Le squelette qui fait avouer

On doit des égards aux vivants ;
On ne doit aux morts que la vérité

Voltaire, Lettre sur Œdipe

Le 10 août 1927, Hélène Adélaïde Shelby1 a déposé le brevet US1749090A intitulé Apparatus for obtaining criminal confessions and photographically recording them. Il s’agit d’un dispositif d’interrogatoire policier sophistiqué qui rappelle plus les attractions de foire qu’autre chose.

Le suspect s’adresse aux enquêteurs indirectement, car ceux-ci se trouvent dans une autre pièce. Entre eux et le suspect se trouve un squelette, éclairé de manière à avoir une « aura » surnaturelle en forme de corps, aux yeux lumineux et rouges qui clignent pendant l’interrogatoire en fonction de l’intensité du son capté par le microphone. La voix de l’interrogateur, diffusée par un mégaphone, semble sortir de la bouche du squelette. Les propos du suspect sont enregistrés et un appareil photo immortalise son expression au moment de l’interrogatoire.

Partant du principe que les aveux des suspects sont souvent obtenus sous la contrainte et l’intimidation, et sont ensuite rétractés, Helen Shelby considère qu’il faut d’une part plonger le suspect dans un état de fragilité psychologique — censément obtenu par la stupeur que provoquent les visions spectrales  —, et d’autre part conserver, sous forme sonore et visuelle, la preuve de l’état mental du suspect au moment de son témoignage.

L’invention ne semble pas avoir eu d’application dans le monde judiciaire ni avoir été testée. Mais elle ne manque pas de fantaisie. et les dessins réalisés pour le brevet ont un aspect, forcément, très étrange. De nombreuses fictions2 reposent sur l’idée que, face à un mort (et surtout face au fantôme ou face à la réincarnation de la personne qu’ils croyaient avoir tuée), les assassins peuvent se laisser aller à avouer leur crime.

  1. J’orthographie les prénoms Hélène et Adélaïde à la manière française, car en cherchant à savoir qui était cette personne (je n’ai rien trouvé de très consistant à son sujet), j’ai découvert qu’elle était née en France entre 1870 et 1879 (la date varie selon les documents — les recensements, notamment, sont assez confus et modifient même le prénom qui devient Elain —, j’ai notamment le 17 avril 1872, mais je ne trouve pas de naissance correspondante à Paris à cette date), sous le nom Dolet. Elle a ensuite épousé Edgar Leroy Shelby et vécu à Oakland (Alameda county, Californie) où elle est morte en 1947. []
  2. De mémoire, mais c’est à vérifier, on trouve des gens qui craquent et révèlent des secrets ou vivent des crises de conscience morale en se pensant en présence de morts chez Agatha Christie (Miss Marple), dans Crime et châtiment, dans le film Le Limier, dans les séries The Avengers, Columbo, Twilight Zone, Mission Impossible, Buffy-the-vampire slayer (notamment la saison 7)… Au delà de la question de l’aveu, on peut penser aussi à la question de la conversation avec les morts, comme dans le Hamlet de Shakespeare, le Don Juan de Molière ou dans l’étude Au bonheur des morts, par Vinciane Despret.
    L’idée du mort qui pousse aux aveux se retrouve de manière très similaire dans le chapitre A voice from hell de The Phantom City (1933, soit trois ans après que le brevet ait été accepté), un pulp de la série Doc Savage, par Lester Dent : un criminel, captif de Doc Savage, se réveille dans le noir face à un squelette phosphorescent qui le force à révéler ce qu’il sait : « Tell the truth, O worm! » thundered he ghostly skeleton of flame, it fiery teeth chopping the words out. « Lie, and I will know and condemn you to everlasting damnation! ». []
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