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Le problème avec l’Intelligence artificielle

novembre 15th, 2018 Posted in IA, livre qu'il faudra que je lise

Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu, mais j’en ai entendu causer
(François Cavanna)

J’ai jusqu’ici réussi à éviter presque toutes les interviews et les passages radio d’Éric Sadin au sujet de son nouveau livre1, un ouvrage nous alerte sur les dangers de l’Intelligence artificielle. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, alors plusieurs amis me signalent ses interventions en supposant qu’elles pourront m’intéresser. J’avoue que je n’aurai pas la curiosité de creuser le sujet et d’aller jusqu’à lire ce livre, car en règle générale les positions du philosophe médiatique du numérique me laissent un peu indifférent, non parce qu’il dit des choses absolument fausses mais parce que ses propos me semblent souvent en retard d’un train ou deux, et me semblent souvent aussi manquer d’une expertise technique qui les rendraient un tant soit peu concrets.

Je sais que ça va sembler cruel2, mais je dirais que cette littérature (du moins jusqu’aux deux derniers livres, que j’ai évités) doit son succès non à ce qu’elle apporte à ses lecteurs mais à ce qu’elle ne leur apporte pas. Je m’explique. S’emparant de la dernière mode (surveillance, algorithmes, réalité augmentée, pouvoir des Gafa, transhumanisme, Intelligence artificielle,…), validant les clichés de la mauvaise vulgarisation et répondant aux inquiétudes que ceux-ci provoquent par des exhortations grandiloquentes et virtuelles (cf. ses diverses tribunes), il a inventé une forme singulière de discours technophobe, qui ne se trouve ni dans le rejet sciemment ignorant d’un Alain Finkielkraut, ni dans le néo-luddisme presque religieux de Pièces et mains d’œuvres3. Il se contente de livrer à un public mal renseigné un miroir à ses fantasmes, élégamment patiné de vernis philosophique et ponctué d’indignations offusquées contre un futur qu’il promet apocalyptique. C’est moins le propos qui me pose problème que le sentiment persistant que ce qui intéresse cet auteur n’est pas tant de comprendre et de faire comprendre les enjeux du monde numérique, que de se trouver une posture à tenir.
Je suis forcé d’admettre, histoire de terminer sur une note positive, que ses livres ont de jolies couvertures.

Reste que les questions que traite (à mon goût fort mal) Éric Sadin sont légitimes, chacun des grands sujets du numérique doivent faire l’objet d’une réflexion, car ils constituent presque toujours de possibles ruptures politiques, sociales, voire anthropologiques, comme le dit lui-même le philosophe. C’est bien parce que ces sujets sont importants que le discours de Sadin connaît un certain succès, mais sans doute est-ce aussi par déficit de concurrence sur son créneau. En effet les voix intéressantes qui portent ces questions, quoique nombreuses, reçoivent peu d’écho de la part du public et des médias de masse. Les penseurs du numérique que je juge sérieux se penchent sur les questions longtemps avant que celles-ci n’atteignent le journal télévisé ou les pages du Parisien, elles sont trop inattendues, trop éloignées des préoccupations du moment pour être reçues, et parfois trop spécialisées, pas assez sexy, trop techniques, trop honnêtement réfléchies.
De même qu’il est plus facile de parler d’écologie en montrant des photos de pandas qu’en produisant des statistiques sur l’évolution de la population d’une espèce de ver ou d’arachnide réputées parasites, parler d’algorithmes comme si c’était de la magie noire est un peu plus vendeur que d’en faire une décevante définition rationnelle. Mais c’est normal, le public est à la traîne de la science, c’est certainement valable pour toutes les disciplines. Pourtant, le numérique, plus que bien d’autres champs peut-être, souffre d’un déficit de bons vulgarisateurs, alors même que ce domaine affecte très concrètement nos existences à tous. Un bon vulgarisateur n’est pas forcément un grand spécialiste, certains grands spécialistes n’ont aucune pédagogie ou aucune capacité à raccorder leurs préoccupations et leurs connaissances à celles de leur auditoire.

Le hasard fait que j’interviens demain auprès de collégiens pour traiter des réalités et des mythes qui entourent le numérique et tout particulièrement l’Intelligence artificielle, alors je vais essayer de résumer mes conclusions ici.
Tout d’abord, « l’Intelligence artificielle » n’est as un mot très clair, car il recouvre beaucoup de choses de nature assez diverses : pour certains, c’est une tradition académique née à la fin des années 1950 qui cherche à imiter l’entendement humain, notamment dans le but de le comprendre. Pour d’autres c’est un ensemble de recherches très actuelles qui permettent d’accomplir mécaniquement des tâches assez concrètes habituellement réalisées par des humains — comme par exemple de faire de la reconnaissance visuelle de formes ou de la traduction automatique. Bien entendu, l’Intelligence artificielle est aussi un fertile thème de science-fiction qui permet de réfléchir ou de se faire peur avec l’idée qu’il pourrait exister une concurrence aux êtres humains sur la faculté dont ils se flattent d’être les plus brillants détenteurs, l’intelligence, et que ce concurrent qu’ils auraient eux-mêmes créé, aussi ambitieux qu’eux, ne rêverait que de leur disputer l’empire sur le monde qu’ils se sentent si légitimes à exercer. Sur ce dernier point, je le rappelle souvent : on en est bien loin, car si on ne peut plus gagner aux échecs ou aux jeu de go face aux programmes informatiques créés pour nous vaincre à ces jeux, aucune machine n’a jamais eu envie de jouer à ces jeux : quel que soit son degré de sophistication, quelles que soient les surprises qu’il peut produire, un programme informatique ne fait que ce pour quoi il est programmé. De même que si nous ne pouvons pas remporter une partie de bras-de-fer face à une pelleteuse, les pelleteuses sont indifférentes à l’idée de compétition. Un jour cela changera peut-être (je parle de l’intelligence artificielle, pas des pelleteuses !), mais pour l’instant, quel que soit la subtilité, la complexité et l’opacité avec lesquelles elle a été mise au point, quel que soit son apparent degré d’autonomie, une machine reste une machine.
Depuis quelques années, enfin, l’Intelligence artificielle est un produit commercial, c’est à dire quelque chose que l’on cherche à nous vendre comme une solution à un peu tout et n’importe quoi. Et c’est là qu’il y a lieu de s’inquiéter. De même qu’il ne faut pas redouter la puissance des Dieux mais les actions des croyants (dont l’existence est prouvée), le problème de l’Intelligence artificielle réside avant tout dans ceux y voient une solution universelle à toutes sortes de problèmes.

vision de drone (non automatisé), vers 2012

Prenons l’exemple de la mise au point pour le compte de l’armée étasunienne de drones « intelligents » capables de prédire si un groupe de personnes est constituée ou non d’ennemis, et, dans ce dernier cas, de tirer dans le tas. Pour certains, le problème est que, en confiant la décision de tuer à une machine, on déshumanise la guerre. Comme s’il était « humain », au sens philosophique, de commettre des meurtres !
Non, le problème des drones autonomes, c’est qu’ils permettent de se défausser, de laisser accroire que c’est la machine qui a fait le travail. Le problème n’est pas la déshumanisation, la perfection, la froideur machinique, le robot au cœur d’acier dont nous parlait la mauvaise science-fiction, le problème c’est l’humain qui se cache derrière l’automate, c’est l’humain qui a décidé que c’est lorsqu’il a 95%, 85% ou 75% de certitude qu’il a bien identifié l’ennemi que le programme peut « décider » d’ouvrir le tir.
Le solutionnisme à coup d’automates (qu’il s’agisse d’intelligences artificielles ou non) ne donne pas le pouvoir à la machine, il ne sert pas à ça, il sert à exempter de leurs responsabilités ceux qui ont mis au point, réglé et utilisé la machine.
On en reparlera !

  1. L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle : Anatomie d’un antihumanisme radical, éd.L’Échappée, 2018. []
  2. Pire que moi, on peut lire : Éric Sadin est-il le BHL de la révolution numérique ?, par Xavier de la Porte. []
  3. Collectif qui publie chez le même éditeur, L’Échapée. []

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