’inscrit pas à « copains d’avant », « myspace » ou « linkedin » pour se cacher et on ne s’exprime pas sur des forums en son nom pour que ça ne se sache pas. Beaucoup découvrent tout de même à leur dépens qu’il est difficile de revenir en arrière : Facebook, par exemple, conserve toutes les données qui y sont entrées même lorsque leurs auteurs pensent les avoir effacées.

Ce que le réseau change à notre rapport à la mort reste cependant à l’état de potentiel. Je pense que dans un avenir proche, une personne décédée conservera sur Internet une capacité à agir sur le monde sans précédent.  À répondre à des questions par exemple, à envoyer des e-mails, à effectuer des transactions financières, à accumuler des connaissances et à les traiter. Pour des gens qui vivent une grande partie de leur vie sociale ou professionnelle sur le réseau, les serveurs peuvent constituer des exécuteurs testamentaires hors-pair et infaillibles (à suivre).

  1. Internet est né à la fin des années 1960, mais le web est bien plus récent, il est né en 1990 et le public y a accès depuis 1992. [↩]
  2. Un film en 3D est sur le point de sortir avec Astro Boy comme héros. Les fans s’inquiètent car il semble que les producteurs, américains, aient eu l’idée saugrenue d’habiller Astro, son torse découvert étant choquant pour eux… [↩]
  3. En fait, ce n’est pas mon premier contact avec la mort sur Internet, car en janvier 1997, j’avais appris (toujours sur le même forum) le décès d’André Franquin, des heures avant qu’il ne soit annoncé dans les médias. Le fait de connaître la nouvelle sur le réseau avant qu’elle soit annoncée ailleurs m’avait beaucoup étonné. [↩]

Victime de piraterie, le cinéma est en grande forme

janvier 27th, 2009 Posted in indices | 21 Comments »

Le Centre National de la Cinématographie se félicite des chiffres records du cinéma en France : 6,2 % de fréquentation des salles en plus (188 millions d’entrées) et une part de marché de 45,7% pour les films français qui dépassent d’une courte tête les films américains pour la seconde fois en vingt-deux ans (le précédent date de 2006).
Le portail european creative industries tempère ces bonnes nouvelles avec une remarque que je trouve assez intéressante :

Seul bémol aux yeux des professionnels du cinéma, les chiffres auraient pu être encore meilleurs s’il n’y avait eu la forte progression du piratage des films sur Internet. En août dernier, l’Association de la lutte contre la piraterie audiovisuelle (ALPA) publiait une étude qui montrait que 450 000 téléchargements illégaux de films récents ont lieu chaque jour en France. Un constat accablant qui montrait qu’il y avait autant d’actes de piratage que d’entrées payées

Ce n’est pas le nombre de téléchargements illégaux qui m’intéresse ici, mais l’emploi automatique de poncifs relatifs au sujet.

Premier cliché journalistique (cliché qui n’est pas réservé à ce sujet), il faut assortir toute bonne nouvelle d’un « bémol ». Cet effet de style ressemble presque à une superstition, comme si l’absence de contrepoint, de mauvaise nouvelle, pouvait amener le mauvais œil, ou comme s’il existait un fragile équilibre cosmique à respecter en cherchant un peu de mauvais dans le bon, un peu de scepticisme dans la certitude.

La structure du bon article journalistique n’est donc pas « thèse / antithèse / synthèse » ni « introduction / développement / conclusion » mais « accroche / nouvelle / bémol » (où la « nouvelle » est généralement une dépêche AFP ou un communiqué de presse). 

Le Second poncif est cette affirmation d’une évidence de l’effet du piratage des films sur Internet : puisqu’il est admis que le piratage nuit à l’industrie, puisque l’on sait que ce piratage existe, et bien que l’on sache que l’industrie se porte bien, on peut supposer que le succès de l’industrie aurait été bien plus grand si ce piratage n’existait pas. L’argument est autoréférent et aucun commencement de preuve n’est fourni. Et peu importe si cette étrange déduction n’émane que du journaliste (à moins que j’aie mal lu, le site du CNC n’en parle absolument pas et nous ne saurons jamais qui sont « les professionnels du cinéma » dont les réserves sont ici évoquées) et qu’elle est pour le moins irrationnelle : le nombre d’entrées au cinéma ne cesse de croître depuis son pire passage à vide historique, en 1992… C’est à dire, pour l’anecdote, au moment de la naissance d’Internet pour le public.

Entre 1992 et 2008, alors que le nombre d’Internautes, et donc la part potentielle du pirarage de musique et de cinéma, augmentait, le nombre d’entrées en salles a progressé de près de 80%. Les chiffres pourraient donc être interprètés de manière bien différente, on pourrait par exemple se dire que l’augmentation de la diffusion illégale des films est proportionnelle à l’intérêt croissant du public pour le cinéma. Ou bien se dire que les gens qui téléchargent vont tout de même au cinéma. Ou au contraire que ce ne sont pas du tout les mêmes personnes qui téléchargent et qui vont au cinéma. En l’absence d’étude sérieuse et non destinée à conforter un préjugé, comment savoir ? Tout ce qui est certain, c’est que tout film téléchargé illégalement ne représente pas forcément un manque à gagner, il est probable que la plupart des gens qui ont téléchargé un film donné n’auraient pas payé pour aller le voir en salles s’il n’avait pas été disponible en téléchargement, parce que l’on peut être curieux d’une œuvre sans vouloir pour autant payer pour elle, de même que si l’on interdisait la diffusion de musique à la radio ou à la télévision, les gens ne se rueraient pas nécéssairement chez les disquaires pour compenser. Et par ailleurs, certaines oeuvres de l’esprit, bien plus nombreuses qu’on peut se l’imaginer, ne sont disponibles que dans des éditions anciennes et rares (VHS, laserdisc, vynil) ou ne pourront même jamais être éditées (enregistrements clandestins de concerts). Dans ces cas, le manque à gagner que représente le piratage n’est pas si évident à évaluer et il est même probable que la diffusion illégale puisse servir d’indice pour évaluer la popularité d’une œuvre et pour juger de la pertinence qu’il y aurait à la rééditer. Quand aux gens qui collectionnent les cassettes pirates des concerts de Frank Zappa, de Tom Jones ou de Prince, ce sont aussi les meilleurs clients « légaux » de ces artistes.
Le péril que représente le piratage pour l’industrie de la culture n’est pas seulement exagéré, il est sans doute inexistant voire même, à l’inverse de ce que dicte le « bon sens » (cette terrible machine à mal réfléchir), positif, ainsi que l’affirme un récent rapport commissionné par le gouvernement néerlandais qui estime que le téléchargement illégal rapporte cent millions d’euros par an à l’économie du pays.

Il est assez savoureux qu’on utilise constament le terme « pirate » pour qualifier les personnes qui téléchargent illégalement des fichiers. Le pirate est une figure extrèmement ambivalente dans la culture populaire. Il a une activité négative (vol, détournement, enlèvements,…) mais il est libre, et notamment libre de ses mouvements. Il crée ses lois, il ne craint pas les excès ni l’aventure, il échappe aux normes sociales, politiques, religieuses et même sexuelles — ce qui explique le nombre non-négligeable de femmes pirates en littérature et au cinéma.
En général, il est sympathique, et même l’affreux Long John Silver, dans l’Île au trésor de Stevenson, nous intéresse bien plus que les membres « intègres » de l’équipage de l’Hispaniola.
Le pirate que chacun de nous a en tête n’a rien à voir avec les véritables pirates (historiques ou actuels d’ailleurs), il ressemble à Douglas Fairbanks, à Errol Flynn ou à Johnny Depp.
Et ce pirate qu’on accuse à présent de tuer le cinéma est pourtant un des premiers personnages à avoir fait vivre le cinéma de fiction, à égalité avec le cow-boy.