Profitez-en, après celui là c'est fini

Apple contre Adobe (2)

février 6th, 2010 Posted in logiciels

La guéguerre entre Adobe et Apple fait couler énormément d’encre numérique et j’ai fini par tomber (merci J.-L. F.) sur un article assez éclairant publié sur le site Macbidouille. L’auteur de l’article, renseigné par une source interne à Apple, évoque les points techniques précis qui posent problème et font dire à Steve Jobs qu’Adobe est devenue « une société frileuse, comparable à Microsoft » — insulte suprême, même s’il ne faudrait pas oublier que la société de Bill Gates, malgré ses choix technico-commerciaux, est devenue un acteur majeur de la recherche privée en informatique.
Steve Jobs a frappé à un moment de grande faiblesse symbolique d’Adobe, puisque l’offensive a suivi de près les annonces d’abandon partiel du format Flash par les plate-formes vidéo Youtube, Dailymotion et Vimeo, l’annonce du lancement d’un programme de récupération de clients par Quark et l’annonce par Adobe du licenciement économique de près de 10% de ses employés. C’est ce qu’on appelle porter l’estocade (geste artistique pour les uns, manœuvre  furieusement opportuniste pour les autres), et on peut imaginer qu’il y a plus d’une arrière pensée commerciale derrière, puisque le nombre de gammes de produits sur lesquels Adobe et Apple sont en concurrence ne cesse d’augmenter : Final Cut contre Première, Quicktime contre Flash video, Soundtrack contre Soundbooth, Aperture contre Lightroom. Selon l’article, Apple préparerait même des concurrents directs à Dreamweaver (création de sites web), Flash et même à Photoshop.

On dit aussi que Steve Jobs a un vieux contentieux personnel avec Adobe, qui n’a jamais voulu développer de version du logiciel Photoshop pour le système NeXT, cet ancêtre de MacOS X créé par Jobs alors que ce dernier venait d’être chassé par Apple, qu’il avait pourtant fondé. Pendant qu’Adobe permettait à Apple de survivre grâce à Photoshop et à Illustrator, les ventes de NeXT ont énormément pâti de l’absence de logiciels de création. En revenant aux commandes d’Apple, Steve Jobs n’entretenait donc pas de lien affectif particulier avec Adobe — contrairement à une large majorité des mac-users — et le fait qu’Adobe ait tardé à sortir une version MacOS X de Photoshop (Photoshop 7, sorti en 2002) n’a rien arrangé.

David Geschke (gauche) et John Warnock (droite), les fondateurs d'Adobe Systems en 1982. Chercheurs universitaires, ils ont créé leur société en quittant le Xerox Palo Alto Research Center où ils avaient mis au point les bases de la technologie PostScript mais dont ils déploraient le manque de vigueur industrielle : le Xerox PARC était en ébullition constante mais Xerox ne commercialisait pas les technologies mises au point. (photo tirée du livre "Inside the publishing revolution - The Adobe story" par Pamela Pfiffner / Adobe Press).

L’article énumère des griefs précis d’Apple envers Adobe et je trouve intéressant (qu’on les trouve véritablement justifiés ou non) de les rapporter.

Tout d’abord, point éminemment technique, Adobe aurait différé puis bâclé son passage à Cocoa, la partie « moderne » (et amenée par Steve Jobs — encore une affaire personnelle, peut-être ?) de MacOSX, et utiliserait trop Carbon, la partie « historique » de MacOS. Dans le même temps, les versions pour le système concurrent Windows seraient nettement mieux optimisées. La suite Adobe CS5 tirera apparemment plus parti de Cocoa.
Ensuite, Apple accuse Adobe de manquer de réactivité technique : sur les 410 bugs de Flash (du lecteur Flash j’imagine) signalés par Apple, seuls 25 auraient été corrigés. À en croire l’article, Steve Jobs a un avis très tranché sur Flash qu’il qualifie d’« accumulation de technologies bricolées » et dont il dit qu’« Il faut une énorme quantité de puissance de traitement et de mémoire – il est trop inefficace, et prend trop de temps pour être maîtrisé »1.
Plus inattendu peut-être, Apple semble reprocher à Adobe son système d’anti-piratage (Adobe Software Activation), qui court-circuite le système d’exploitation dans son accès à la mémoire vive et au processeur de l’ordinateur, faisant courir de vrais risques de stabilité au système entier2. Et comme ce système d’activation est régulièrement contourné par les pirates, Adobe doit tout aussi régulièrement le modifier, créant à chaque fois de nouvelles instabilités potentielles.

Steve Jobs (gauche), Chuck Geschke (centre) et John Warnock (droite) au moment du lancement de l'imprimante Apple LasterWriter en 1983. C'est cette imprimante qui a imposé la technologie PostScript dans la chaine graphique et donc, assuré le succès conjoint d'Adobe et d'Apple. (photo tirée du livre "Inside the publishing revolution - The Adobe story").

Pour finir, Apple semble considérer que l’interface des logiciels Adobe a vieilli et perdu sa qualité « user friendly ». Ce point est cruel à évoquer car le succès d’Adobe s’est à mon sens construit sur deux axes : le professionnalisme (gestion de la colorimétrie, culture typographique, etc.) et l’interactivité. Mais si le premier point reste valide pour les logiciels de la chaîne graphique, on est forcé de constater qu’Adobe se repose sur ses lauriers pour le reste : en dehors de quelques changements pas toujours bienvenus dans l’agencement des icones ou des éléments de menus, peut-on dire que l’interface de Photoshop ou celle d’Illustrator ont progressé ? Je trouve pour ma part que ces deux logiciels ont perdu un peu de leur qualité pédagogique d’origine, qui permettait de comprendre assez instinctivement le fonctionnement de certains outils. Je n’ai pas fait de sondage mais il me semble que les utilisateurs de ces logiciels se cantonnent à manipuler les fonctions qu’ils connaissent depuis quinze ans et négligent complètement les nouvelles car celles-ci n’ont pas été très bien accompagnées par l’interface.

Pour autant, Adobe ne souffre pas encore vraiment du vieillissement de son sens de l’interactivité et pour l’instant, rares sont les produits concurrents qui possèdent le ratio simplicité d’usage/puissance fonctionnelle de Photoshop et d’Illustrator. Cela ne signifie pas pour autant que ces logiciels soient indépassables, on se rappellera à quelle vitesse Final Cut (Apple) s’est imposé dans le domaine de la vidéo numérique.
À suivre !

  1. Flash has become a collection of cobbled together technologies – a Kludge. It takes a huge amount of processing power and memory – it is too inefficient, and takes too long to learn. []
  2. métaphore qui vaut ce qu’elle vaut : imaginez que certains usagers d’une bibliothèque de prêt très bien organisée empruntent puis restituent des ouvrages sans le signaler et sans que ces emprunts soient dûment enregistrés… L’organisation entière de la bibliothèque serait fragilisée. []
  1. 20 Responses to “Apple contre Adobe (2)”

  2. By Christophe D. on fév 6, 2010

    Si Apple vient à produire ces propres processeurs pour ces prochaines machines, ce qui est probable (Apple A4 pour l’iPod, je le rappelle), je me demandais aussi à quel point cela pourrait être un sujet de discorde entre les deux firmes (logiciels à recoder en partie ? Perte de clients au passage, à prévoir pour Adobe ?). N’étant pas un spécialiste de la technique, je ne suis pas capable d’avoir un avis fiable sur la question, j’en profite donc pour poser la question ici ;-)

    La seule chose qui me parait évidente, c’est qu’aujourd’hui, avec les bénéfices que lui rapportent ses produits vis à vis du grand public (iPod, iPhone, rien que ces deux là), Apple semble économiquement moins dépendant des logiciels pros d’Adobe, comparé à il y a quelques années. N’oublions pas que vers la fin, l’Apple expo était un peu devenue « l’Ipod Expo », au grand dame des « fans » historiques d’Apple.

  3. By Jean-no on fév 6, 2010

    Tiens j’avais loupé cette histoire de processeur A4 fait par Apple. Je comprends, être dépendant des autres leur a coûté cher puisque soit ils ont dicté leurs exigences avec difficulté (Motorola/IBM) soit ils ont dû s’adapter à ce qu’on leur fournissait (intel). De plus avec leurs propres puces ils peuvent limiter les possibilités d’ordinateurs « compatibles », qui pullulent en ce moment dans le domaine des netbooks.
    Tout ça cadre bien avec l’obsession de cohérence de Steve Jobs. Ce qui me rappelle qu’à cause de lui j’ai un G5 aluminium inutilisable pour une expo : impossible de trouver le câble Apple Display Connector dont j’aurais besoin pour que l’appli utilise deux écrans, grrrr.

  4. By jean louis F on fév 6, 2010

    excellent comme toujours, l’equipe d’Adobe France est tres experte.
    mais les softs ont perdu en experience et stabilité, alors que c’était leur force

  5. By Lapin on fév 7, 2010

    Adobe est peut-être bien obsolète, mais toutes les rédactions où je bosse passent les unes après les autres sur InDesign, sans aucun regret pour Xpress (moi j’aime bien XPress, mais je m’habitue bien à Indesign aussi). Bon, ça veut peut-être juste dire que Quark est encore plus moribond qu’Adobe?

  6. By Jean-no on fév 7, 2010

    Quark vient d’avoir des années dures, inDesign a tout ratissé, pour une question de prix et de rapport au client je pense. Mais Quark vient de lancer une offensive avec des conditions très avantageuses pour les gens qui quittent inDesign pour Xpress… On verra ce que ça donnera.
    Je ne pense pas qu’Adobe soit obsolète, mais sont-ils effectivement en perte de vitesse créative comme le dit Steve Jobs ? Difficile à dire puisque Adobe n’a jamais été une société réellement innovante (contrairement à certaines sociétés rachetées par Adobe, comme Aldus, GoLive et Macromedia), Adobe fait plutôt des outils sérieux, je ne suis pas sûr que leur clientèle attende de l’innovation. Mais si Apple a vraiment le projet de les manger crus, il va falloir qu’ils reviennent à leurs fondamentaux.

  7. By ben on fév 7, 2010

    ce qui m’irrite sur le duo adobe mac os x ce sont les raccourcis…
    pomme h -> masquer l’application mac os x
    pomme h -> afficher les extras sous photoshop
    :(
    j’ai pas l’impression que c’est comme ça sur windows…
    certes on peut modifier les raccourcis mais c’est vite la panique si quelqu’un transforme le pomme c en pomme w ou autres et puis pour les formateurs, la personnalisation des raccourcis c’est impossible !

  8. By Jean-no on fév 7, 2010

    @ben : en ce moment j’apprends TVPaint, aimable logiciel d’animation bitmap. Il est presque bien mais l’interface est complètement ratée, avec dix mille icônes (« mais vous pouvez tout customiser ») et aucun raccourci-clavier en commun avec d’autres logiciels, pas même le copier-coller, ni les commandes d’ouverture, enregistrement etc. C’est à s’arracher les cheveux.

  9. By ben on fév 7, 2010

    @jnl : je connais tvpaint (sous win95) ^^ il a eu une période sous le nom d’Aura et vient du monde Amiga ^^ je me souviens d’un moteur bien optimisé et d’une fonction dessin de bulle de savon (le truc indispensable ?) :) + des filtres originaux !

  10. By Jean-no on fév 7, 2010

    @ben : c’est bien ce bon vieux TVPaint là. J’ai découvert récemment qu’il existait toujours, et l’école du Havre en a acquis un certain nombre de licences. Côté fonctionnalités c’est un bon soft de dessin animé, mais du point de vue de l’interactivité, un enfer. Enfin j’ai acheté une licence malgré tout.

  11. By Neovov on fév 8, 2010

    Une fois de plus je suis complètement d’accord :).

    De là à deviner l’avenir, c’est une autre histoire.

    Pour moi il y a deux solutions aussi probables :
    – Adobe se bouge, débug Flash sous Mac, travaille l’interface de ces logiciels pour les adapter, innove (par exemple, en proposant une rosace au clic droit, comme les logiciels de 3D Maya ou 3DS Max le font, voire même des jeux comme Battlefield 2 : http://fminusminus.com/images/uweforums/bf2-menu.jpg – désolé je n’ai pas réussi à trouver les termes de recherche pour les rosaces des programmes). Dans ce cas, ils se rapprochent d’Apple, et vont dans le bon sens.

    – Soit, il restent comme ils sont, ignorent Apple et stagnent.

    La deuxième solution paraît négative, et j’ai bien l’impression que c’est ce qu’Adobe va faire…

  12. By Nathalie on fév 8, 2010

    Bon, je vais râler pour râler, juste pour défouler ma rogne car les uns comme les autres m’agacent. J’aime bien la suite Adobe ou plutôt j’y suis habituée, mais je trouve qu’elle file un mauvais coton. Prenons par exemple l’alourdissement inutile des fichiers Illustrator… Je viens de faire un petit test en reprenant un picto fait en 2002, qui pesait 90ko. Lorsqu’on le ré-enregistre sur Illustrator CS4, en optimisant les options, on obtient dans le meilleur des cas un fichier de 115ko (c’est presque 30% de plus) mais si on le recréé sur CS4 il pèse carrément 213ko. Et si on a le malheur de sauvegarder le profil ICC, le fichier gonfle à 1,1mo. Pour quelques traits noirs… Bref, avec des machines beaucoup plus puissantes, on n’en fait pas forcément plus d’autant que j’ai l’impression que l’essentiel des évolutions d’Illustrator consiste en effets kitch et en librairies lourdingues. Par ailleurs, à force d’être « configurables », les nouvelles interfaces d’Adobe sont juste pénibles : au moindre mouvement de souris de travers, les trucs bougent, s’ouvrent ou se ferment sans qu’on ai rien demandé. Quand à Apple, son Gourou Steve Jobs me sort par les yeux. Je ne vois dans l’Iphone qu’un objet fragile et crasseux, toujours plein de traces de doigts (pouah… j’imagine la tablette) qui permet de se faire sonner comme un valet et soutirer de l’argent pour des applications débiles, tout ça pour finir avec un cancer du cerveau et/ou des testicules. Mais je m’emballe…

  13. By Xavier on fév 8, 2010

    >impossible de trouver le câble Apple Display Connector dont >j’aurais besoin pour
    >que l’appli utilise deux écrans, grrrr.

    As-tu essayé MacWay et http://www.2eme-generation.com/ ?

    >Mais Quark vient de lancer une offensive avec des conditions
    >très avantageuses pour les gens qui quittent inDesign pour
    >Xpress… On verra ce que ça donnera.

    Si Quark a commencé (enfin !) à réagir avec XPress 8 (avec plusieurs évolutions qui font gagner un peu de temps), cette version reste bien inférieure pour la quasi-totalité du travail de mise en page à InDesign CS3 (je ne parle même pas de la CS4…). Donc c’est avant tout pour ça que les graphistes ont changé de logiciel.
    Si un directeur informatique regarde les gains de temps que permet InDesign par rapport à XPress (en gros, il faut deux fois moins de temps pour beaucoup de travaux), il préfèrera rester sur InDesign.
    Et puis, une fois qu’un graphiste est passé sur InDesign, qu’il sait l’utiliser correctement, il aura beaucoup de mal à repasser sur XPress.

    >ce qui m’irrite sur le duo adobe mac os x ce sont les raccourcis…

    Ah oui, depuis quelques années, il y en a trop pour que ce soit une simple coïncidence. Là, je pense que ça vient d’Apple parce ce sont souvent des raccourcis « historiques » sur lesquels Apple empiète d’un seul coup. Il faut en effet tout reconfigurer.

  14. By Jean-no on fév 8, 2010

    @Xavier : merci du conseil mais apparemment ni MacWay ni 2eme-generation n’ont le câble précis dont j’ai besoin. Xpress 8 m’a l’air bien… inDesign est bien aussi mais je connais beaucoup de graphistes qui ont l’impression de ne pas tirer autant d’inDesign que d’Xpress et ses Xtensions, ou qui ont tellement investi (temps et argent) dans Xpress que ça a été difficile pour eux d’envisager de changer. Mais beaucoup l’ont fait et ne reviendront effectivement sans doute pas en arrière.

  15. By Xavier on fév 10, 2010

    N’hésite pas à téléphoner à 2eme-generation.com, ils ne mettent pas tout en ligne et ce sont des personnes qui essaieront de trouver ce que tu cherches.

    >qui ont l’impression de ne pas tirer autant d’inDesign
    >que d’Xpress et ses Xtensions

    Ça arrive souvent aux personnes qui ne connaissent pas « correctement » InDesign. Ils leur manquent parfois cinq-six fonctions fondamentales qui font toute la différence.

  16. By Xavier on fév 10, 2010

    Ah oui, j’ai oublié, essaye aussi ce forum :
    http://forum.mac-video.fr/

  17. By Jean-no on fév 10, 2010

    @Xavier: merci pour ces pistes

  18. By lplp on fév 14, 2010

    Pour autant ils ont de l’or dans les mains : flash/flex/air est un vrai succès pour les applications web qui nécessitent une interface un peu poussée en dégageant les applet java et les bricolages à la ajax.

    Mais ils souffrent d’un vrai manque de lisibilité dans leur gamme. A vrai dire, la différence entre flex, flash, air, shockwave (si ça existe encore) personne n’y comprend rien.

  19. By Jean-no on fév 14, 2010

    Alors Flash c’est l’interface d’authoring. Ensuite Air je pense que c’est Flash et/ou Flex et Flex c’est la possibilité de faire de l’ActionScript sans Flash. Ou le contraire :-)
    Quand à Shockwave, c’est le nom originel du player web de Director (qui existe toujours, si si), et du coup pour embrouiller tout le monde, Macromedia avait appelé le player flash « Shockwave flash ». C’est vrai que c’est pas génial comme lisibilité de l’offre commerciale.

  20. By Wood on fév 21, 2010

    Et voilà que Steve Jobs en remet une couche :

    Pour Steve Jobs, Flash est aussi ringard que les disquettes (01.net)

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  2. fév 11, 2010: 20 ans | jaiunblog.com | j'ai un blog - graphisme, design, programmation

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