Profitez-en, après celui là c'est fini

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janvier 31st, 2013 Posted in Non classé

6On compare souvent la bourse à un casino géant où des financiers irresponsables miseraient sur des actions comme s’ils jouaient à la roulette, plus ou moins au hasard, au risque de provoquer la faillites des entreprises dont ils achètent et revendent les capitaux, ou de ruiner les épargnants qui leur ont confié leurs économies.
La réalité est bien pire.

Le livre «6», qui est le sixième ouvrages des éditions zones-sensibles (déjà saluées ici pour Yucca Mountain et Flatland), nous fait entrer dans un monde de démesure et d’absurdité, celui de la haute-finance et, notamment, du « trading haute fréquence », qui est son sujet principal. Depuis l’époque où Nathan Rothschild a multiplié ses capitaux par vingt en étant le premier à connaître l’issue de la bataille de Waterloo, la maîtrise de la rumeur, la primeur de l’information et la rapidité à prendre une décision font régulièrement la ruine des uns et la fortune des autres. Mais depuis l’invention de l’ordinateur, les décisions peuvent se prendre au millième de seconde près et les ordres d’achat être exécutés presque immédiatement, à une vitesse qui dépasse de loin celle du cerveau humain : il faut des semaines ou des mois pour analyser de quelle manière des robots logiciels ont pu, en quelques secondes, provoquer une catastrophe boursière telle que le « flash crash » du 6 mai 2010 qui, en l’espace de dix minutes, a fait perdre 9%, soit plus de 800 milliards de dollars, au New York Stock Exchange, c’est à dire Wall Street — surnom qui n’est plus très approprié puisque les échanges boursiers ne sont plus effectués par des humains à Manhattan, mais, très majoritairement par des programmes informatiques à Mahwah, dans le New Jersey.
Ces programmes ont des algorithmes complexes, parfois évolutifs, qui tentent de réaliser des plus-values rapides, parfois minuscules, de l’ordre d’un cent par action, mais qui ne font pas que ça : tous ces logiciels s’affrontent, tentent de se duper les uns les autres, effectuent sciemment des transactions absurdes ou subissent exprès des pertes destinées à provoquer les erreurs d’algorithmes concurrents et à orienter le marché à leur profit, à ralentir l’ensemble des transactions en passant puis en annulant des milliers d’ordres, etc.
Il n’y a plus là de rencontre raisonnable entre investisseurs et investissements, mais un écosystème virtuel opaque où des programmes réagissent les uns aux autres de manière incontrôlable, déconnectée des réalités (dettes des États, capitalisation des entreprises) sur lesquelles ils pèsent pourtant lourdement, et tout cela à une vitesse inhumaine.

« Après la Seconde Guerre mondiale, un titre appartenait à son propriétaire pendant quatre ans. En 2000, ce délai était de huit mois. Puis de deux mois en 2008. En 2013, un titre boursier change de propriétaire toutes les 25 secondes en moyenne, mais il peut tout aussi bien changer de main en quelques millisecondes ».

Qui maîtrise le fonctionnement des échanges boursiers dans ses conditions ? Goldman Sachs, l’Union des banques suisses, JP Morgan Chase et autres monstres de la finance jouent manifestement aux apprentis-sorciers, et les inventeurs historiques de la finance électronique constatent que leur créature leur échappe, comme Thomas Peterffy1 qui en 2010 qualifiait les échanges boursiers de « vrai bordel ».
Peu à peu, le livre impose le motif du « soulèvement des machines », pour reprendre le titre du troisième film de la série Terminator, où le système informatique Skynet, devenu conscient, décidait de se retourner contre ses créateurs, les humains2.
Officiellement, cet effrayant petit livre, censément « Traduit à partir de 0 et de 1 par Ervin Karp », a été écrit par un algorithme dénommé Sniper, qui évolue dans la mémoire d’un ordinateur et qui, selon le contrat que j’ai lu à son sujet, ne touchera que 0,01 dollars par ouvrage vendu et « ne percevra aucun bonus de fin d’année ».

Mahwah

Wall-street, ce n’est plus des traders excités qui se font des signes et déchirent des papiers, c’est un data-center réfrigéré où des logiciels s’affrontent.

Comme tous les livres de l’éditeur, celui-ci à une apparence à la fois simple et belle.
Regorgeant d’anecdotes, sérieusement documenté3, il est très agréable à lire malgré ce que son sujet très technique pourrait laisser craindre. Il est vendu deux fois six euros.

  1. On apprend, entre autres anecdotes croustillantes comment Peterffy a dû créer une main robot destinée à appuyer sur le clavier officiel du Nasdaq, qui lui était imposé pour toute transaction. []
  2. On pense aussi au W.O.P.R. de Wargames, avec l’histoire de Knight Capital, qui il y a quelques mois s’est ruiné en laissant un programme en phase de tests passer à pertes des ordres réels en croyant passer des ordres simulés : dans Wargames, de la même manière, le jeu de simulation guerrière finit par provoquer un début de guerre thermonucléaire. On pensera aussi au jeu Core War, dans lequel des bouts de code se battent pour la maîtrise de l’environnement qui leur sert d’hôte. []
  3. On critiquera cependant l’absence de bibliographie. []
  1. One Response to “6”

  2. By Joss on Juil 27, 2015

    Je viens a l’instant de regarder un documentaire sur le Trading Haute Frequence me rappelant en avoir entendu parler pour la premiere fois ici.

    Pour tout curieux, je vous en conseil le visionage :
    https://youtu.be/joU2er8sKE4

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