février 22nd, 2009 Posted in archétype, Études | 46 Comments »
Remarque liminaire : cet article n’en est pas un, il s’agit plutôt d’un point de départ pour une étude que j’aimerais parvenir à effectuer au sujet de la représentation du professeur d’université dans les œuvres de fiction.
J’ai une vieille théorie, dont je n’imagine pas être l’inventeur mais qui sous-tend nombre des articles qui se trouvent sur ce blog. La voici : il me semble qu’une grande quantité de sujets (évènements, métiers, communautés, personnes,…) ont deux existences distinctes, l’une factuelle et l’autre fictionnelle. Et j’ai la conviction que chacune de ces existences, de ces essences, suit son propre cours tout en influençant l’autre, c’est à dire que les fictions se nourrissent de la réalité et d’autres fictions mais que la réalité elle aussi se construit en fonction de l’imaginaire qu’elle suscite.
Finalement c’est un peu la question amenée par Barthes avec ses Mythologies
, si ce n’est que je ne vois pas de divorce entre la réalité et le mythe, je crois plutôt à une interpénétration, et je doute qu’il s’agisse d’un phénomène nouveau même si l’augmentation exponentielle de la diffusion de récits fictionnels rend ces derniers plus puissants qu’ils ont jamais été.
Comme on le comprend à la lecture (notamment) de l’Eloge de la fuite, par Henri Laborit, la différenciation de la réalité et de la fiction, au niveau neurologique, est bien plus complexe que la distinction que nous pourrions établir entre les notions morales ou épistémologiques de « vrai » et de « faux », puisque nous ne disposons que d’un organe unique pour traiter toutes ces informations, et que, même si nous distinguons le vrai du faux, nous les traitons de la même manière (on peut pleurer sincèrement devant un film sentimental, par exemple, ou être sincèrement attachés à un personnage parfaitement fictif). Ainsi la « fuite » que préconise Laborit pour lutter contre l’état neurologique de stress peut se faire physiquement (changer de métier, voyager,…) mais aussi par l’imaginaire, que l’on qualifie souvent, et à raison, donc, d’ évasion : la lecture ou le cinéma, par exemple.
L’alternative neurologique à la fuite, c’est l’action, y compris l’action irrationnelle. Par exemple l’agressivité envers autrui : le rat qui ne peut éviter les chocs électriques stressants qui lui sont administrés conservera la santé s’il peut défouler son agressivité sur un de ses congénères.
Admirer Ginger Rogers et Fred Astaire dansant la Carioca dans une Rio de Janeiro en carton-pâte provoquait un soulagement temporaire mais tout à fait authentique à l’état d’angoisse que vivaient les américains pendant la Grande dépression. Inversement, sans faire mon savant américain point com, je crois fermement que l’état de léger stress permanent dans lequel nous plongent les informations télévisées, à coup de peur du chômage et d’inquiétants terroristes, sert un but (sans doute non anticipé par ceux qui en sont responsables) qui est de nous pousser à l’unique action facile, guidée, assistée, signalétisée et, en d’une certaine manière, autorisée par nos sociétés, à savoir la consommation de biens.

Revenons à la question de la coexistence de faits factuels et de faits mythologiques.
L’exemple le plus évident est sans doute celui du policier. Il existe des policiers depuis la Rome antique, ils ont eu une très grande importance dans la construction de la cité (et de la bourgeoisie) au moyen-âge européen, et ils n’ont cessé d’en avoir depuis. En revanche le policier de fiction est plus récent. En Europe et aux États-Unis, les premiers romans policiers n’avaient d’ailleurs pas des policiers pour héros (il en va différemment en Chine, ai-je appris), je pense par exemple au Rodolphe d’Eugène Süe ou au Chevalier Dupin d’Edgar Allan Poe, deux excentriques qui se plaisent à jouer les enquêteurs et les redresseurs de tort, le premier procédant par induction (il pénètre toutes les couches de la société pour comprendre les situations et les modifier) et le second par déduction (il enquête, il établit les responsabilités puis laisse faire la police). Il y aurait beaucoup à dire de ces deux personnages, crées dans les années 1840, nés de la presse (Le double assassinat dans la rue Morgue de Poe s’inspire d’un fait-divers récent tandis que Les Mystères de Paris de Süe procèdent d’une enquête sociologique commanditée par le journal Les Débats), qui l’un et l’autre sont quelque peu inspirés des souvenirs (romancés !) d’un policier authentique, François Vidocq. Le rapport entre réalité et fiction se brouille encore un peu plus lorsque, en 1844, un livre intitulé Les Vrais Mystères de Paris est publié sous le nom de François Vidocq — il semble cependant que l’ancien bagnard devenu chef de la sûreté ne soit pas l’auteur de ce roman écrit dans un style proche de celui d’Alexandre Dumas, mais du point de vue du public, on voit dès les débuts de l’histoire du roman policier d’étonnants allers et retours entre réalité et fiction.
La particularité des récits policiers sur toutes les formes de récits antérieurs (héros mythologiques etc.), c’est que la tâche du héros est, typiquement, d’enquêter, de comprendre un évènement passé (parfois pour en prévenir de futurs).

Sans faire l’histoire du roman policier, nous pouvons nous demander ce qu’il en est à présent. Quand nous pensons au travail de la police, quelle est la part de notre jugement qui est inspirée par une réalité (que nous ne fréquentons que de manière tout à fait exceptionnelle) et quelle est la part qui provient de clichés véhiculés par les fictions de masse ? Quand un vingtenaire passe le concours d’entrée de la police nationale, est-ce qu’il est influencé par la réalité du métier de policier ou par les enquêtes de commissaires de police dont il a suivi les aventures à la télévision ? Quand quelqu’un est mis en garde à vue, est-ce qu’il demande à avoir le doit de donner un coup de téléphone, comme dans un commissariat de feuilleton américain ? J’ai ouï dire qu’il était plus que commun pour les juges français de se faire donner du « votre honneur », quand les témoins ne réclament pas à jurer sur la Bible. Et ça n’étonne pas réellement les magistrats puisqu’ils ont vu les mêmes séries américaines que tout le monde
Le traitement médiatique de la « grogne des universitaires » m’amène à me poser la question de savoir ce qu’est un universitaire dans l’imaginaire collectif. Et même, de savoir s’il existe une place pour les universitaires dans l’imaginaire collectif. La réception par le public (je me base pour en parler sur les discussions diverses que j’ai pu avoir à ce sujet) de l’actuelle grève des universitaires m’apparait étonamment indifférente, soutenue par une maigre conscience de l’actualité des enjeux et des problèmes soulevés, voire de l’existence même des enseignants du supérieur. Les étudiants existent (nombreux semblent être ceux qui croient être en présence d’une grève étudiante), mais leurs professeurs, non. Je suis souvent étonné de la méconnaissance des différences entre les statuts de profs et du manque de compréhension de ce qu’est une carrière universitaire.

En me penchant superficiellement (c’est à dire en me fiant à mes souvenirs personnels et non en m’appuyant sur une analyse méthodique) sur le traitement de l’université par les fictions, notamment des films ou des feuilletons télévisés, je constate déjà une énorme différence entre les États-Unis et la France, qui est que l’universitaire des fictions françaises est presque exclusivement un étudiant. Chez les américains, le professeur semble exister un peu plus. Le plus fameux exemple est sans doute le personnage de l’archéologue Indiana Jones. Si Indiana Jones a marqué les esprits , il n’est pas pour autant l’universitaire typique au cinéma, il est plutôt le digne descendant des universitaires aventuriers de Jules Verne ou d’Arthur Conan Doyle (les professeurs Sumerlee et Chalenger dans Le Monde Perdu), toujours prêts à réagir avec pertinence face à l’irruption d’un animal préhistorique, d’une momie revenue à la vie, etc.

Dans un registre moins fantaisiste (quoique), des films comme Dead poets circle (1989), Good Will Hunting (1997), Mona Lisa Smile (2003), ont parmi leurs personnages principaux un ou plusieurs professeurs d’université. Les trois titres que je cite ici ont pour point commun de parler de la question de réussir (ou pas) sa vie et de la poursuite du bonheur. La trame de ces films est toujours un peu la même : la victoire humaine correspond au renvoi ou à la démission de l’enseignant qui a offert une leçon de vie à ses étudiants. Nous voilà avertis : la transgression, la subversion, la liberté, c’est bien mais ça expose mécaniquement à une sanction.
Plusieurs séries, notamment de science-fiction, ont aussi parmi leurs protagonistes principaux des professeurs d’université : Sliders (1995), The Sentinel (1996), Lost (2004), Numb3rs (2005), Heroes (2006)… Ici, le professeur est avant tout celui qui est capable de fournir des explications aux phénomènes ou de trouver la solution à des problèmes à l’aide de son savoir encyclopédique (nous revoilà à Jules Verne). Ses recherches portent souvent sur une discipline fantaisiste telle que le voyage dans le temps, l’étude du paranormal, l’ufologie, les mutations de l’espèce humaine, etc.
Les disciplines universitaires fantaisistes ne sont pas rares dans les fictions, ce qui constitue à mon sens un authentique hommage à la capacité à étudier des sujets inédits ou à étudier de vieux sujets d’une manière inédite qui est la marque de l’université depuis ses débuts — hors certaine filières réglementées (médecine, droit) peut-être. Notons, pour revenir au roman policier, que les professeurs experts en criminologie, et notamment en « profiling » sont extrêmement courants au cinéma ou dans les séries, alors que leur discipline n’existe pas forcément sous cet intitulé à l’université, en France en tout cas, les criminologues ayant souvent une discipline de rattachement tout à fait traditionnelle : médecine, psychologie, sociologie ou droit. Mais une fois de plus, la réalité cherche à rattraper la fiction puisqu’on a pu le voir récemment, le Conservatoire des Arts et métiers, à Paris, vient de se voir imposer (par décret ministériel) une chaire de « criminologie appliquée » (!?).

Il existe aussi un genre de professeur d’université souvent rencontré dans le cinéma fantastique, qui est l’expert en puissances occultes. Bien qu’il soit « chercheur indépendant » et bibliothécaire d’un lycée, on aurait du mal à ne pas voir un universitaire dans le personnage de Rupert Giles, le mentor de la tueuse de vampires Buffy dans la série éponyme (1997). Rupert Giles est vraisemblablement inspiré par le professeur Van Helsing, issu du Dracula de Bram Stoker (1897). La série Buffy contient un autre professeur d’université, Maggie Walsh, psychologue, qui effectue pour le compte du gouvernement américain des recherches secrètes sur les créatures fantastiques qu’elle capture et dissèque dans le but de créer un patchwork biologique à la façon de la créature du docteur Frankenstein. Inutile de dire que l’affaire se finira mal pour elle.

L’universitaire qui fraie avec la magie, qui étudie les langues mortes et enterrées pour les invoquer parfois, existe dans les fictions françaises, je pense par exemple aux professeurs Brennos et Vernet dans Brocéliande (2002) . Il me semble que la très étrange université privée iséroise des Rivières pourpres est le cadre de recherches étranges aussi, mais j’ai perdu tout souvenir de ce film, si ce n’est que, comme pour Brocéliande, précédemment cité, la décoration intérieure de l’université est nettement inspirée des campus prestigieux du nord est des États-Unis, avec bibliothèques de bois et de velours et parcs paysagés.

On peut aussi parler du désopilant Da Vinci Code dans lequel des sémiologues et des historiens de l’art (Robert Langdon, Jacques Saunière, Sir Leigh Teabing) se battent pour découvrir ou pour cacher qu’une jeune cryptologue de la police judiciaire française est la descendante de Jésus Christ et de Marie-Madeleine.
Sans aller jusqu’au surnaturel, le professeur d’université qui entraine (par la philosophie par exemple) ses étudiants vers l’application de théories abstraites au point d’être amorales, inhumaines, est une figure qui me semble courante, comme par exemple dans Rope, d’Alfred Hitchcock. À l’inverse du prof passionnant (jusqu’à se montrer dangereux), on trouve beaucoup de personnages de professeurs ennuyeux, de vieux barbons qui ressassent leur cours de manière routinière, qui ont perdu la fibre, s’ils l’ont jamais eu.
Je vois une variante au prof passionnant, qui est celle du chercheur (pas toujours professeur) passionné et prêt à tout pour mener ses travaux à bien, y compris travailler pour des institutions ou des régimes aux buts franchement malsains. Réciproquement, l’universitaire « éthique », qui utilise sa position pour servir un but moral, est une figure récurrente (Paul Newman dans Torn Curtain, toujours d’Alfred Hitchcock, par ex.). Ces deux derniers archétypes sont à mon avis directement issus de la guerre froide et rappellent de nombreuses figures authentiques, telles que Alan Turing, John Von Neumann, Albert Einstein, Werner Von Braun ou encore Robert Oppenheimer.

Dans un registre moins spectaculaire, et spécifiquement dans le cinéma français (mais aussi québécois, chez Denys Arcand ou Robert Lepage), il me semble qu’il existe de nombreux personnages d’universitaires qui font tout sauf donner cours ou effectuer des recherches. Ils bavardent, ils mènent des vies sentimentales complexes (et souvent particulièrement immatures, le prof qui s’amourache de son étudiante, par ex.), et l’on a l’impression que leur profession a été choisie pour le temps libre qu’elle est réputée leur laisser ou bien parce que l’université constitue en quelque sorte un abri contre la vie séculaire, contre certaines conventions de la vie sociale ou de la vie d’adulte.

Je ne dégage donc pas une seule figure d’universitaire au cinéma, dans la littérature et dans les séries télévisées, mais plusieurs. Il me semble que les fictions américaines sont nettement plus concernées par le sujet, et se montrent, quelque part, plus respectueuses de la figure du professeur.
N’hésitez pas à poster des commentaires sur ce sujet si vous avez une opinion à partager ou si vous disposez de références que je ne connais pas ou que j’ai négligé.
Malgré sa longueur (je suis bavard, je sais, je sais), cet article ne doit être pris que comme une ébauche de réflexion, un point de départ brouillon et empirique.
edit (23/02/09) : B. Coulmont me signale l’existence d’un article de Laurent Ferri intitulé Le chartiste dans la fiction littéraire (XIXe et XXe siècles) : une figure ambiguë, publié par une des plus anciennes revues scientifiques françaises, la Bibliothèque de l’École des chartes (livraison 159, année 2001, p. 615-629.)
edit (23/02/09) : Laurent Ferri me signale quand à lui l’article Love on campus, publié par William Deresiewicz dans The American Scholar en 2007, article qui traite notamment (par sa représentation dans la culture populaire) d’un tabou universitaire, les rapports sentimentaux entre étudiant(e)s et enseignant(e)s.