Profitez-en, après celui là c'est fini

Conjurer la mort

avril 2nd, 2023 Posted in Design, Mémoire, Parti, Personnel

(billet de blog passablement impudique, j’en ai peur !)

La mort m’a toujours intéressé. Et angoissé. J’imagine que c’est assez banal, mais tout de même, c’est un moteur chez moi, c’est ce qui me donne envie de publier des livres — et même un livre sur la fin du monde1 —, c’est ce qui me pousse à écrire sur mes blogs, à semer des mots sur les forums, sur Twitter, c’est ce qui me donne envie de dessiner ce que je vois, ce que j’imagine, c’est ce qui me pousse à collectionner, ou en tout cas à accumuler des livres, des images, des amitiés, à chercher, malgré (à moins que ce ne soit pour pallier) ma mauvaise mémoire épisodique2 des moments, des instants, des sensations, des expériences. C’est sans doute aussi le moteur de mon baroque intérêt pour la généalogie (combien de personnes j’ai mortellement ennuyées en leur en parlant !). Avec la généalogie, j’essaie de voir dans quelle continuité je m’inscris, j’essaie de faire exister les morts en retrouvant leurs noms, en tentant d’apprendre ou de deviner leur Histoire.
Ah oui, et j’ai même créé un blog consacré à la mort, en marge d’un atelier d’une semaine sur le même sujet, à l’école d’art du Havre.

Je suis aussi forcé de confesser, sans fierté aucune, que la perspective de la mort des autres (bien plus angoissante que l’idée de de sa mort à soi, non ?) m’amène à adopter des comportements un peu névrotiques et parfois même odieux : quand je sais que quelqu’un approche de sa fin, j’ai l’affreux réflexe de l’éviter, comme si cette personne restait en vie tant que je ne la revoyais pas — une variante superstitieuse de l’expérience de pensée d’Erwin Schrödinger, dont le chat n’est ni vivant ni mort tant qu’on n’a pas ouvert la boite dans laquelle il se trouve —, ou en tout cas un moyen pour ne pas penser en permanence au corbeau noir qui tourne au dessus de sa tête. Pour la même raison je pense, je déteste morbidement l’idée du déclin et de la maladie. Mais je me soigne, je m’astreins notamment à demander de leurs nouvelles aux gens, et lorsqu’il le faut, j’assiste désormais aux enterrements. J’ai même fini par constater que c’était une bonne chose, comme je le racontais ici. J’imagine que tout ça est est assez banal, donc, mais quand j’essaie de prendre un peu de recul, j’ai du mal à ne pas me juger moi-même un peu bizarre. À présent que j’ai raconté tout ça, plus personne n’osera me signaler qu’il a un rhume de peur que je change de trottoir. Je vous rassure : je force un peu le trait. J’espère.

Dans Monty Python’s The Meaning of Life (1983), la mort vient annoncer aux convives d’un repas et à leurs hôtes qu’elle vient les chercher car sont tous morts, empoisonnés par la mousse de saumon. On ne me fera jamais manger de mousse de saumon !

Il y a quelques temps j’ai bien malgré moi offert une crise de fou-rire à une amie en lui révélant que, bien qu’athée impénitent, je croyais fermement en la vie après la mort. Et ce n’est pas cet aveu très sérieux qui l’a fait rire, c’est le raisonnement qui me motive3. Pour moi, une partie de ce qui fait que l’on existe réside dans notre capacité à agir sur le monde et à affecter nos semblables. Et on peut agir sur le monde sans être vivant au sens biologique du terme4. Si on envoie à quelqu’un une lettre contenant une révélation qui va bouleverser sa vie, et que cette personne ne la reçoit qu’après notre trépas, le bouleversement n’en sera pas moins réel que si nous avions été vivant. Les héritages bénéfiques ou non sont aussi une manière d’agir sur le monde. Quand des auteurs du passé nous font rire, ou bien pleurer, ils ont bien une action sur nous, sur nos sentiments actuels. Ils ne peuvent pas en être conscients, ils n’éprouvent, eux, plus aucun sentiment, bien évidemment, mais il n’empêche ! Et on peut parler de l’enregistrement phonographique ou encore du cinéma, comme dans cet article par un des tout premiers spectateurs du cinématographe des frères Lumière :

Lorsque ces appareils seront livrés au public, lorsque tous pourront photographier les êtres qui leur sont chers, non plus dans leur forme immobile, mais dans leur mouvement, dans leur action, dans leurs gestes familiers, avec la parole au bout des lèvres, la mort cessera d’être absolue.

La Poste (Nice), le 30/12/1895

L’idée d’une solution technologique à la mort a inspiré des auteurs de fiction scientifique et de science-fiction, depuis Jules Verne avec son Château des Carpathes (1892), où un homme inconsolablement endeuillé fait revivre la femme qu’il a aimée par l’image et le son5, jusques à Iain M. Banks et ses Enfers Virtuels en passant par Adolfo Bioy Casares avec L’Invention de Morel ou encore Philip K. Dick avec ses protagonistes en état de demi-vie dans Ubik.

Le Château des Carpathes, illustration de Léon Benett, 1892.
Le Château des Carpathes (1892), par Jules Verne, illustré par Léon Bennett.

Il y a un vingt ans j’ai eu une idée du genre, dans laquelle le réseau Internet prenait une place centrale. Je me proposais de créer un service destiner à collecter, de son vivant, tous les e-mails d’une personne, toutes ses conversations téléphoniques, tous ses écrits sur des forums (aujourd’hui nous ajouterions bien sûr les réseaux sociaux !), et ceci dans le but d’alimenter un robot conversationnel qui pourrait alors se doter de son vocabulaire, de ses préoccupations, de ses connaissances, et imiter son tempérament. Un robot qui serait capable de prendre en partie sa place une fois passé son décès. Un fantôme numérique, quoi. Et un micro-exécuteur testamentaire, aussi, capable de faire des cadeaux aux petits enfants, de commander un bouquet de fleurs ou d’écrire un mot gentil aux amis pour la nouvelle année.
Je sais que ce projet date de vingt ans car, en en parlant ces jours-ci, je suis allé vérifier la date à laquelle j’avais acquis le nom de domaine destiné à ce projet, dust-to-bits.com6. Et par une coïncidence assez extraordinaire, cet achat date précisément du mois d’avril 2003, il y a donc vingt ans quasi jour pour jour.

Bien entendu, aucun aspect hors de l’idée elle-même n’était techniquement à ma portée. J’ai rédigé une page commerciale dans laquelle je me suis amusé à imaginer divers niveaux de service, et où j’ai établi un comparatif entre ce que mon service affirmait pouvoir offrir et les promesses faites par différentes religions au sujet de l’après-vie7. Sans le savoir, et avant que le mot n’existe, du reste, je crois que j’ai fait du design fiction8 !

Le projet Dust-to-bits doit pouvoir permettre la survie de votre âme sans aucune condition : vous n’aurez pas besoin de construire un mausolée, d’être un célèbre peintre ou poète ni d’avoir été un affreux dictateur. Vous n’aurez pas non plus besoin de croire en un dieu d’aucune sorte.

(extrait de la présentation du projet)

Orgueilleusement, je n’ai jamais cherché d’aide, jamais tenté de fédérer des gens plus compétents que moi pour monter une start-up et transformer mes intuitions de ce genre en produits : soit je peux tout faire tout seul, soit je ne le fais pas. Heureusement que tout le monde n’est pas comme ça.
J’ai conservé le nom de domaine dust-to-bits vingt ans, et je viens de le renouveler une fois encore. Je ne sais pas si je me crois capable d’aboutir à quoi que ce soit un jour, mais la montée en puissance des intelligences artificielles destinées à traiter le langage naturel laisse penser que l’idée n’est pas loin d’être réalisable. Du reste, il y a cinq ans, l’informaticienne Eugenia Kuyda a créé un service commercial, replika.ai, dont le but même est de redonner vie à des trépassés.
Je fais un peu le point sur les liens (fiction ou réalité) entre design numérique et existence post mortem dans l’article La vie éternelle : un problème de design interactif ?, publié dans le numéro 254 (mars 2020) de la revue étapes:, revue dont le thème était pour ce numéro… « La Mort ».

Enfin bref, un jour, constatant que mon projet ne semblait pas spécialement parti pour voir le jour, j’en ai tiré une nouvelle de science-fiction, Le sœur de poche., où une société nommée dust-to-bits (tiens tiens !) permettait aux vivants de garder un lien avec leurs morts… Je l’ai envoyée à quelques amies et amis, puis je l’ai publiée en ligne, et enfin, adressée à une paire de revues de science-fiction, qui m’ont complimenté tout en m’informant qu’elles n’étaient pas très intéressées à l’idée de me publier. Un beau jour, en discutant en ligne avec Gérard Klein — pas l’acteur, mais le très vénérable auteur et éditeur de science fiction —, j’ai eu l’idée d’envoyer ma nouvelle à ce dernier, qui l’a appréciée (j’encadrerais bien l’e-mail, mais il dit juste « Elle est très bien cette nouvelle ») et qui m’a recommandé d’écrire à Galaxies et à Bifrost, en me recommandant de lui. Ce que j’ai fait, avec succès, puisque mon texte a été accepté pour le numéro 21 de Galaxies (nouvelle série), sorti il y a dix ans.
Il m’est arrivé plusieurs fois que des lecteurs de la nouvelle me demandent si je connaissais Be right back, le premier épisode de la seconde saison de Black Mirror, dont on m’assurait que le propos était extrêmement proche. J’avoue que la perspective de constater que j’avais eu exactement la même idée que les scénaristes de Black Mirror9 m’a suffisamment gêné pour que je repousse régulièrement le visionnage de l’épisode mentionné. Lorsque je l’ai finalement fait, j’ai été forcé de constater une proximité très forte, du moins pour le début du récit. Par bonheur, les dates me dédouanent de toute accusation de plagiat, car Galaxies 21 est sorti le 21 janvier 2013, tandis que la seconde saison de Black Mirror a commencé à être diffusée sur Channel 4 le 11 février 2013, soit trois semaines plus tard ! L’honneur est sauf, personne n’a copié personne, c’est juste que les idées sont dans l’air et atteignent tout le monde en même temps.
Et puis j’ai été le premier.

  1. Les mythes de fin du monde constituent autant de visions collectives de la mort, et les récits « post-apocalyptiques » ont souvent des protagonistes qui refusent de mourir… []
  2. La mémoire « épisodique », c’est la mémoire que l’on a de sa propre existence. La mienne est assez défaillante, de même que ma mémoire des personnes. Ma mémoire « sémantique », les dates, les noms, et autres connaissance générales, fonctionne mieux. []
  3. Cette précision n’est peut-être pas très intéressante, mais ça se passait très exactement entre le bar Chez Lili et la Halle aux poissons, dans le quartier Saint-François au Havre. J’aime conjurer l’oubli en notant ces détails, car si je m’en souviens aujourd’hui, je sais que je l’aurai oublié dans un an, sauf si je le note ici. []
  4. Pour ce qui est de la biologie, cependant, on peut se rappeler des consolation matérialistes de Diderot, qui écrivait à son amante Sophie Volland qu’il rêvait qu’après leurs morts respectives, leurs molécules éparpillées continuent de se fréquenter : « Ô ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m’unir, de me confondre avec vous, quand nous ne serons plus ! S’il y avait dans nos principes une loi d’affinité, s’il nous était réservé de composer un être commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les molécules de votre amant dissous venaient à s’agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère ; elle m’est douce ; elle m’assurerait l’éternité en vous et avec vous » (15 octobre 1759). []
  5. Le Phonographe d’Edison date de 1877. Le Kinétographe, du même industriel, de 1891. Mais il ne semble pas que Jules Verne s’y réfère, et c’est surtout du téléphone (qui commence à se diffuser en France vers 1880) qu’il s’inspire, reprenant au passage le nom Téléphote (déjà présent dans La Journée d’un journaliste américain en 2889, de Jules et Michel Verne, 1889) un équivalent au téléphone qui transmet non seulement le son mais aussi l’image, concept qu’avait imaginé George du Maurier dans Punch en 1879, à partir d’un brevet sans rapport de Thomas Edison, le Téléphonoscope, ce qui a inspiré Albert Robida avant Jules Verne. []
  6. J’ai évidemment tiré le nom « Dust to bits » de la liturgie funéraire anglo-saxonne chrétienne (« ashes to ashes, dust to dust »), elle-même inspirée du livre de la Genèse (‘ »C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »‘ — Genèse 3:19). []
  7. Je viens de charger à nouveau cette page en convertissant ses caractères et en corrigeant une paire de fautes d’orthographe. Amusant, je constate que le code HTML commence par <meta name=GENERATOR’ content=’Microsoft FrontPage 3.0′>, ce qui en dira long sur son âge aux anciens du web ! []
  8. Le design fiction, ou design prospectif, consiste à s’intéresser aux implications qu’aurait une technologie non encore existante, en la traitant comme si elle était déjà un produit disponible à la vente. Dit ainsi, on pourra croire que c’est un nom à la mode pour désigner une pratique bien plus ancienne, l’escroquerie (vendre un produit qui n’existe pas !), mais non, c’est un domaine franchement intéressant. []
  9. Par la suite, Black Mirror a eu plusieurs épisodes remarquables sur le sujet de la mort, mon favori étant sans doute San Junipero (saison 3). []
  1. 5 Responses to “Conjurer la mort”

  2. By naphets on Avr 2, 2023

    C’est marrant, tu as mis la carte sans nom du tarot de Marseille. Dans tout un tas de livres se livrant à l’analyse de ces arcanes, on y raconte souvent qu’il ne faut pas prendre cette carte comme « la mort », mais comme la fin de quelque chose et le début d’une autre (si tu retourne la carte, la colonne vertébrale, c’est un peu un épi de blé) C’est Christèle D. qui m’a appris à tirer les tarots (la fille de Bernard si tu préfère), je trouve la coïncidence marrante.
    Bon après, le côté ésotérique de la cartomancie… mais j’ai le sentiment que ces représentations symboliques sont tout de même intéressantes dans ce qu’elles disent de notre voyage dans le vivant et nos peurs/espoirs pour l’après (have a look at « La maison dieu » aka la XVI, ça marche bien avec la fin du monde dans le genre Dieu vengeur).

  3. By Jean-no on Avr 2, 2023

    @naphets ah mais tout à fait, je suis au courant de la complexité de cette arcane ! Je porte souvent mon tee-shirt avec la mort pour le dernier jour des diplômes de mes étudiants : fin de quelque chose, début d’autre chose. En ce moment je lis un livre très intéressant et pas sans rapport, Changer la vie par nos fictions ordinaires, par Nancy Murzilli, chez Premier Parallèle. On y lit comment, de manière pas du tout ésotérique, utiliser la fiction (et le tarot !) pour prendre le contrôle de son destin. Très intéressant !

  4. By ando on Avr 3, 2023

    XIII, Pluton est passé en verseau après avoir été en Capricorne pendant 15 ans. C’est sûr qu’il y du changement dans l’air…
    Et donc, tu n’es pas animiste ? Dernièrement, j’écoute pas mal d’interviews de Philippe Guillemant sur YT, physicien éminent qui fait le pari d’une conscience universelle et nous invite à prendre conscience de notre âme. Il n’est donc pas purement matérialiste.

  5. By Gilles G. on Avr 3, 2023

    Sur l’idée du fantôme numérique, voir aussi cette nouvelle de Ian McDonald qui date de 2011.
    https://www.angle-mort.fr/fiction/une-revolte-astucieuse-et-courtoise-des-morts-ian-mcdonald/
    Comme ça fait quand même presque 12 ans que je l’ai lue (et traduite), je ne me souviens plus assez bien des détails pour juger du degré de proximité de vos idées (je vous laisse en décider !), mais j’y ai aussitôt pensé en lisant cette partie de votre billet.

  6. By Cyril on Déc 30, 2023

    L’introduction de Philippe Baudouin (« Machines nécrophoniques ») du dernier ouvrage de Thomas Edison (Le royaume de l’au-delà) pourra vous intéresser sur l’idée que les médias de la fin du XIX semblent adossés à la mort
    https://www.millon.fr/livres/84-religion-golgotha-edison-thomas-le-royaume-de-l-au-dela.html

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