Profitez-en, après celui là c'est fini

À la recherche de Vincennes

avril 2nd, 2015 Posted in Après-cours, Mémoire

À l’occasion du quarantenaire de l’Université Paris 8, Jean-Louis Boissier avait évoqué le projet de faire une performance-pèlerinage (c’est moi qui utilise le mot pèlerinage, la formule choisie était plutôt « parcours-performance ») dans le bois de Vincennes, sur les lieux où a été fondé, le premier janvier 1969, le « Centre universitaire expérimental de Vincennes ».

vincennes_arbre

Cela ne s’était pas fait à l’époque, il y a cinq ans, mais seulement lundi dernier. Nous avons été une trentaine, peut-être un peu plus, à suivre Jean-Louis Boissier et Liliane Terrier dans les allées du bois, à la recherche d’un point de repère, un grand arbre que l’on trouve sur les photos d’époque et qui nous indiquerait à coup sûr où se trouvait l’entrée de l’université.

Car il ne reste aucune trace, pas un parpaing, pas même une plaque commémorative : tout a disparu en 1980 lorsque l’Université Paris 8 a quitté Vincennes pour Saint-Denis. Le trajet qui sépare le métro de l’université m’a semblé étonnamment long, et je me demande s’il n’était pas un peu désagréable la nuit. Avant d’atteindre le fameux arbre, d’actuels étudiants de Paris 8 ont lu à voix haute les descriptifs de cours de l’époque, textes qu’on ne pourrait plus écrire aujourd’hui dans ce genre de cadre, sans doute, tant ils étaient politiques. Je n’ai pas tout retenu, mais à côté du cinéma et d’autres arts plastiques, il était question d’impérialisme, de prolétaires, de défense des travailleurs et de Mao. L’université de Vincennes avait aussi été créée pour tenir les intellectuels « gauchistes » de diverses sensibilités hors de Paris, tous ensemble, et sous surveillance.

vincennes_bibliotheque

La bibliothèque

Nous avons traversé une trouée d’arbres jeunes : « ici se trouvait la bibliothèque ». Plutôt poétique, comme on me l’a fait remarquer, d’imaginer que la maison des livres s’est finalement transformée en forêt, que les livres sont en quelque sorte redevenus des arbres. Nous avons traversé le fantôme du bâtiment D, celui de la philosophie, où ont enseigné Deleuze, Foucault et Lyotard.

Nous avons appris que le centre universitaire expérimental, dont la naissance a été précipitée par mai 1968, s’inspirait des universités américaines, moins cloisonnées, n’empêchant pas un étudiant en philosophie de suivre des cours de cinéma et ne réservant pas les enseignement à des niveaux étanches. La jeune université s’adressait à des étudiants de tous âges, de toute origine sociale, de toute nationalité, bacheliers ou non, et accueillait tout particulièrement les travailleurs. Une telle cohérence entre les intentions politiques et leur mise en application par l’enseignement semble presque impensable à présent.

vincennes_troupe

Et c’est pour me rappeler ça que je suis heureux d’avoir été là. Je suis né un mois avant cette université, et toute mon enfance, j’ai écouté des adultes — mes parents et leurs amis — parler continuellement de politique. J’ai défilé pour défendre les bergers du Larzac ou pour combattre le nucléaire. J’ai assisté aux débats culturels et politiques qu’organisait l’association « Plaisir de connaître »1 après des projections de grands films. Je n’ai bien entendu pas connu l’Université de Vincennes, mais son époque, où tout était politique, et notamment les arts, m’est familière.

Quand je suis arrivé à Paris 8, en 19932, je n’avais pas le baccalauréat — je ne l’ai toujours pas —, puisque cette université, dès son origine et jusqu’à présent, accueille des étudiants non-bacheliers, sur dispense3, je fais donc partie de ceux qui ont profité de l’ouverture particulière à cette université, et j’ai suivi avec passion des cours divers hors du département art : Chinois, scénographie ou encore programmation. J’ai suivi les cours d’un certain nombre d’enseignants qui étaient à Paris 8 dès sa naissance ou presque. Je n’ai pas connu l’époque où les enseignants de Paris 8 ne donnaient pas de notes, mais je me souviens d’un prof historique qui donnait un quinze sur vingt aux étudiants qui ne voulaient pas aller à son cours, et d’un autre qui, après une grève, expliquait qu’il ne fallait pas pénaliser les étudiants en ne les notant pas, puisque faire la grève, c’était déjà agir. Vingt ans plus tard, j’ai moi-même beaucoup de mal avec le principe de validation scolaire ou encore de présence forcée : les étudiants qui ne viennent pas en cours le font parce qu’ils ont mieux à faire ailleurs, et quant aux notes, je les rends sans y croire spécialement, seul m’importe de penser que j’ai pu accompagner des projets ou des personnes pendant un petit temps de leur formation.

vincennes_affiches

Des affiches en soutien aux luttes des pensionnaires de foyers Sonacotra, commémorant l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises en 1848, en soutien aux agents de nettoyage à l’université, ou encore aux vietnamiens sous les bombes étasuniennes,…

L’action me semble avoir été au cœur du projet universitaire de Vincennes, puisque c’est là qu’a été inventée, sous l’impulsion de Frank Popper4, la discipline nommée « arts plastiques », qui entendait enseigner l’art à la fois comme pratique et comme théorie, l’un nourrissant l’autre, loin des habitudes universitaires traditionnelles en sciences humaines, plutôt fondées sur l’idée que celui qui produit un objet et celui qui l’étudie sont distincts. C’est à Paris 8 aussi qu’ont été créés les premiers départements universitaires en cinéma, photographie, théâtre, psychanalyse ou informatique — disciplines qui existaient dans diverses écoles spécialisées, mais pas à l’université.

vincennes_linogravure

Pour finir, Jean-Louis et Liliane ont évoqué leur travail sur l’impression en sérigraphie ou en linogravure : affiches, mais aussi calendriers ou tee-shirts. Relevant de l’agitprop, inspirée de la tradition propagandiste chinoise ou du travail de Frans Masereel, notamment, cette production est aussi liée à la pédagogie de Célestin Freinet (et avant lui de Rousseau bien sûr), qui bouleverse les rapports entre maître et élève, et place au centre de sa pédagogie la participation volontaire, la promenade, et enfin la publication imprimée.

Entre les branches d’une cabane qui ressemblait, du fait de notre présence, à un curieux sanctuaire animiste, Ye Xin, peintre et enseignant à Paris 8, ainsi qu’une ancienne étudiante, Pascale Veyron, nous ont montré, avec leurs œuvres, le fonctionnement d’une presse à lino/xylogravure.

Second

Second pèlerinage : nous sommes allés nous réchauffer dans le café où a été tournée la célèbre scène du Madison, dans le film Bande à Part (1964), de Jean-Luc Godard, que Jean-Louis nous a montré sur son smartphone.

Et puis on est rentrés, chacun, sans doute, avec la même question en tête : Que reste-t-il de Vincennes ? Des bâtiments, rien. Mais de l’esprit ? De l’ambition d’enseigner autrement ?

Liliane Terrier et Jean-Louis Boissier ont créé un site qu’ils alimentent régulièrement avec des textes et des documents qui rendent compte de cette histoire : rvdv.net/vincennes

  1. l’Association « Plaisir de Connaître » accueillait des invités tels que Jean-Claude Guillebaud, Raymond Depardon, René Dumont ou encore Italo Calvino. Les affiches qui annonçaient ces événements étaient sérigraphiées à partir d’écrans dessinés directement à la main, avec du latex, à la manière des affiches de mai 1968. []
  2. À l’époque, j’effectuais mon service national et j’avais abandonné les Beaux-Arts de Paris. C’est le jour de mon mariage, le 11 avril 1992, il y aura vingt-trois ans dans quelques jours, que Bruno Koper, ami de mes parents et chargé de cours à Paris 8, m’a vanté son université et m’a dit qu’elle était tout à fait appropriée à quelqu’un comme moi. Il ne s’était pas trompé, qu’il en soit remercié ! []
  3. Pour être accepté, j’avais dû rédiger un dossier expliquant mes motivations, et participer à un petit examen, qui consistait en une rédaction portant sur un texte de Paul Éluard. []
  4. Frank Popper, né en 1918, est un théoricien de l’art qui a accompagné les mouvements de l’art cinétique/optique, mais aussi la création interactive. Son ouvrage le plus célèbre se nomme Art, action et participation. On le crédite souvent de l’invention des arts plastiques à l’université et on lui doit les recrutements d’un grand nombre des enseignants en art qui ont fondé l’Université Paris 8. []
  1. 8 Responses to “À la recherche de Vincennes”

  2. By Sylvette on Avr 2, 2015

    Ouais non mais faut arrêter là avec Vincennes. C’est fini tout ça, maintenant c’est une université comme les autres mais en pire.

  3. By Jean-no on Avr 2, 2015

    @Sylvette : c’est sûrement pas une fatalité.

  4. By Denys on Avr 2, 2015

    Oui, il faut arrêter. D’abord, tu te fais du mal et, surtout, tu idéalises une situation que j’ai connue à la toute fin de l’histoire, en 1979, au département cinéma où, en début d’année, on se retrouvait à 80 pour analyser plan par plan un film d’Alfred Hitchcock diffusé sur une télé. Les bâtiments, structures métalliques provisoires, auraient de toute façon été démolis de nos jours, les WC auraient plu à Coulmont puisqu’il n’y avait pas de portes et, pour accéder à l’université, il fallait en effet traverser tout le bois de Vincennes, grand lieu d’épandage de préservatifs usagés. Et je parle pas du souk, ni du dazibao vantant sur des mètres carrés la gloire du grand leader Kim Il Sung.

    On était, en plus, toujours dans les années 1970, à subir, comme sans doute dans n’importe fac de lettres à l’époque, cette interminable logorrhée gauchiste d’adhésion obligatoire, dispensée par ces petits flics moralisateurs que l’on retrouve aujourd’hui repeints en vert et qui réussissaient fort bien, comme aujourd’hui, à camoufler sous leurs discours leurs jeux de pouvoir et leurs ambitions personnelles. En bref, cette époque, j’ai détesté.

    Cela ne m’empêche pas de reconnaître ce que cette université avait d’unique, et que résume bien ce terme aujourd’hui inconcevable d’expérimental, avec son mélange de matières nouvelles, d’enseignants pas vraiment orthodoxes mais de très haut niveau, et d’étudiants de tous âges et de toutes origines, même si j’attends la démonstration statistique et sociologique de la réalité de cette « université de travailleurs », ça, oui, je l’ai déjà dit (http://dirtydenys.net/index.php?post/l-autre) je le regrette.

  5. By Jean-no on Avr 2, 2015

    @Denys : on m’a dit que sur la fin il y avait une faune toxicomane qui tournait autour de l’endroit et que ce n’était pas agréable.
    Je n’idéalise pas la réalité de cette fac, je ne l’ai pas connue à l’époque, bien sûr, mais au moins de ses ambitions.

  6. By Sylvette on Avr 3, 2015

    @Denys: je pense qu’hier comme aujourd’hui le camouflage est un peu transparent. Le vieux passé d’extrême gauche de P8 (pardon, de Université Paris 8 Vincennes à Saint Denis) se retrouve dans des habitudes de gouvernance assez déplorables. Quant aux locaux, je pense que P8 aujourd’hui est mieux lotie qu’à Vincennes, mais pas très bien lotie non plus. Le fameux « campus » à la française, un truc hideux, sous-équipé et sans vie dans un coin de préférence sinistre: banlieue moche ou champs de betteraves. Je pense que j’aurais aussi détesté Vincennes, sans doute pas en bloc, mais les 70s ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable.

  7. By Sarah Wilson on Mar 3, 2017

    Ou puis-je trouver une liste de thèses dirigées à Vincennes? Je cherche à verifier
    celui de Jean-Louis Boissier

  8. By Jean-no on Mar 3, 2017

    @Sarah Wilson : j’ignore jusqu’à quand la base remonte mais vous pouvez vérifier les thèses passées et en cours ici : http://theses.fr/

  1. 1 Trackback(s)

  2. Mai 14, 2015: Vincennes ’70s » Blog Archive » Deux textes diffusés dans la clairière du département de philosophie

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