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Le générateur littéraire de l’Académie de Lagado

novembre 17th, 2008 Posted in IA, Lecture, Ordinateur célèbre

Le Literary Engine de Swift (1735) est souvent considéré comme étant le premier ordinateur imaginé en littérature, près de cent ans avant que les premiers vrais ordinateurs — la machine analytique et la machine différentielle, de Charles Babbage — ne soient mis en chantier.
La machine de Swift est un générateur littéraire utilisant le hasard et les permutations, mis au point à l’académie de Lagado. Un professeur explique à Gulliver l’intérêt et le fonctionnement de cette machine :

Mais le monde verrait bientôt l’utilité de son travail. Il se flattait, quant à lui, d’avoir eu la plus noble idée qui eût jamais été conçue par une cervelle humaine. Chacun sait au prix de quels efforts s’acquièrent actuellement les arts et la science, tandis que, grâce à son invention, la personne la plus ignorante sera, pour une somme modique et au prix d’un léger travail musculaire, capable d’écrire des livres de philosophie, de sciences politiques, de droit, de mathématiques et de théologie, sans le secours ni du génie ni de l’étude.
Il me fit donc approcher de cet appareil, près des côtés duquel ses disciples étaient alignés. C’était un grand carré de vingt pieds sur vingt, installé au centre de la pièce. Sa surface était faite de petits cubes de bois, de dimensions variables mais gros en moyenne comme un dé à coudre. Ils étaient assemblés au moyen de fil de fer. Sur chaque face de ces cubes était collé un papier où était écrit un mot en laputien. Tous les mots de la langue s’y trouvaient, à leurs différents modes, temps ou cas, mais sans aucun ordre. Le professeur me pria de bien faire attention, car il allait mettre la machine en marche. Chaque élève saisit au commandement une des quarante manivelles de fer disposées sur les côtés du châssis, et lui donna un brusque tour, de sorte que la disposition des mots se trouva complètement changée ; puis trente-six d’entre eux eurent mission de lire à voix basse les différentes lignes telles qu’elles apparaissaient sur le tableau, et quand ils trouvaient trois ou quatre mots qui mis bout à bout constituaient un élément de phrase, ils les dictaient aux quatre autres jeunes gens qui servaient de secrétaires. Ce travail fut répété trois ou quatre fois, l’appareil étant conçu pour qu’à chaque tour de manivelle, les mots formassent d’autres combinaisons, à mesure que les cubes de bois tournaient sur eux-mêmes…
Les jeunes étudiants passaient six heures par jour à ce travail, et le professeur me montra un bon nombre de gros in-folio, contenant les textes déjà recueillis sous forme de phrases décousues et qu’il avait l’intention de refondre entre elles ; il espérait tirer de ce riche matériau une Somme scientifique et philosophique qu’il présenterait au monde.

Jonathan Swift, les voyages de Gulliver, IIIe partie
Voyage à Laputa, aux Balnibarbes, à Luggnagg, à Gloubbdoubdrie et au Japon
, Chapitre V.
Traduit par Jacques Pons d’après l’édition d’Émile Pons, Éditions Gallimard (Folio Classique)

On peut bien sûr s’arrêter aux intentions satiriques et moralistes acides de Jonathan Swift qui fait ici produire des livres de philosophie, de théologie, de droit, etc., par les gens les plus ignorants, qui permet de remplacer l’intelligence par l’huile de coude et qui présente tout cela comme une forme de progrès. On considère généralement que la cité de Lagado est en fait un portrait déguisé du monde intellectuel Londonien.
Mais Swift fait aussi au passage la description d’un véritable  générateur littéraire. Il s’est même amusé à illustrer l’invention avec ce schéma mystérieux qui (c’est un hasard complet bien entendu) rappelle furieusement un micro-processeur informatique :

La machine à produire de la littérature n’était pas une idée complètement neuve à l’époque. Au XIIIe siècle notamment, l’espagnol Ramon Llull avait inventé une machine à raisonner, baptisée Ars Magna qui permettait de poser des questions et d’y répondre en même temps en faisant effectuer une rotation à des cercles concentriques sur lesquels étaient écrits des mots. Le théologien Albert le Grand a quand à lui créé une tête pensante (capable de résoudre des problèmes) dont on ne sait pas grand chose si ce n’est que son disciple Thomas d’Aquin, qui la considérait comme diabolique, l’a détruite. Roger Bacon aurait lui aussi construit une tête parlante1
Plusieurs systèmes de divination, au premier rang desquels le Yi King, ne sont pas sans rapport avec la littérature combinatoire. Le cadavre exquis des surréalistes, inventé dans les années 1920, non plus.

De nombreux poètes dans l’histoire, tels que Publilius Optatianus Porfyrius, au 4e siècle, Jean Meschinot au 15e,  Julius Caesar Scaliger, au 16e, Georg Philipp Harsdörffer et Quirinus Kuhlmann, au 17e, on produit des poésies à base de permutations.
Dans son 1984, sorti en 1949, George Orwell évoque sommairement la confection des écrits par le département des fictions du ministère de la vérité : on comprend que des machines mettant en jeu des moteurs et des kaléidoscopes permettent de composer des romans de manière automatisée.
À partir des années 1960, plusieurs auteurs de l’OuLipo s’intéressent à la littérature combinatoire, les exemples les plus fameux sont Raymond Queneau et ses Cent mille milliards de poèmes et Georges Pérec avec ses 243 cartes postales en couleurs véritables et avec Un petit peu plus de 4000 poèmes en prose pour Fabrizio Clerici.

Pour se moquer des discours des apparachiks du régime, un étudiant polonais avait mis au point un générateur littéraire produisant des discours aux termes vagues et généraux, publié dans Zycie Warszawy (La gazette de Varsovie).
Publié dans le journal Libération (4-5 juillet 1981), ce système de littérature politique combinatoire remporte toujours un certain succès, de nombreux sites sur Internet prétendent à présent qu’il s’agit rien moins que d’un document de travail pour les étudiants de l’Ena. Pour ma part j’ai longtemps cru – et colporté – l’information fallacieuse selon laquelle il se serait agi d’un authentique outil de travail pour le général Jaruzelski.
Pour utiliser ce tableau, on commence par lire la première ligne de la colonne I, puis n’importe quelle cellule de la colonne II, suivie de n’importe quelle cellule de la colonne III et enfin par n’importe quelle cellule de la colonne IV. On peut ensuite revenir en arrière et effectuer l’opération autant de fois qu’on le veut, ce qui permet de faire un discours de quarante heures au total2 .

I
II
III
IV
Chers collègues la réalisation des devoirs du programme nous oblige à l’analyse des conditions financières et administratives existantes
D’autre part la complexité et le lieu des études des cadres accomplit un rôle essentiel dans la formation des directions de développement pour l’avenir
De même l’augmentation constante de quantité et d’étendue de notre activité nécessite la précision et la détermination du système de la participation générale
Cependant, n’oublions pas que la structure actuelle de l’organisation aide à la préparation et à la réalisation des attitudes des membres des organisations envers leurs devoirs
Ainsi le nouveau modèle de l’activité de l’organisation garantit la participation d’un groupe important dans la formation des nouvelles propositions
La pratique de la vie quotidienne prouve que le développement continu des diverses formes d’activité remplit des devoirs importants dans la détermination des directions d’éducation dans le sens du progrès
Il n’est pas indispensable d’argumenter largement le poids et la signification de ces problèmes car la garantie constante de notre activité d’information et de propagande permet davantage la création du système de formation des cadres qui correspond aux besoins
Les expériences riches et diverses le renforcement et le développement des structures entrave l’appréciation de l’importance des conditions d’activités appropriées
Le souci de l’organisation, mais surtout la consultation des nombreux militants présente un essai important de vérification du modèle de développement
Les principes supérieurs idéologiques, mais aussi le commencement de l’action générale de formation des attitudes entraîne le procès de restructuration et de modernisation des formes d’action

Je suis loin de pouvoir me vanter d’être spécialiste du sujet mais il me semble qu’on ne peut pas dire qu’il y ait une progression continue dans l’histoire de la littérature automatique mais au contraire que l’idée a séduit de nombreux auteurs à de nombreuses époques. Certains d’entre eux, malgré des siècles de distance, entretiennent des points communs assez forts : à la fois scientifiques et littéraires, mathématiciens et philosophes, parfois même tout à la fois rationalistes et ésotéristes.

L’outil informatique et l’Intelligence artificielle, notamment associés à la linguistique universelle de Ferdinand de Saussure puis de Noam Chomsky (et de leur précurseur de six siècles Roger Bacon ou encore de Leibniz3 ) tendent à faire sortir la littérature générative de l’empirisme. Les réalisations de l’Alamo (Atelier de Littérature Assistée par la Mathématique et les Ordinateurs, issu de l’OuLipo), de Jean-Pierre Balpe ou encore le logiciel Mexica, par Rafael Pérez y Pérez sont sans doute les exemples les plus convaincants actuellement et ouvrent peut-être la voie (déjà poursuivie par d’autres) à la création de logiciels capables de tenir une conversation naturelle de manière interactive.

Les commentateurs de cet article ont ajouté un certain nombre de références très intéressantes.
Au passage, deux vieux travaux à moi, pour une fois : une discussion IRC avec des milliers (mais s’en rend-on bien compte ? pas sûr
!) de combinaisons [format Shockwave/Director – qui refuse de se lire sur Firefox chez moi, alors que ça marche sur d’autres navigateurs (donc bonne chance)], et Harcèlement, un dialogue entre deux personnages tirés d’une image IBM des années 1960 et où chaque réplique de la femme peut répondre à chaque phrase de l’homme [Format Html/Javascript, assez universel].

  1. Au sujet des précurseurs de l’informatique, lire les premiers chapitres de Une Histoire de l’Informatique, par Thierry Breton. Et pour en savoir plus sur le très fertile XIIIe siècle, La révolution industrielle du Moyen-âge, par Jean Gimpel, tous deux édités en Folio/Gallimard []
  2. cf. Le Cdrom Machines à écrire, par Antoine Denize, Gallimard 1999 []
  3. autres « tags » : Hobbes et son Léviathan, l’algèbre de George Boole, Ludwig Wittgenstein et les jeux de langage, John Von Neuman et la théorie des jeux, le structuralisme, la cybernétique de Norbert Wiener,… []
  1. 8 Responses to “Le générateur littéraire de l’Académie de Lagado”

  2. By Wood on Nov 17, 2008

    Et tu ne cites même pas le générateur de post-modernisme ?

    http://www.elsewhere.org/pomo/

  3. By Jean-no on Nov 17, 2008

    Effectivement. Et il y en a plein d’autres d’ailleurs. Je me rappelle vers la fin des années 1990 d’un logiciel nommé « Corvophraseur », par un jeune (enfin jeune il y a dix ans) programmeur dénommé Luc Heinrich. Le corvophraseur produisait des phrases science-fictionnesques telles que Il est possible que la crypto-matrice crypto-moncturienne puisse transformer la chambre thermo-ballistique, mais seulement si nous pouvons quadri-améliorer la matrice micro-parabolique et zombifier la pulso-porteuse theta-temporelle !.
    Si je le retrouve, je mettrais sur cette page un générateur que j’ai créé il y a bien longtemps et dont j’étais très fier.

  4. By r on Nov 17, 2008

    Il y a le site http://www.charabia.net/ qui regroupe quantité de générateurs de textes ainsi que la possibilité de générer ces propres diagrammes. Il me semble qu’il y avait pas mal de possibilités, mais je n’ai pas essayé de m’y replonger.

  5. By david t on Nov 18, 2008

    une fois, je m’étais amusé à faire un générateur de textes à partir de chaînes de markov. ça marchait très bien, surtout en anglais où les règles grammaticales sont moins complexes qu’en français.

    comment ça marche, rapidement (je suppose que tu sais déjà mais bon): on entre plusieurs textes cohérents (peu importe lesquels) dans le système, puis on calcule, à partir de ces textes, la probabilité que chaque mot unique apparaisse après chacun des autres mots. pour générer un texte, on n’a plus qu’à choisir un mot au hasard et ensuite on laisse faire les statistiques.

  6. By Jean-no on Nov 18, 2008

    ça doit même marcher avec des lettres toutes seules (un ç a 80% de chances d’être suivi d’un « a » ou d’un « à », 10% de chances d’être suivi d’un « u », etc.)

  7. By Claude on Nov 18, 2008

    Voir également le Générateur de critique d’art réalisé par Eric Maillet en 2005 pour la home page du site internet du Centre national d’art contemporain Le Magasin de Grenoble.

    Et MATHEMATICS REASONINGS (Build a random imaginary sentence), 1998-2003, de Nicolas Frespech.

  8. By sf on Nov 18, 2008

    Ah, l’exemple de Doudou le hamster sur la page « Chaîne de Markov » de Wikipedia est un grand moment de pédagogie ^_^

  9. By Olivier Las Vergnas on Sep 5, 2009

    à signaler aussi les ressources présentées dans le blog http://autokteb.org

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