juin 2nd, 2011 Posted in Cimaises, Images, Personnel | 5 Comments »
En 2001, envoyé une semaine à Venise avec Nathalie, Claude Closky et toute l’équipe du Musée d’Art Moderne du Luxembourg pour l’inauguration de son site Internet pendant la biennale, j’ai eu le temps de visiter les pavillons des différents pays et de prendre quelques photos avec mon tout premier appareil numérique, un Fuji MX2700, reçu deux ans plus tôt d’un client qui ne pouvait me payer que de cette manière. L’appareil, plutôt luxueux pour l’époque, pouvait prendre une quinzaine de photos en 1800×1200 pixels ou une centaine en 640×480. J’ai préféré la quantité à la qualité, je n’ai donc malheureusement fait que des photographies en très basse résolution.
Parmi les images ramenées, il y avait celle-ci, prise dans le pavillon finlandais :

La visiteuse de l’exposition regarde avec attention un mur qui semble plutôt vide. En fait, ce qui se trouve devant elle est une série de fils tendus parallèlement au sol. L’œuvre, baptisée North, était due à Tommi Grönlund et Petteri Nisunen, mais je ne l’ai su que bien plus tard, d’autant que le collectif responsable de l’exposition du pavillon finlandais avait choisi de ne pas mettre en valeur les noms des auteurs individuels des pièces présentées.

Quatre ans plus tard, j’ai chargé cette image sur Wikipédia pour illustrer l’article consacré à la biennale de Venise, article que j’avais d’ailleurs créé un an plus tôt. Et puis je l’ai utilisé (enfin je crois que c’était moi mais je ne peux plus le vérifier) pour illustrer le modèle « série art contemporain », une petite palette affichée à droite de chaque article de la série, palette qui contenait des liens vers les principaux articles génériques consacrés à l’art contemporain : portail, liste d’artistes, etc.
Cette palette a été associée à plus de 800 articles.
Récemment, les palettes de « séries » ont été supprimées, au profit d’un bandeau discret d’appartenance à un champ thématique. Mon image est toujours présente sur Wikipédia, mais uniquement pour illustrer la biennale de Venise.
De manière amusante, beaucoup de gens ont cru que ce visuel était une illustration des sujets des articles sur lesquels il était présent, et il n’est pas rare de le voir reproduit aux quatre coins du web, accompagné de légendes fantaisistes. Certains voient du papier peint, d’autres des monochromes, d’autres encore de l’art optique et même, de l’art vidéo. Parmi les artistes à qui l’œuvre a été attribuée à tort, je note entre autres Pierrette Bloch, Herbert Zangs, Roman Opalka ou encore, Claude Closky. Par ailleurs, un des véritables auteurs de l’œuvre m’a contacté personnellement il y a deux ans pour obtenir une version de l’image en plus haute définition et pour savoir si la personne photographiée devant le mur était Yoko Ono, dont il savait qu’elle avait visité l’exposition. Je n’ai pu l’aider ni dans sa quête d’une image de bonne qualité ni le renseigner quand à l’identité de la spectatrice.
À présent, l’image qui renvoie au portail de l’art contemporain est un tableau de Théo Van Doesburg, initiateur du groupe De Stijl, décédé il y a quatre-vingt ans, donc assez peu « contemporain », au point que l’article qui lui est consacré sur Wikipédia n’est pas orné du bandeau « art contemporain » pourtant réalisé d’après une de ses peintures. En revanche cette image se réduit très bien au format d’une icone et est plutôt efficace, même si on lui reprochera de proposer une version un peu décorative et même un peu passéiste de ce qu’est la création artistique contemporaine.
Caroline Delieutraz, du collectif Microtruc, s’est intéressée à cette image et à son histoire précisément au moment où elle a perdu sa fonction d’illustration générique de l’art contemporain. Elle a donc eu le temps de réaliser un certain nombre de captures d’écran avant la disparition de la palette « série art contemporain » et a mené une investigation sérieuse sur l’image, son usage et son statut, travail qui l’a naturellement menée à m’interroger sur le sujet : est-ce que cette image synthétise une certaine manière de considérer l’art contemporain ? Et puisqu’elle a sans doute été énormément vue, est-ce qu’elle peut avoir ensuite influé sur la perception que le public peut avoir de l’art contemporain ?

J’ai une mémoire de poisson rouge et j’aurais oublié l’existence même de cette image si Caroline ne me l’avait pas rappelée. Le résultat de son travail d’enquête, une vidéo d’une vingtaine de minutes, sera montré à l’espace 22,48m2 (30 rue des envierges, Paris 20e) à partir d’aujourd’hui, dans sa première exposition personnelle, intitulée Falling Pictures.