Profitez-en, après celui là c'est fini

Adieu Bruno !

janvier 10th, 2024 Posted in Études, Parti

« Je préfère être ingénieur dans une école d’art
que dans un truc d’ingénieurs »

(Bruno Affagard)

Quand je suis arrivé à l’école d’art du Havre, en 2006, c’était avec la mission d’y renforcer les pratiques liées aux nouveaux médias et à l’interactivité. Mais il se trouvait déjà dans l’école un enseignant spécialisé dans le domaine, Bruno Affagard. Bruno n’avait pas le profil habituel d’un professeur en école d’art, puisqu’il n’avait lui-même ni la formation ni la carrière ni l’œuvre d’un artiste, ni lien particulier avec le monde de l’art. Titulaire, si ma mémoire est bonne, d’un CAP d’électricien, il avait été opérateur de machines-outils dans l’industrie puis avait été embauché à l’école, en 1987, en tant que technicien métal. L’avancement dans la grille de la fonction publique territoriale tel qu’il pouvait se faire à l’époque l’avait amené à devenir professeur d’enseignement artistique1. Par goût personnel, il avait été l’artisan de l’entrée de l’ordinateur dans l’école ‒ ce qui à l’époque se résumait à un unique ordinateur, un numériseur et un banc de montage vidéo2. Je crois qu’il avait aussi réalisé le premier site Internet de l’école. Peut-être parce que son profil était pour le moins atypique, il se montrait toujours d’une grande timidité, ne jouait pas des coudes, ne prenait la parole ni en réunion, ni lors des bilans des étudiants auxquels il participait, ni lors des auditions des postulants à l’école. Il était en revanche d’une constance absolue, arrivant à neuf heures pile, repartant à dix-huit heures, et se montrant toujours d’une disponibilité tout aussi absolue pour les étudiants qui lui amenaient des problèmes techniques à régler, car c’est vraiment ce qu’il aimait faire et ce qu’il faisait bien.
Au cours de mes deux ou trois premières années à l’école, je l’ai à peine croisé ‒ j’étais à mi-temps ‒, et je crois que mon arrivée, sans qu’il y ait concurrence de sa part ou de la mienne, a modifié son statut : j’étais le nouveau prof, auréolé d’une certaine légitimité professionnelle. Ceci dit on n’était pas si différents, peut-être, car outre le fait que nous étions deux grands barbus grisonnants, j’étais moi aussi passé par un lycée professionnel. Et contrairement à Bruno, j’avais raté mon CAP !

En 2009, je suis parti avec Bruno, Olivier Lefebvre du Volcan (qui organisait l’excursion), et cinq étudiants, au ZKM, à Karlsruhe, puis au festival STRP à Eindhoven. Je dormais dans un lit superposé, dans une chambre d’auberge de jeunesse, avec ce collègue que je connaissais à peine, et si je ne le connaissais pas beaucoup plus en rentrant (il ne parlait pas beaucoup de lui), c’est à partir de ce moment que nous avons commencé à travailler ensemble. Je crois que l’accumulation d’œuvres vues au cours de ce périple lui avait donné une idée concrète de ce que pouvait être la création numérique et de ce que lui, Bruno, pouvait apporter à nos étudiants. Il s’est alors nettement mis à l’électronique avec Arduino. Sa connaissance des transistors et des résistances s’est révélée précieuse, car ce n’est certainement pas moi qui aurais pu être utile aux étudiants dans le registre. En effet, si mon père et mon arrière grand-père ont été diplômés de Supélec, ma compétence en électricité s’était jusqu’ici bornée à savoir changer les ampoules. Quelques années plus tard, Bruno Affagard, Jean-Michel Géridan et moi-même avons publié un ouvrage d’initiation à Arduino.

Si je pense à Bruno, je le revois pendant un atelier consacré à la robotique animé avec nos collègues Bachir Soussi-Chiadmi et Emmanuel Lalande, répondant aux demandes des étudiants qui ont défilé pendant quatre jours, sans le moindre signe d’impatience, sans jamais se déconcentrer, sans jamais abandonner. Il savait aussi aider ses collègues et je ne compte pas les fois où il pris le temps de résoudre un problème technique dont je m’étais lassé.
Aussi, je me souviens de toutes les fois où je le saluais, le mercredi matin, et où il tenait à me montrer ’‒ toujours très timidement, comme s’il n’était pas sûr que ça allait m’intéresser ‒ son dernier bricolage : un système de transmission de fichiers en Morse par deux ordinateurs qui communiquaient avec un laser ; un radar qui détectait les personnes dans la pièce ; un système qui dénombrait les entrées dans l’école lors des portes-ouvertes ; une poubelle téléguidée qui se déplaçait à l’aide d’un moteur de trottinette3 ; etc.

En quittant l’école, Bruno a confié à notre collègue Bachir son trousseau de clef.

L’an dernier, Bruno a décidé de faire valoir ses droits à la retraite. Au moment de la réunion de fin d’année, en juin, il s’était débrouillé pour ne pas être là, lui qui était pourtant si ponctuel, jamais absent, jamais malade pour autant que je m’en souvienne. Je ne peux pas croire que cette absence ait été un hasard et j’imagine qu’il n’a pas voulu assister à son propre pot de départ. Il avait passé trente-cinq ou trente-six ans dans l’école, il en était devenu le plus ancien prof et je ne suis pas sûr qu’il ait tenu à vivre l’émotion d’un tel moment. Enfin je ne sais pas et je ne saurai jamais. Il est parti sans bruit.
Et puis, surprise, le dix-huit décembre dernier, lors du repas de fin d’année du personnel, Bruno est apparu. On a déjeuné côte-à-côte, il m’a parlé de son activité musicale, comme organiste, il était content d’être à la retraite, il semblait en pleine forme.
À un moment il s’est levé et a dit « bon, ben allez j’y vais », exactement comme il le disait à la fin de ses journées de cours. Et il est parti.
Cinq jours plus tard, le 23 décembre, il décédait d’un accident vasculaire.
J’ai de la peine, car je perds un collègue de dix-sept ans, mais aussi parce que j’aurais toujours l’impression de ne pas savoir tout ce qui se passait dans la tête de ce grand gars taiseux. S’ils me lisent, j’adresse toutes mes condoléances à son épouse et à ses enfants.

  1. Très précisément Professeur d’Enseignement Artistique de catégorie A « hors classe », un grade qu’atteignent peu de professeurs et encore moins de gens qui ont commencé au poste de technicien, quand bien même ceux-ci seraient des artistes confirmés. []
  2. Je tire ces informations du portrait que Bruno a fait de lui-même sur le site de l’école. []
  3. Avec nos collègues du duo HeHe, si j’ai bien compris. []
  1. 5 Responses to “Adieu Bruno !”

  2. By BREANT Michel on Jan 11, 2024

    J’ai côtoyé Bruno pendant mes dix années à l’ESADHaR. J’aimais bien ce personnage timide et talentueux. Il ne venait pas souvent à mon bureau mais lors de réunions (notamment celles où nous avons monté le projet de la nouvelle salle multimédia) il était force de propositions et d’imagination. Il avait une idée très précise de ce qu’il voulait pour apporter tout son savoir aux étudiants.
    J’avais un très grand respect pour lui car je voyais en lui droiture et respect.

    Peu de temps avant sa disparition, je l’ai croisé chez le boulanger. Nous avons parlé de sa retraite et de ses projets. Cela n’a pas duré des plombes car, comme on dit en Normandie, ce n’était pas un « causeux ».
    J’adresse toutes mes condoléances à sa famille et à ses proches.

  3. By Corinne AFFAGARD on Jan 12, 2024

    Merci pour ce bel hommage à mon grand-frère, c’est très émouvant de le voir revivre un instant sous votre plume.

  4. By Jean-no on Jan 12, 2024

    @Corinne Merci de votre message, et une fois de plus, je m’associe à votre peine, comme le font tous mes collègues, eux aussi ébranlés de ce décès si soudain.

  5. By Frédéric Adjanohoun on Fév 7, 2024

    Sa patience à toute épreuve, et sa capacité à ne jamais abandonner face aux difficultés par milliers qu’on lui apportait chaque jour, sont pour moi des qualités que je lui assimilerais pour toujours, il est une grande source d’inspiration. J’espère qu’il se repose maintenant !

  6. By Marieh on Fév 7, 2024

    Merci JN pour ce message,
    Je suis étudiante et j’ai été étudiante de Bruno et cette nouvelle m’attriste toujours autant, je ne garde que souvenir chaleureux de ce monsieur. J’espère qu’il repose dans sa pudeur et je souhaite à sa famille tout le courage.
    RIP Bruno, un très bon professeur.

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