Profitez-en, après celui là c'est fini

André Lafargue (1917-2017)

juillet 18th, 2017 Posted in Non classé

Voilà, André Lafargue est mort. Pendant son sommeil, la nuit du 17 au 18 juillet, à l’âge de cent ans et quinze ou seize jours, au terme d’une vie riche et presque romanesque.

Voilà comment sa mère, dans ses mémoires, se rappelle de sa naissance :
(la langue est un peu étrange car elle était britannique)

Nous nous installâmes dans un petit appartement Rue du Hameau et là naquit notre petit André qui fut très pressé pour faire son entrée dans le monde. Nous avions pris toutes les dispositions pour expédier Claude [son frère] au bord de la mer avec notre bonne très sérieuse et expérimentée mais le jour même prévu pour leur départ je donnai signe d’un accouchement, un mois d’avance sur le programme. Lorsque l’on me présenta l’enfant je ne le trouvai point beau, vieillot avec un menton peu apparent. Heureusement chez les nouveaux-nés les transformations se font très rapidement et devant l’œuvre accomplie se manifesta l’admiration des parents. Il faut vous signaler que notre 5ème étage se trouvait dans l’axe de la Grosse Bertha, un gros canon placé à une centaine de kilomètres de Paris, insoupçonné de tous -. La guerre est toujours riche en innovations. Notre brave concierge carillonnait à notre porte dès que les sirènes donnaient l’alerte, en pure perte, car notre décision fut prise. Mieux valut rester tous les quatre réunis que descendre dans les caves au risque de prendre du mal. « Advienne qui pourra » fut notre devise. La guerre a ceci de particulier: elle aiguise l’esprit de l’homme et le rend fertile, en inventions pour tuer et après guerre c’est le retour aux réjouissances dont on fut privé depuis 4 longues années. En attendant le retour à la paix nous pûmes suivre le développement de nos fils.

Cependant nous avons connu des jours d’angoisse à leur sujet. Claude contracta une scarlatine compliquée d’une pneumonie et voilà que notre Benjamin entra en même temps dans un état somnolent refusant toute nourriture. Bien entendu nous eûmes recours à la faculté. Deux pontifes furent appelés en consultation qui ne nous donnèrent que des hypothèses peu réjouissantes. Craintivement je suggérai une scarlatine ayant aperçu une furtive éruption de rougeurs. Cette suggestion fut repoussée dédaigneusement. Sa langue ne fut pas caractéristique de cette maladie. Le temps passa, nous plongeant dans les pires craintes puis un beau jour l’enfant s’agita en réclamant sa bouillie. A partir de ce moment tout rentra dans l’ordre sans que nous sachions le fin mot de cette mystérieuse maladie.

Pour moi, André a longtemps été une légende familiale plus qu’un grand-père : un homme que nous ne voyions guère qu’une fois l’an, mais dont nous entendions parler. Il avait fait la guerre, il avait été résistant, il avait été déporté, il en était revenu, il ne voulait pas en parler. On peut lire un peu sur sa vie dans cet article publié récemment par son journal, Le Parisien.
Critique de cinéma et de théâtre, il nous envoyait des places pour des avant-premières de films, pour des représentations de cirque, pour des pièces de théâtre. Et chaque fois que nous nous présentions à l’accueil, on nous traitait comme des personnes de la plus grande importance, et le directeur du lieu venait souvent nous accueillir en personne : « Ah ! Votre grand-père ! Votre grand-père ! Quel homme ! ». Tout Paris connaissait André mieux que nous, qui débarquions de notre banlieue avec l’impression d’être des cousins de province un peu hébétés, étourdis par les lumières de la ville et à la poursuite d’un élégant courant d’air.
Je ne connais pas le détail ni la chronologie des faits, mais André avait quitté son épouse, ma grand-mère Ameyna, qui m’a semblé attendre son retour jusqu’à sa mort, à la fin des années 1980. C’est après que nous avons commencé à nous voir un peu plus. À peine plus, mais suffisamment pour nous connaître un peu mieux. Il vivait depuis des décennies avec une autre femme, avec qui il s’est finalement marié.

Il y a une quinzaine d’années, je lui ai demandé s’il accepterait que je l’interviewe. Je voulais planter une caméra en face de lui pour l’interroger sur la naissance de la résistance, dont il aimait parler, puis sur ses années de journaliste mondain — il avait des histoires à raconter avec Michèle Morgan, Bourvil, Fernandel, Audrey Hepburn, Alain Saint-Ogan, Otto Preminger. Plus encore, j’aurais voulu connaître mieux sa jeunesse, sa vie avant-guerre. Je lui ai demandé, donc, et il m’a répondu : « je ne vais pas refuser à mon petit-fils ce que j’ai accepté pour la chaîne Histoire ». Et ça m’a suffi, je n’ai jamais mis mon projet à exécution. Je sais que ma petite sœur l’a enregistré, mais j’ignore le contenu de leurs échanges.

Un tout petit homme aux yeux malicieux, qui pouvait faire des blagues sur son âge presque jusqu’à sa mort, et qui était d’une grande élégance à tout point de vue. Il se rendait chaque jour à la rédaction du Parisien, où il avait toujours son bureau bien que retraité depuis trente ans : il faisait partie des murs, et je pense que ses collègues constituaient sa vraie famille.

  1. 3 Responses to “André Lafargue (1917-2017)”

  2. By FoucPerotin on Juil 18, 2017

    Ton billet est bien.
    Amitiés,
    F.

  3. By Xavier on Juil 25, 2017

    Il a un petit peu de presse :

    https://www.lettreaudiovisuel.com/deces-dandre-lafargue-figure-du-parisien/

    http://www.lefigaro.fr/theatre/2017/07/18/03003-20170718ARTFIG00180-pour-saluer-andre-lafargue-resistant-et-journaliste.php

  4. By Jean-no on Juil 25, 2017

    @Xavier : merci ! Et aussi Le Parisien, Le Monde, Libé.

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