Perception du changement

Une modeste expérience : je place sur une grille des lettres de l’alphabet. On n’y trouvera ni sens ni logique. Deux fois par seconde, je modifie toutes celles qui se trouvent situées à une certaine distance d’un point déterminé de manière arbitraire. Le résultat reste une image sans logique et sans signification particulière… Pourtant, notre œil perçoit nettement le changement et perçoit tout aussi nettement la forme tracée par les nouvelles lettres.

Dans la variante qui suit, un cercle est dessiné tous les 40 millisecondes, donc à la cadence de 25 images par seconde. Là encore, les couleurs (enfin noir ou blanc, donc pas des couleurs selon les physiciens !) sont distribuées au hasard et, si l’on s’arrête, on ne verra aucun cercle, c’est l’instant seul de la modification que nous percevons.
Note : selon les navigateurs, il faut parfois cliquer sur l’image pour voir l’animation.

Ci-dessous, une variante : les « pixels » qui sont aléatoirement noirs ou blancs deviennent, toujours aussi aléatoirement noirs ou blancs (ils peuvent donc rester les mêmes) lorsque les pixels d’une animation sous-jacente sont modifiés.
Nous percevons le changement mais aussi le mouvement, alors que si on compare deux images, on n’y verra qu’une matrice de pixels noirs ou blancs.

(l’Animation sous-jacente est une boucle d’images issue d’une chronophotographie d’Edweard Muybridge)

Perception culturelle

L’image que je reproduis ci-dessous est un classique. Montrée à des occidentaux, elle décrit une scène d’intérieur où des hommes, des femmes, des enfants et un chien sont rassemblés. Derrière la seconde figure en partant de la gauche, on voit une fenêtre :

Soumise par des chercheurs à des gens issus de populations rurales d’Afrique de l’Est, l’image ne dit plus la même chose : ce qu’un Européen a vu comme une fenêtre est interprété comme une boite de métal, posée sur la tête de la femme, et quant à la forme qui semble faire l’angle entre les murs et le plafond (un montant ?), elle était perçue par les Africains à qui on l’a montrée comme un arbre. Est-ce une scène d’intérieur, ou d’extérieur ? Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise interprétation, juste une démonstration que selon notre culture, selon nos attentes, nous ne verrons pas les mêmes choses de la même manière1.

De la même manière, j’ai été interpellé par le dessin qui suit. D’un œil superficiel, j’ai d’abord vu deux amies qui se font la bise. La légende contredit cette interprétation puisqu’elle reproche aux femmes d’accaparer toutes les tâches masculines. Ce dessin britannique, dû à Douglas Tempest, date de la première guerre mondiale. La tâche masculine dont il est question ici, c’est le baiser amoureux !

Effectivement, si on y regarde de près, il semble bien que les lèvres de ces deux femmes se touchent, ce n’est donc plus une bise mais bien un baiser. En tant que français — jugeant la bise particulièrement banale (du moins jusqu’à l’épidémie de covid-19) —, et vivant à une époque où l’étreinte amoureuse est représentée de manière un peu moins distante, je n’ai pas été en mesure de comprendre immédiatement la signification du dessin.

Troisième exemple amusant, ces extraits de films, l’un montrant des femmes sortant d’une usine en 1938 (gauche), l’autre extrait du film Le Cirque, par Charlie Chaplin, en 1928 (droite).

Si nous n’y réfléchissons pas, nous voyons ces femmes en train d’utiliser leur téléphone mobile.
L’une et l’autre ont été qualifiées de « Time travelers », de voyageuses temporelles, et ont même été le prétexte de théories complotistes, lesquelles théories oublient que le téléphone cellulaire n’est pas qu’un appareil, il ne peut fonctionner sans un maillage d’antennes-relais2.

Ces trois exemples nous montrent que notre perception dépend en partie de nos automatismes, de ce que nous sommes prêts à voir.

  1. Il semble que la paternité de cette découverte revienne au missionnaire écossais Robert Laws (1851-1934), lorsqu’il se trouvait au Malawi. Néanmoins je ne sais pas si le dessin est le sien. []
  2. Notons pour l’anecdote que l’appareil de la femme sortant d’une usine aurait pu être un walkie-talkie, car 1938 est l’année de l’invention de cet appareil. Le walkie-talkie de l’époque avaient néanmoins un format assez imposant. []