Profitez-en, après celui là c'est fini

Le buzz, le bourdon

octobre 25th, 2009 Posted in Interactivité, Personnel

Bourdon_wolfpixIl y a deux semaines, j’ai écrit à chaud un billet dans lequel je racontais la genèse du site jeansarkozypartout.com et son surprenant  succès, qui s’inscrivait dans un large mouvement d’hilarité générale autour de la question de la simili élection annoncée de Jean Sarkozy à la tête de l’établissement public d’aménagement du quartier de la Défense.
Le succès du site a été tel, la journée du lundi 12 octobre, que j’ai été forcé de louer un second serveur en catastrophe pour ne le consacrer qu’au fonctionnement de ce site. Je l’ai loué pour un mois seulement, plutôt conscient du caractère éphémère de l’évènement.

On peut consulter ci-dessous les statistiques de ce second serveur. Puisqu’il n’a commencé à être accessible que le 12 un peu avant minuit, on ne voit pas les connexions qui précèdent ce moment et qui sont encore supérieures à celles des journées suivantes. Les statistiques du 13 sont incomplètes aussi, car les noms de domaine mettent un petit temps à être parfaitement diffusés et, selon les personnes, c’est un serveur ou l’autre qui ont été accessibles.

Au total, j’ai calculé que jeansarkozypartout.com avait eu plus de 150 000 visiteurs uniques en deux semaines, dont les trois quarts au cours des deux ou trois premiers jours du « buzz ». Pour donner un ordre de comparaison, c’est deux fois plus que l’audience qu’a eu le présent blog depuis son lancement, il y a un an et demie. 150 000 personnes, c’est aussi deux fois la capacité du Stade de France.
Pour un vague site réalisé en deux jours, c’est un chiffre conséquent.

jeansarkozystats

La première leçon qui en découle est relativement évidente : la durée de vie d’un « buzz » est courte, et je parie que plus le mouvement est intense et plus c’est vrai, la lassitude étant proportionnée à l’intensité de l’évènement.

Dans le cas très précis de ce site, la brièveté de l’intérêt du buzz s’explique par la baisse de qualité du rapport signal/bruit. En effet, les premiers tweets qui ont été recensés (de manière automatisée) par le site étaient authentiquement absurdes et souvent drôles : « Jean Sarkozy sait faire une omelette avec des œufs Kinder », « Jean Sarkozy élu à l’Académie Française », « Danette se lève pour Jean Sarkozy », « La Suisse est un pays limitrophe de Jean Sarkozy », « Papa, c’est un iPod que je voulais, pas un epad ! », etc.
Mais très rapidement (et notamment, je le crains, à cause de mon site et de la publicité qu’il pouvait apporter à certains), le mot-clé #jeansarkozypartout a été associé à des messages à caractère promotionnel et souvent hors sujet, tels que « vous ne trouverez pas Jean Sarkozy sur http://viens-voir-monsite.com » (la première fois c’est amusant, mais des centaines d’auteurs de sites sur des sujets divers ont eu ensemble cette « idée ») ou « Jean Sarkozy joue aux jeux en ligne sur http://webmaster-aux-abois.com ». Ce parasitage intéressé d’un mouvement populaire et spontané a à mon avis beaucoup joué dans l’effondrement du soufflé.
D’autres auteurs de « tweets » ont écrit, avec plus de pertinence sans doute mais avec le même effet fatal, des messages dénués d’humour : imprécations politiques, slogans mobilisateurs, insultes diverses.

jeansarkozybilan_1

Seconde leçon, le buzz dépasse ceux qui y participent.

Certains ont rappelé la responsabilité de Florent Latrive (Libération), qui a lancé le tag #jeansarkozypartout sur Twitter, mais ce rappel a toujours été fait à titre purement anecdotique : c’était l’étincelle, rien de plus.
Quant à mon site, son succès m’a tout autant dépassé : il ne fonctionnait pas encore complètement et je ne l’avais annoncé à personne quand la presse a commencé à me contacter et m’a appris que plusieurs dépêches d’agences internationales avaient été émises. On m’a rapporté une dizaine de passages à la télévision (LCI, TF1, France 2, Canal+), j’ai pu lire des dizaines d’articles de supports de presse majeurs (Le Monde, Libération, Le nouvel observateur, le Times), de sites d’information généralistes (Mediapart) ou spécialisés (01, PCimpact). Or à quelques rares exceptions près, je n’ai reçu aucune demande d’autorisation de publication ou de reproduction d’images, même pas du journal Le Monde qui a carrément reproduit in exenso dans sa newsletter un de mes posts publiés sur le présent blog.
Mon invisibilité dans l’affaire ne me dérange pas du tout (au contraire, à vrai dire), mais elle démontre à elle seule que ce qui compte ici, ce n’étaient ni les auteurs du buzz, ni même la forme du buzz (un site qui collecte des tweets contenant le hashtag #jeansarkozypartout, c’est tout de même un peu compliqué à expliquer à la plupart des gens, et dans l’absolu, ce n’est sans doute même pas réellement intéressant), mais le buzz lui-même.
Je dois par ailleurs créditer Nathalie de l’idée du mash-up visuel : mélanger Jean Sarkozy avec le graphisme moqué du site de Ségolène Royal, c’était à soi seul un gag extrêmement efficace, notamment pour une diffusion télévisuelle, car si le site Désirs d’avenir était de l’anti-Internet, c’est en revanche (et pour cause) un site visuellement adapté à être montré de loin.

Troisième leçon : le buzz se passe de précision, de justice ou de vérification.

On a ainsi pu voir une vidéo représentant un présentateur de la télévision allemande mort de rire en évoquant la nomination de Jean Sarkozy à l’Epad, or cette vidéo, même si elle a été montrée par Canal+ ou M6, est un pastiche grossier ainsi que tout germanophone aura pu le vérifier puisque ce que dit le présentateur n’a aucun lien avec le sujet (n’étant pas germanophone moi-même, j’ai pris les images pour argent comptant). Un extrait du journal télévisé chinois a aussi fait le tour du web sans que personne fasse remarquer que le portrait qui illustrait le propos était un cliché « people »  pris il y a des années et qui exagérait nettement la jeunesse du sujet.
Ainsi, tant que dure le scandale, tout peut être dit de n’importe quelle manière en toute impunité, notamment dans la presse ayant pignon sur rue. Le buzz, ce n’est donc pas de l’information, c’est de l’émotion, de l’humeur.

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Quatrième leçon : un buzz apparemment négatif peut brillament profiter à son sujet.

En effet, si Jean Sarkozy avait été élu en catimini à la tête de l’Epad, sa crédibilité aurait été extrêmement médiocre y compris au sein de son propre parti, et sa réputation serait restée désastreuse, il aurait été considéré comme un simple pion sur l’échiquier de son père. Au contraire, en étant au centre de toutes les attentions pendant dix jours, ce jeune homme — qui n’est jamais qu’un des quatre mille conseillers généraux français et qui briguait la présidence d’une institution certes importantes mais largement méconnue du public — a pu passer au journal télévisé national et être largement interviewé par Le Parisien/Aujourd’hui— le quotidien le plus vendu en France. Bon performer, bien conseillé, infiniment moins agité que son père, il en a profité pour remiser son image de gamin en jouant la carte de l’apaisement et de la responsabilité, jusqu’à renoncer à être élu au poste qui lui était reproché. D’un seul coup, tous ceux qui s’étaient engagés contre sa nomination à la présidence de l’Epad se sont retrouvés plus désarmés que victorieux, je pense que le jeune homme, en déclarant forfait, restera le grand vainqueur de l’affaire : il s’est subitement offert une existence médiatique nationale. Il devient évident que, comme le disait Siné, « il ira loin ce petit ».
Internet et les réseaux sociaux ont fait la preuve de leur puissance, bien sûr, mais pas tellement de leur pouvoir politique réel ou de leur intelligence : une caisse de résonance plus qu’un think tank. Non que les internautes soient bêtes — il y a eu des centaines d’analyses passionnantes et pertinentes de la question sur des blogs ou dans la presse « pure player »1 — mais le succès du buzz a reposé sur un mouvement essentiellement irréfléchi (auquel j’ai bien évidemment été le premier à participer).
Enfin, le président y a lui-même gagné, car malgré un interventionnisme minimal et pour le moins comique (un discours sur le mérite scolaire en pleine affaire Jean Sarkozy), il est apparu comme celui qui terrorise tellement ses propres alliés que ceux-ci ont été capables de dire, sans que ça leur ait été demandé sans doute, les pires bêtises pour défendre l’élection de Jean Sarkozy : entre la veulerie des uns qui prétendent qu’un gamin de vingt-trois ans est le plus compétent d’entre eux et le culot d’autres qui transforment le principe de la discrimination positive en une vaste blague2, on ne peut pas dire que beaucoup de personnalités majeures de l’UMP soient sorties grandies de l’affaire.

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J’ai eu l’idée (un peu tardive) de permettre aux visiteurs du site jeansarkozypartout de m’envoyer leurs commentaires par le biais d’un petit formulaire. Il y a du boire et du manger dans le résultat. Beaucoup de slogans, d’analyses superficielles ou d’insultes adressées à Jean Sarkozy — comme si ce formulaire était une sorte de dépôt d’aigreurs citoyennes diverses —, pas mal aussi de demandes de publicité (pouvez-vous parler de mon site car moi aussi je suis contre…) et puis au milieu de ça, quelques remarques en rapport avec le site lui-même.
Notamment :

On parle encore français en France SVP ! C’est quoi « tweet » à part « pas français » ? Est-il si scandaleux d’aimer la francophonie en France ??? Pour être compris et afin d’éviter la catastrophe identitaire, il faut utiliser des mots français SVP ! Merci d’avance.

… Si on laisse de côté ce que certaines formules (est-il scandaleux d’aimer la francophonie en France / Catastrophe identitaire) laissent supposer des opinions politiques de l’auteur du message, il y a bien un problème de vocabulaire : que faire de cet embarrassant mot « tweet » ?  J’ai peur que pour l’instant on risque tout de même moins d’être compris en parlant de gazouillis qu’en utilisant le mot tweet !
Enfin, cette triste réflexion d’une mère de famille, qui évoque le fait que je me présentais comme enseignant sur le site :

(…) bonne continuation et pourtant je n’aime pas les enseignants escusez ma franchise,ils ne m’ont jamais rien apportés dans la vie,ni a mes enfants,

… Triste pour tout ce que cela implique à un niveau fondamental du rapport entre le citoyen et la république, au niveau qui est peut-être le plus important de tous : l’éducation. La question entre bien évidemment en résonance avec l’affaire Jean Sarkozy et avec le discours du père de ce dernier à propos du lycée.
Je ne suis pas prof du secondaire, mais je dois dire que j’admire ceux qui tiennent le coup dans cette profession tant ils semblent aujourd’hui considérés comme incapables d’agir positivement sur le destin de leurs élèves : on leur reproche tous les échecs, mais on ne les crédite de rien de bon. Il est bien possible que toutes les institutions de la république, politiques compris, soit englobée dans ce ressentiment.

Derrière le « buzz », au delà de l’emballement médiatique éphémère, beaucoup de vraies questions, finalement.

  1. Pure Player : médias d’information qui ne sont diffusés que sur Internet, comme Rue89, Mediapart, Le Post ou Slate. []
  2. Luc Chatel : « On veut interdire l’élection à un candidat sur la base de son origine, de sa jeunesse, je ne sais pas ce qu’on va trouver la prochaine fois, la race? » (sic) ; Rachida Dati : « C’est comme le procès qu’on a fait pendant des années à des personnes qui n’habitaient pas forcément la bonne adresse, qui n’avaient pas forcément le bon patronyme, qui n’avaient pas forcément la bonne origine » []
  1. 4 Responses to “Le buzz, le bourdon”

  2. By lo`la`snobe on Oct 25, 2009

    En parlant d’éducation.. Et que dire des animateurs qui tentent aussi de jouer un rôle éducatif, en animant des ateliers d’écriture par exemple (comme c’est mon cas), d’aborder l’écoute, la réflexion et la découverte des arts sur des temps de vie largement méprisés (midi, soir, mercredis, vacances…).

    (je sais, ça n’amène rien au débat, mais les dimanches de changement d’heure on toujours eu un effet déprimant sur moi !)

  3. By Bishop on Oct 25, 2009

    Pas de raison pour autant d’avoir le bourdon, c’était une expérience intéressante, je continue de tirer mon chapeau pour ce petit site.

    Sinon sur l’engagement politique des internautes je crois qu’on arrive au même constat. Il n’y a qu’à prendre mon attaque un peu caricaturale et violente du Parti Pirate…seul un des responsables de leur site a daigné répondre et encore, une seule fois pour faire une fin de non recevoir.

    J’ai de nombreux amis profs dans le secondaire et vraiment cela me semble dur. Ils doivent jouer tous les rôles à la fois (prof, éducateur, parent, « flic »).

    la citation du message de la « mère de famille » est bien triste surtout de cette manière où l’on sent bien que c’est un sentiment profond avec cette sorte de gêne polie.

  4. By Tom Roud on Oct 25, 2009

    Cette histoire de parodie allemande m’a quand même un peu hallucinée : n’y a-t-il aucun germanophone dans les diverses rédactions pour laisser passer un truc aussi énorme ?
    Sinon, je viens de voir les images de Jean S à France 2, tout le monde trouve qu’il est « mature », moi je trouve surtout qu’il est déjà moisi, il parle comme un vieux roublard de la politique. C’est triste pour notre vie publique je trouve.

  5. By Jean-no on Oct 25, 2009

    @Tom : oui, c’est un jeune vieux roublard de la politique. C’est une fatalité de tous les « fils de » : ils ne profitent généralement pas de l’intervention directe de leurs parents mais ils ont grandi dans un certain milieu, ils en connaissent toutes les ficelles… Il suffit de voir l’aisance scolaire des enfants de profs, par exemple.
    Mais bon oui, c’est triste, seront élus ceux qui arrivent à se mettre dans le rôle, donc des gens qui ne sont pas nécessairement là pour changer quoi que ce soit. Il n’est pas porté par un idéal ou par une intuition politique, il est juste le produit d’un milieu professionnel (car oui, la politique est devenue une profession).

    @Bishop : j’ai lu le message de la « mère de famille » de la même manière que toi. Je donne le lien vers ton billet sur le Parti Pirate, c’est : http://www.substance-m.net/?p=784

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