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Supergirl : The heroin haters (1969)

décembre 29th, 2025 Posted in Bande dessinée

(attention, je raconte toute l’Histoire)

Dès la fin des années 1950 et tout au long de la décennie suivante, des agences matrimoniales1 — qui sous leur forme primitive existent depuis le tout début du XIXe siècle — ont été créées pour exploiter les capacités techiques de l’Ordinateur, pour tirer partie de sa réputation de précision scientifique et d’infaillibilité, mais sans doute aussi pour son aura mystérieuse, comme si la machine, puisqu’on ignore comment elle fonctionne, pouvait servir d’oracle et résoudre autoritairement les problèmes des cœurs solitaires. C’est un peu à la même époque et a priori avec le même genre de motivations qu’ont été créés des services d’horoscope informatisé, tel que le fameux Astroflash2.

Dans le numéro 384 d’Adventure Comics (septembre 1969), Supergirl, la cousine de Superman, cherche l’âme sœur. Elle est un peu jalouse de ses amies, qui trouvent des garçons charmants mais aussi plus forts qu’elles, car toute super-héroïne qu’elle soit, son idée du bon parti est semblable à celle de ses camarades, comme le dit le texte d’introduction : « Most girls go for the strong he-men3… The type who can protect them! But what about Supergirl? Could the mightiest miss on earth find a guy powerful enough to be the right choice for her? ».
Supergirl, sur le conseil de ses amies, recourt an service de rencontres informatisé de l’Université (fictionnelle) de Stanhope4, mais elle le fait sous son identité civile, Linda Danvers, sans grand résultat, d’autant qu’elle est consciente qu’elle ne trouvera jamais l’homme de ses rêves sur sa planète d’adoption.
Elle décide alors de se rendre dans la forteresse de la solitude de Superman, qui dispose d’un ordinateur assez puissant pour lui présenter des prétendants vivants sur d’autres planètes.


La jeune kryptonienne, qui sait tout faire, reprogramme les circuits de l’ordinateur créé par son cousin (qui sait tout faire aussi) afin que la machine cherche, dans tout l’univers, la personne qui lui correspondra.
Et ça marche ! Sur la seconde planète du système solaire 447B vit un dénommé Volar, un homme particulièrement séduisant. Superman, arrivé entre temps, met en garde Supergirl : attention, les apparences peuvent être décevantes. Sa cousine se moque de l’avertissement, elle est une grande fille et elle vera bien par elle-même si ce Volar est « hit » ou « miss » — quitte ou double.

Après avoir parcouru des milliers d’années-lumière dans la galaxie, Supergirl atteint enfin la planète où réside Volar, dont elle fait la rencontre dès son arrivée, car comme elle il est un super-héros et comme elle, il pressent une catastrophe — un gratte-ciel en péril — et vient l’empêcher. Leur entente est immédiate, ils sont faits l’un pour l’autre, Supergirl est subjuguée par les traits de Volar qui, allant très vite en besogne, lui propose aussitôt de rencontrer ses parents. Sur le chemin, Supergirl constate que les autres habitants de la planète Torma sont moins sympathiques, ils semblent mépriser la super-héroïne ou rire de sa présence aux côtés de Volar, lequel semble insensible à leurs moqueries.

Supergirl est bien accueillie par Danon, le père de Volar, mais elle remarque que la mère de Volar, Mara, est traitée comme une servante dans sa propre maison.
Assez rapidement, Volar explique à Supergirl que les femmes ont une position subalterne sur la planète Torma, position dûe à un visiteur venu d’un autre monde qui, par dépit amoureux, a inventé une technologie qui transforme les femmes en êtres soumis à la volonté masculine.
Un ordre social fondé par un triste personnage ressemblant à nos actuels « incels »5, quoi. Dans un premier temps, le « Visiteur » a utilisé sa technologie pour enlever leur volonté aux femmes, mais très rapidement, il n’y a plus eu besoin de cette artifice : convaincues de leur infériorité, les femmes ont perpétué un ordre social dans lequel elles occupent une position subalterne.

On pense que le « visiteur » a ensuite continué voyager de planète en planète avec le but d’établir partout des dictatures patriarcales. Les hommes de la planète Torma ne veulent pas que Supergirl les aide, car sa puissance contrarie leur vision des rapports entre hommes et femmes. Si les femmes de Torma se sont fait imposer la vision masculiniste du « visiteur », les hommes, eux, n’ont visiblement pas eu besoin d’être hypnotisés pour s’y rallier.
Dans un contexte aussi misogyne, Supergirl est étonnée de la camaraderie respectueuse avec laquelle Volar la traite, au point d’en venir à douter des sentiments que le jeune homme lui prête puisqu’il n’essaie pas de l’embrasser ni même de lui tenir la main. De son côté, la demoiselle n’a aucun mal à envisager une idylle avec ce jeune homme dont les manières la charment.

Grâce à ses sens supérieurement développés — rayons X et super-ouïe —, Supergirl surprend une conversation entre Volar et son père, qui évoquent la journée suivante, le « X-Day », à partir duquel Volar sera privé d’un sérum fourni par son père. Supergirl se demande si son « perfect match » est atteint de quelque maladie… Volar, voyant l’échéance approcher, et ne voulant pas que le grand secret qui l’afflige soit révélé, repousse Supergirl assez brutalement et cherche à la ce qu’elle quitte la planète, pour toujours. Mais l’intrépide jeune femme ne cède pas, et le matin suivant, elle pousse la porte de la maison de Volar. Elle découvre alors son grand secret : le jeune homme est…

…Une fille !
Visiblement troublée d’avoir été séduite par une personne de son propre sexe, Supergirl s’envole aussitôt, sans demander la moindre explication, et reprend la route de la Terre, vexée de sa méprise, qui donne un sens assez inattendu à l’expression « Hit or miss ».
L’épilogue nous apprend que le sérum que confectionnait le père de Volar servait à faire fonctionner le masque que la jeune femme portait pour passer pour un homme. Si Supergirl s’est enfuie sans demander son reste, Volar tire une morale de leur rencontre : une femme a le droit d’être puissante et n’a pas à cacher ses qualités. Elle décide donc d’assumer son identité sexuelle en espérant voir les mentalités changer : « I’ll teach people that a girl can be as good as any man… And better than some! ».

Dans une publication du Silver Age destinée aux fillettes (Supergirl est née en 1959 de la demande des jeunes lectrices des aventures de Superman), on imagine mal un récit qui aille beaucoup plus loin que ça. Supergirl ne se demande pas si la situation la trouble (la soudaineté de sa fuite semble l’indiquer), elle ne se dit pas que l’homme idéal, pour elle, pourrait au fond très bien être une femme, elle ne se demande pas pourquoi l’ordinateur omniscient de la forteresse de solitude a jugé que Voltar était le bon parti pour elle, elle ne tire aucune conclusion sur la manière dont l’hétérosexualité sert de moteur aux schémas patriarcaux6. Au fil des péripéties de sa vie affective, Supergirl en restera plus ou moins toujours aux mêmes conclusions que la sorcière Samantha Stevens dans Bewitched : pour être aimée d’un homme, elle doit lui cacher qu’elle est plus forte que lui.

Quelques décennies plus tard, DC Comics conférera des orientations sexuelles gay/lesbienne, bi, pan ou trans à nombre des personnages de son univers : Batwoman, Catwoman, Harley Quinn, Poison Ivy, Green Lantern, toutes les Amazones à commencer par Wonder Woman, mais aussi des dizaines d’autres personnages plus récents, comme Andrea Martinez.

Andrea « Andy » Martinez est une actrice de stand-up, devenue la moitié de l’ange-de-l’amour-centaure Comet7, qui éprouve une attirance amoureuse pour Supergirl autant que pour son alter-ego Linda Danvers — sans savoir, pourtant, que les deux sont une même et unique personne. Au début de l’épisode, Andrea explique à Supergirl les failles de raisonnement de ceux qui utilisent la Bible comme justification à leur homophobie. Andrea taquine Supergirl d’une manière plus sensuelle que romantique, faisant notamment allusion au trouble que provoque l’odeur de ses cheveux. Mais Supergirl, elle, ne se sent attirée par Andrea que sous sa forme masculine et lui reproche de l’avoir un peu piégée, non pas en lui dissimulant son genre, mais en recourant (sans chercher à le faire) à son pouvoir surnaturel d’ange-de-l’amour : comment savoir si l’attirance qu’elle éprouve est authentique ? Les deux femmes ne se quittent cependant pas en mauvais termes.

  1. The Scientific Marriage Foundation (US), 1957 ; Com-Pat (UK), 1964 ; Operation Match (US), 1965 ; Dateline (UK), 1966. []
  2. La société Astroflash a été créée en 1966. Son succès a été immédiat. En 1968, un bureau d’Astroflash a été installé dans un passage des Champs-Élysées. Les badauds se pressaient devant la vitrine pour regarder l’imposante imprimante matricielle d’un ordinateur IBM/360 produire des mètres de listings astrologiques. []
  3. On peut traduire He-Man par « un vrai mec ». C’est le nom anglo-saxon du héros nommé Musclor en France. L’expression « he-man » n’est pas forcément courante. On notera que deux ans plus tôt est sorti aux États-Unis un film intitulé She-Man, dans lequel un soldat viril et apprécié des femmes est, à coup d’œstrogènes, peu à peu transformé en femme. []
  4. On se rappellera que Operation Match, service de rencontres créé en 1965, était destiné aux étudiants de l’Université Harvard… Université où, en 2004, Mark Zuckerberg a créé Facebook, qui était la continuation de Facemash, un service en ligne d’évaluation, par les étudiants d’Harvard, de l’« attractiveness » des étudiantes de la même université. []
  5. Incel : involuntary celibate/célibataires involontaires, lire l’excellent Le droit au sexe, par Amia Srinivasan (en poche chez Points depuis 2024), qui parle très bien de cette sous-culture qui entend créer un ordre sexuel motivé par les rancœurs des hommes qui se sentent rejetés par les femmes. []
  6. C’est ce que feront les théoriciennes du lesbianisme politique une douzaine d’années plus tard (Love Your Enemy? The Debate Between Heterosexual Feminism and Political Lesbianism, Sheila Jeffreys/Leeds Revolutionary Feminst group, 1981… Mais que faisait déjà Charlotte Perkins Gilman en 1915 avec son utopie Herland.) []
  7. Au début des années 1960, Comet était un cheval magique que Supergirl a d’ailleurs embrassé lorsqu’il avait la forme d’un jeune homme dans l’épisode The Day Super-horse became Human du numéro 311 d’Action comics (avril 1964) ! []

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