Profitez-en, après celui là c'est fini

Trois jours sans connexion

juin 20th, 2012 Posted in Interactivité, Personnel

On connaît les récits de naufragés ou de rescapés perdus dans le Pacifique, sur un radeau, sur une île, en haut d’une montagne, dans la jungle, coincés dans des grottes souterraines… Ils ont dû apprendre à survivre, ils ont connu des privations terribles, ils ont parfois dû se nourrir de manière dégradante ou pire, pratiquer l’anthropophagie. Ces histoires sont toujours édifiantes et laissent chacun avec le sentiment difficilement vérifiable que, dans des conditions extraordinaires, on peut en venir à se conduire de manière extraordinaire, comme cet homme qui, après avoir passé plusieurs jours le bras coincé sous un rocher, a fini par s’amputer volontairement avec un couteau pour se dégager.

Le film 127 hours, de Danny Boyle, avec James Franco. Je ne l’ai pas vu, à vrai dire.

Je pense à tous ces gens aux destins terribles depuis lundi matin, car je n’ai plus Internet. Au réveil, en effet, la ligne téléphonique était muette, et la connexion asdl, envolée. Il y a eu un orage d’une grande violence, et à l’évidence, cela a endommagé plusieurs lignes, par exemple celle de ma dentiste, ce qui m’arrange bien dans un sens puisque je sais d’expérience que les opérateurs téléphoniques ne sont pas très rapides à s’occuper des problèmes isolés mais nettement plus pour réparer des pannes collectives.
D’autres lignes du quartier ne sont pas touchées, notamment celle de mon frère qui habite à l’étage du dessous et celle de mon voisin. Grâce à leurs bornes Wi-fi, je parviens à me connecter, mais uniquement depuis un netbook qui est certes d’une grande vaillance mais dont l’écran est bien petit, dont le clavier m’astreint à une position un peu étriquée, et qui, par manque de puissance de calcul et de stockage ne saurait servir à tout. Cette petite machine est partagée entre les différents membres de la famille, ce qui ajoute à l’inconfort puisque chacun de nous a quelque chose d’important à faire : vérifier des informations, lire ses e-mails, ou exister sur les réseaux sociaux.
On va me dire que j’exagère un peu en comparant ma situation à celle des rescapés héroïques dont il était question en introduction. J’en conviens. Cependant, cela faisait des années que je n’avais pas eu un problème de connexion de ce genre, et mes rares moments de privation dans le domaine sont temporaires, volontaires et préparés – liés aux vacances ou aux déplacements. Si le fait de ne plus avoir de ligne téléphonique ne me fait pas souffrir – je n’aime pas beaucoup le téléphone et je n’en ai toujours pas de mobile –, l’absence de connexion et l’incertitude quand au retour de celle-ci m’est nettement plus douloureuse.

En 1995, dans le film The Net, Sandra Bullock découvrait qu’elle avait eu tort de déporter toute son existence sur Internet, puisqu’en cessant d’exister sur la toile, elle cessait d’exister tout court. Un peu prématuré (à l’époque le président Chirac ne savait pas ce qu’était une souris d’ordinateur) mais bien vu !

Trois jours seulement ont passé et je mesure à quel point je suis devenu dépendant du réseau. Dès que je termine d’écrire une phrase ou de saisir trois bouts de code, j’ai tendance à vouloir aller lire mes e-mails ou Twitter. Et le reste du temps, j’ai le réflexe permanent d’aller vérifier l’orthographe d’un nom ou la syntaxe d’une commande Java, de me documenter sur les sujets auxquels je travaille,  de lire ou d’écrire des articles. Les notes de mes étudiants, le numéro de téléphone de mon hôtel, tout se trouve sur Internet, et n’est plus ni dans ma documentation « papier », ni sur mon ordinateur, ni dans ma tête pleine de trous. En fait, j’utilise même Internet pour savoir le temps qu’il fait dehors plutôt que d’aller voir à la fenêtre. Bien que mon ordinateur contienne énormément de choses – par exemple tous les e-mails envoyés ou reçus depuis 1998 –, il me semble subitement inutile et inutilisable dès qu’il n’est plus connecté. C’est un sentiment erroné et très étrange qui, en réalité, m’effraie un peu en me faisant vérifier à quel point ma vie intellectuelle et mon existence sociale sont dépendantes du bête fil de cuivre qui me relie au réseau mondial. Le plus étrange est encore de considérer le chemin parcouru : j’ai découvert le réseau en 1995, j’ai pris mes premiers abonnements (des mois d’essai gratuit chez Compuserve, AOL,…) l’année suivante, et mon premier abonnement régulier (au sens où je n’ai plus jamais cessé d’être abonné à un service ou à un autre) fin 1996. Quinze ans de connexion ininterrompue, d’abord par le biais de modems utilisant les fréquences audibles de la ligne téléphonique, puis en haut-débit, parmi les premiers, à une époque où un installateur venait clouer le filtre adsl au mur pour que ça fonctionne.

Un modem 28 800 bauds. Il lui fallait une bonne minute pour charger une image comme celles qui se trouvent sur cette page. Et c’était pourtant un luxe, car aux débuts d’Internet en France, la norme était plutôt aux modems 14 400 bauds.

En 2004, j’ai vécu une expérience traumatisante : plus d’adsl, pour une raison inconnue et que mon opérateur, Club-Internet, n’arrivait pas à résoudre. En changeant de fournisseur d’accès (pour Cegetel, seul susceptible à l’époque de faire une manipulation physique sur la ligne et donc, de corriger la panne), le problème a été réglé, mais cela avait tout de même pris plusieurs semaines, un bon mois et demie, peut-être même deux. Pendant tout ce temps, il avait fallu revenir au « vieux » modem, avec le son irritant de sa porteuse que j’avais cru ne plus jamais entendre, sa lenteur à se connecter, la lenteur de la circulation des données,… Et ça a été une véritable période de déprime numérique, il était difficile de travailler efficacement. Huit ans plus tard, l’effet me semble encore bien pire, la dépendance de chaque membre de la famille au réseau mondial et au confort de l’ordinateur personnel semble totalement irréversible. Et la question n’est pas uniquement celle des outils et des données qui se trouvent ligne, c’est, je pense, le fait de perdre la sensation d’être dans le flux qui provoque une forme d’angoisse handicapante. J’ai déjà vu des gens de télévision déprimer subitement parce qu’ils avaient perdu leur emploi ou parce qu’ils étaient à la retraite, et je suppute que cette sensation d’être ou pas dans le flux est un peu la même, si ce n’est qu’Internet n’est pas seulement un outil de travail, c’est aussi un milieu humain auquel j’ai confié les quatre cinquièmes de ma vie sociale.
Je ne panique pas encore, puisque France Télécom m’a juré que le problème serait réglé aujourd’hui. Enfin le temps passe et rien ne se passe, et trois jours, c’est déjà bien long. J’ai toutes les difficultés du monde à travailler efficacement, pour le malheur des clients ou étudiants qui m’attendent et à qui j’ai du mal à bien expliquer la situation.

Le film Alive (1992), d’après l’histoire vraie de l’équipe de Rugby uruguayenne dont l’avion s’est écrasé en 1972 sur la Cordillère des Andes et dont la vingtaine de survivants n’a pu subsister qu’en recourant à l’anthropophagie.

Alors si ça dure ? Est-ce que j’arriverai à trouver au fond de moi des forces dont j’ignorais disposer, comme ce type qui s’est amputé le bras ? Je n’ai pas vraiment envie de le savoir, et si on tire un film ou un roman de ce genre d’expérience, je ne suis pas sûr de vouloir les connaître.

Ce qui m’effraie le plus dans tout ça, c’est sans doute de me rendre compte que je suis absolument incapable de jouir des avantages de la situation, je pourrais me sentir comme quelqu’un de libre qui respire enfin le grand air, mais c’est exactement le contraire qui se produit, j’ai l’impression de manquer d’oxygène.

  1. 18 Responses to “Trois jours sans connexion”

  2. By André Gunthert on Juin 20, 2012

    Condoléances! J’ai été récemment trois jours dans un hôtel à Vienne où on ne pouvait se connecter qu’à l’accueil… Oui, internet est devenu comme l’air qu’on respire: quand ça manque, on se sent vraiment oppressé!

  3. By Ardalia on Juin 20, 2012

    Il se trouve aussi qu’il est difficile de se faire pétiller l’intellect comme sur internet où tu peux lire et faire beaucoup de choses en même temps. Le temps de la « vraie vie » est beaucoup plus long, il faut chercher le livre, trouver la page, aller chercher l’autre livre, téléphoner au copain qui sait, devoir chercher son numéro de téléphone, etc.
    Moi j’aime le concret, mais je compatis néanmoins à ta frustration, qui sait, au moment où j’écris ces mots l’internet est peut-être déjà en train d’arriver ? ;)

  4. By Jean-no on Juin 20, 2012

    La déconnexion volontaire que je goûte, c’est celle des trajets : en train, à pied, je ne suis plus connecté à rien, j’ai l’impression grisante de disparaître de tous les radars… C’est le moment où je vis le plus « ici et maintenant ». Un moment important pour moi, mais heureusement que je suis en mouvement et que je sais que je vais vers un endroit où je vais retrouver le fouillis de ma connectitude.

  5. By Marie on Juin 20, 2012

    C’est le signe le plus puissant des modifications dont nos capacités cognitives et notre cerveau sont victimes : le savoir n’est plus concentré dans nos têtes, mais ailleurs. Et notre réel savoir est de trouver le bon outil et le bon support qui répondra à nos questions :)

    Si on y ajoute le pouvoir addictif d’Internet (certainement dû au foisonnement de contenu et au côté attirant des réseaux sociaux), hé bien là, on est foutus…

  6. By delphine.b on Juin 20, 2012

    Je me suis récemment rappelée lors d’une discussion (était-ce avec toi?) que j’ai passée mes études sans ordinateur, que j’avais un abonnement téléphonique Télé2 (parmi les premiers à rendre les appels nationaux gratuits/une révolution) et qu’il n’était évidemment pas question d’internet à cette époque… Je crois avoir eu mon premier modem perso (y en avait un au boulot quand même) en 2003…ou peut-être fin 2002
    c’est-à-dire il y a moins de 10 ans.. et quand je vois dans quel état d’addiction je suis aujourd’hui (à internet, à l’ordinateur, au clavier, à ma tablette graphique, à mes DD, à la radio sur internet, etc )je me suis même demandée ce que je faisais en sortant du boulot, le week-end, ou le matin, avec le café.
    un peu comme si tout ça avait toujours existé.

  7. By Jean-no on Juin 20, 2012

    @Delphine : on aura été les premiers à se souvenir qu’on a oublié comment c’était avant.

  8. By delphine.b on Juin 20, 2012

    :)
    en effet, pour la génération Y (j’ai appris il y a quelques jours ce que ça voulait dire) ça a TOUJOURS existé…
    comme quoi, « c’était pas mieux avant »

  9. By Jean-no on Juin 20, 2012

    @delphine : eh oui, les fameux digital natives…
    Tu serais surprise du nombre de vingtenaires qui n’ont pas la moindre idée de la date à laquelle sont arrivés l’ordinateur individuel, internet, le téléphone portable ou le jeu vidéo. Pour eux ça pourrait être il y a 50 ans. Du coup ça me vexe quand je n’arrive pas à les épater en leur disant que j’ai connu le monde d’avant tout ça :-)

  10. By Jiemji on Juin 20, 2012

    Pong en Arcade, c’est 1972 et en console, 1975.
    Donc nous sommes juste vieux ;-)

  11. By Jean-no on Juin 20, 2012

    Pong en arcade, ça n’existait pas pour moi, je l’ai découvert, je pense, vers 77 ou 78 en console, au moment où j’ai découvert aussi Space Invaders, sur un bateau pour la Norvège. Grand souvenir.
    Mon premier ordinateur a été un ZX 81 en 1982

  12. By Wood on Juin 20, 2012

    Mais tu ne pourrais pas acheter un adaptateur wi-fi pour ton PC de bureau ? ça ne doit pas être très cher, si ? Comme ça plus besoin d’utiliser le netbook…

  13. By Jean-no on Juin 21, 2012

    @Wood : j’y avais pensé il y a des années, la carte-mère de mon PC embarque une carte wifi. Malheureusement j’ai changé de système il y a quinze jours et la carte wifi n’est apparemment plus reconnue, ce que j’ai constaté ces jours-ci car je n’y avais pas prêté attention.

  14. By Jean-no on Juin 20, 2012

    Pour ma part, tout au contraire, je travaille très bien sans connexion Internet (en revanche, impossible évidemment de communiquer avec les clients et de leur envoyer le boulot) mais c’est plutôt pour gérer les détails pratiques du quotidien que je réalise à quel point ça m’est devenu indispensable. Heureusement, donc, que nos voisins ont le wifi, sans quoi nous n’aurions pas pu faire notre déclaration d’impôts dans les temps.

  15. By Nathalie on Juin 20, 2012

    Zut, pardon Jean-No, avec cette connerie de petite machine je me suis connectée et j’ai posté un commentaire sous ton nom !

  16. By Jean-no on Juin 20, 2012

    @nathalie : eh ben voilà ce que ça donne, un ordi minuscule pour quatre :-)

  17. By triton on Juin 21, 2012

    https://triton95.wordpress.com/2012/06/16/internet-nous-deshumanise-t-il/

    Même expérience en même temps !
    Orange avait perdu mon TIP, et m’a coupé la ligne, donc plus de télé, plus de téléphone fixe, et plus d’internet ni de messagerie pendant trois jours !

  18. By Sylvain Maresca on Juin 21, 2012

    Au delà de l’incident de la déconnexion à internet, cette expérience pénible révèle combien notre mode de vie est devenu dépendant de sources d’énergie que nous ne maîtrisons pas (électricité, téléphone…). Combien d’appareils électriques allumons-nous, rechargeons-nous chaque jour ? Nos performances ou notre plaisir s’en trouvent certes décuplés, mais notre dépendance également. Le jour de la panne, nous découvrons la fragilité de ce mode de fonctionnement. J’appartiens moi aussi à une génération qui a vécu avant. Mais comment faire comprendre à nos enfants, qui vivent les yeux rivés sur leurs écrans, que le mode de développement sous-jacent encourt à terme de grands risques de faillite ? Ils ne peuvent pas y croire, pensant que la technologie les sauvera toujours.

  19. By Jean-no on Juin 22, 2012

    @Sylvain : et attends le moment où tous les livres ne se liront que sur des technologies à piles !
    Tu as déjà entendu parler de la grande éruption solaire de 1859 ? Ça a été une catastrophe technologique alors même que l’électricité ne servait qu’au réseau de communication télégraphique.

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