Profitez-en, après celui là c'est fini

Nos problèmes sont littéraires

août 31st, 2017 Posted in Lecture

Il y a quelques semaines1 sur les réseaux sociaux j’ai vu passer plusieurs fois un lien vers une interview de Virgine Despentes, par Annick Cojean, pour le quotidien Le Monde. Une interview au titre un peu incongru : Devenir lesbienne c’est perdre 40 kilos d’un coup. J’ai cliqué. Sitôt lu, j’ai à mon tour partagé l’article, et au fil de la journée, je l’ai vu diffusé par d’innombrables autres personnes. Le nom de l’écrivaine a figuré dans les trending topics (les sujets « chauds » sur Twitter) « France » pendant trois jours et a même éphémèrement figuré dans les trending topics « monde ». Bref, des dizaines de milliers de personnes ont, comme moi, ressenti le besoin de donner de l’écho à cette interview. Bien qu’ayant participé au mouvement, j’ai d’abord eu du mal à déterminer la raison de cet emballement.

Ce n’est pas l’accroche façon « régime de l’été » (« elle témoigne : j’ai perdu quarante kilos avec le régime lesbienne ») qui est la cause de ce succès puisque celui-ci ne s’est pas démenti après que les éditorialistes du Monde se sont résolus à remplacer leur premier titre par un nouveau (Cette histoire de féminité, c’est de l’arnaque). Je note même que beaucoup de gens se sont refusés à aller lire l’article sous son titre d’origine parce qu’ils le jugeaient trop « putaclic », ou bien parce qu’ils se sentaient rebutés par le nombre de partages — c’est un sentiment étonnant et intéressant qu’il m’arrive d’éprouver moi aussi : ce qui a trop de succès peut finir par être plus repoussant qu’attirant. On aime faire partie du happy few qui est en mesure d’indiquer au grand nombre un sujet intéressant, mais il est moins valorisant de faire partie de ce grand nombre !

Dans l’interview, Virginie Despentes évoque beaucoup de sujets (alcool, viol, hétérosexualité, féminité, prostitution, homosexualité, écriture, âge, vie, mort), mais n’y révèle sans doute rien qu’elle n’ait déjà dit ailleurs (tribunes, King Kong Théorie, anciennes interviews). Les commentaires de ses lecteurs semblent alors presque excessifs. Je cite : « tellement touchant » ; « une leçon de vie » ; « ça fait réfléchir, ça élève et ça éduque » ; « Bouleversant » ; « Il faut la lire, ne pas en perdre un mot » ; « Profond » ; « Géniale et lumineuse » ; « rassurant » ; « sublime »… Chacun semble tenter de mettre des mots sur la raison qui l’a amené à apprécier l’article, sans y parvenir de manière bien convaincante, en lui prêtant assez artificiellement un enseignement qui colle à sa propre vision morale, comme par exemple celui-ci, qui commet sans doute un contresens, ou en tout cas, qui parvient à des conclusions assez inattendues :

C’est deux jours plus tard, en assistant à d’ennuyeux échanges politiques sur Twitter que j’ai eu l’impression de comprendre ce que cette interview m’avait apporté de particulier, de nouveau, et qui est peut-être la raison de l’engouement qu’elle a provoqué : elle donne de l’air. Virginie Despentes y évoque de grands thèmes sociétaux, mais elle ne tombe pas dans ce qui est horripilant avec ces sujets la plupart du temps : elle s’exprime avec sa propre pensée, sa propre voix, elle ne réagit pas à des mots-clés censés lancer les uns contre les autres les croyants (réactionnaires, progressistes, féministes, masculinistes, Body-positive, anti-spécistes…), elle n’est pas dans une posture abstraite, théorique, elle évoque son expérience, sa subjectivité, ses réflexions, avec, il semble, une grande honnêteté.
La qualité de Virginie Despentes ici ce n’est pas qu’elle ait raison ou tort, c’est qu’elle soit une écrivaine. Bien sûr, le mot « écrivain » peut avoir de nombreuses significations (savoir-faire, statut symbolique, statut fiscal, occupation professionnelle,…), alors je me dois de définir ce que j’entends par là : un écrivain, une écrivaine, au sens que j’y place aujourd’hui, c’est quelqu’un qui s’exprime avec sa propre voix, qui emploie les mots pour diffuser quelque chose qui lui appartient en propre, un ton, une tournure d’esprit. C’est quelqu’un qui met le texte au service de sa singularité.

Alexandre-François Desportes, La Chasse au loup, 1725

Or c’est rare.
Sur les réseaux sociaux, nous utilisons intensivement l’écriture pour nous exprimer et confronter nos idées, mais c’est rarement en tant que personnes, c’est avec un vocabulaire codé qui ne nous sert pas à exprimer finement une pensée (c’est à dire des certitudes mais aussi des doutes, des questions, une perception, des affects, et pourquoi pas, de la poésie) mais à signaler à quel groupe on s’identifie, à quel jargon idéologique, à quel pack de prêt-à-penser on a souscrit, à quels thought-terminating clichés2 on réagit. C’est pour se synchroniser à la bonne bande. L’être humain est grégaire et imbécile non par déficit cognitif, mais par paresse, par nécessité et par lâcheté, et ce grégarisme, par définition, impose de taire sa singularité. Hurler avec les loups est certes plus confortable que d’affronter la meute, et rien n’est plus brutal que de se retrouver en porte-à-faux avec le groupe auquel on pensait appartenir ou qui pensait nous posséder. Mais à titre personnel, à titre humain, n’est-il pas vexant de constater que l’on réfléchit par des mots ou des concepts que l’on laisse penser à notre place ?

Idiocracy (2006)

Certes, le quincaillerie conceptuelle militante (issue de la théorie universitaire anglo-saxonne notamment) est souvent utile pour comprendre ou décrire des situations (chez les progressistes : « appropriation culturelle », « mansplaining », « allié·s », « terf », etc., mais il existe ce genre de vocabulaire aussi chez les ultra-réactionnaires : « false flag », « pro-life », « victimaire », « ensauvagement »), mais lorsque les mots qu’on utilise ne sont plus réfléchis, qu’ils sont juste des munitions que l’on envoie à tort et à travers, ils deviennent passablement piégeux, interdisent toute analyse un peu fine et, bien souvent, se retournent contre ce à quoi ils pourraient servir. On se focalise sur le mot, les formules toutes faites, et oublie l’esprit.
Voilà pourquoi je crois aux écrivaines, aux écrivains, pour forcer les mots à dire des des choses nouvelles, pour démultiplier les usages du vocabulaire plutôt que de l’appauvrir et de le cantonner au simple rôle d’identification à un groupe. Vive l’art, vive la littérature, vive la poésie !

  1. Ce billet est resté un certain temps à l’état de brouillon, et quelque part, il l’est toujours, mais j’ai fini par le publier en l’état. []
  2. Thought-terminating cliché : un poncif interrupteur de réflexion. Le mot est du psychologue Robert Jay Lifton (grand spécialiste du contrôle mental sectaire notamment) et désigne les formules qu’on utilise, notamment dans le discours militant, pour couper court une direction du débat. Cela peut aller des formules communes du genre « qu’est-ce qu’on y peut ? » à des disqualifications essentialistes diverses ou autres raisons de ne pas débattre « on ne discute pas avec ceux qui veulent nous détruire », « pas la peine de me répondre si c’est pour me dire [un truc que je ne veux pas entendre] ». []

Postez un commentaire


Veuillez noter que l'auteur de ce blog s'autorise à modifier vos commentaires afin d'améliorer leur mise en forme (liens, orthographe) si cela est nécessaire.
En ajoutant un commentaire à cette page, vous acceptez implicitement que celui-ci soit diffusé non seulement ici-même mais aussi sous une autre forme, électronique ou imprimée par exemple.

Warning: Undefined variable $user_ID in /home/aoun6729/hyperbate.fr/wp-content/themes/blue-box-01/comments.php on line 118