Comment j’ai presque rencontré Vera Molnár
décembre 7th, 2024 Posted in CimaisesCela fait un an que Vera Molnár nous a quittés, comme on dit. Un an pile aujourd’hui. Quand j’ai sorti mon livre <=280 (280 programmes et les 280 images qu’ils produisent), je l’ai naturellement dédié à cette artiste, et à quelques autres pionniers du « code créatif » ou amis qui m’ont inspiré ou aidé d’une manière ou d’une autre. Ce que j’apprécie dans le travail de Vera Molnár c’est qu’il est à la croisée du code créatif, puisqu’elle a très tôt utilisé la programmation ; de l’art optique/cinétique, puisqu’elle a fait partie du Groupe de recherche d’art visuel (Julio le Parc, François Morellet,…) ; et enfin, d’une certaine radicalité esthétique et conceptuelle, tournée vers la géométrie, héritière du Bahaus mais plutôt éloignée des formes les plus séduisantes ou décoratives d’abstraction ‒ plus proche du travail de Max Bill que de celui de Victor Vasarely, quoique amie de l’un comme de l’autre.
J’ai eu plusieurs occasions de rencontrer Vera Molnár, chaque fois manquées. Elle avait notamment été invitée par des collègues de mon université mais s’était jugée un peu trop âgée pour se déplacer, quoiqu’elle fût toujours très active comme artiste, et cela n’avait su se faire.
Je suis terriblement jaloux de Julien Gachadoat qui a travaillé avec elle peu avant qu’elle ne décède !
Je suis aussi jaloux d’Audrey Desanti, ex-étudiante de l’esadhar, qui s’est chargée d’éditer le livre Pas froid aux yeux (2021).
J’apprends que je peux aussi être jaloux de François Belsoeur, lui aussi ancien étudiant de mon école, et à présent co-fondateur de l’excellente galerie Hatch, qui a travaillé avec Vera Molnár en 2010 sur le livre d’artiste Transformations, étanche.
Bref, je suis très jaloux de plein de gens.

Je comptais enfin rencontrer Vera Molnár à l’occasion de l’expo commémorant son centenaire au Centre Pompidou, et j’avais un exemplaire de mon livre <=280 tout prêt à lui être remis, en mains propres. Elle est malheureusement morte trois mois avant, le 7 décembre 2023, à 99 ans et 10 mois. Elle n’était donc pas éternelle, malgré ce qu’on savait de son activité : quelques semaines avant sa mort elle se penchait sur les possibilités de l’Intelligence artificielle ou des NFTs, et on dit qu’elle semait la panique dans sa maison de retraite en réquisitionnant des verres pour tracer des cercles…
L’expo du centenaire a été maintenue et est devenue une exposition hommage.

Je rêvais d’assister au vernissage alors j’ai écrit à une personne de l’institution avec laquelle je venais de travailler, en réactivant Le Bus, de Jean-Louis Boissier, pour une exposition commémorative des mythiques Immatériaux, de 1985. J’ai été exaucé et j’en ai profité pour inviter Audrey, citée plus haut. Elle avait travaillé avec Vera Molnár, mais à distance, covid oblige. Le soir du vernissage, depuis un escalier j’ai cru voir Julien Gachadoat — on se connaît depuis un certain temps, mais virtuellement. Arrivé en bas, je ne l’ai plus trouvé. Encore une rencontre manquée !
Quelque temps plus tard, la bibliothèque Kandinsky a fait l’acquisition de plusieurs livres de mon éditeur, Rrose éditions, parmi lesquels figurait mon <=280.
À l’époque j’ai discuté avec un conservateur des nouveaux médias, Philippe Bettinelli, qui me disait qu’il eût aimé acquérir ce livre pour lui-même, si ce dernier n’avait été par malheur épuisé dès la semaine de sa publication. Je lui ai envoyé l’exemplaire que j’avais mis de côté pour Vera Molnár.
Étant un des deux commissaires de l’exposition Mode d’emploi au musée d’art moderne de Strasbourg, Philippe Bettinelli y a intégré son exemplaire de mon livre, celui qui avant manqué être, à quelques semaines près, celui de Vera Molnár.

Eh bien dans cette exposition, mon livre, qui se trouve dans la salle « programmer », est juste à côté d’une œuvre… de Vera Molnár.

(photo : Vanina Pinter)
Si nous ne nous serons jamais rencontrés, nos travaux, eux, l’ont fait.