Profitez-en, après celui là c'est fini

Une grosse webcam steampunk

mai 24th, 2008 Posted in Cimaises, Interactivité

L’artiste britannique Paul St George a réalisé, à l’occasion des 125 ans du pont de Brooklyn, une œuvre baptisée Telectroscope (qui est aussi le nom d’un des tous premiers projets de télévision, à la fin du XIXe siècle). Sous la forme de l’entrée d’un tunnel/longue-vue à l’aspect rétro-futuriste, façon Jules Verne, le Telectroscope permet à des gens qui se trouvent à New York de communiquer visuellement avec des gens qui se trouvent devant un dispositif symétrique, à Londres. Bien que l’artiste prétende que les images sont transmises, par un jeu optique, à l’intérieur d’un tunnel sous l’Atlantique, il semble raisonnable de penser qu’elles sont simplement diffusées par un dispositif informatique assez standard (une caméra et un écran), en très haute définition. L’artiste s’est cependant amusé à inventer toute un passé à son Telectroscope, dont il attribue l’invention à son arrière-grand-père, et à mettre en scène son arrivée de manière assez spectaculaire, puisque le public a d’abord vu le foret géant d’un tunnelier sortir du sol.
On peut voir le résultat sur le blog associé au projet.

Cela ressemble un peu aux téléviseurs qu’imaginaient nos ancêtres, comme le Téléphonoscope. Le nom et même la forme de l’objet marquent fortement cet héritage.

Le dessin montré ci-dessus, signé par Georges du Maurier en 1879, est issu du journal Punch. Il présente le Telephonoscope de Thomas Edison, une invention qui n’a jamais existé. Le scientifique américain avait bien créé ce nom, mais l’appareil qu’il imaginait n’était qu’un système d’écoute à distance – un mégaphone à l’envers. L’imagination de Georges du Maurier s’est enflamé, ce dessinateur a donc inventé, sur un malentendu, l’idée même de la visio-conférence. Quatre ans plus tard, le dessinateur Albert Robida a proposé de nombreuses applications à un tel système, et notamment, la diffusion d’actualités filmées (le cinéma n’existait pourtant pas encore), le télé-achats ou la tenue de cours à distance. Le fantasme de la vision à distance était dans l’air puisqu’au même moment, le journaliste scientifique Louis Figuier a attribué de manière tout aussi fantaisiste une invention similaire à Graham Bell, sous le nom de… Télectroscope (on y revient).

De nombreuses œuvres ont exploité la téléconférence et l’industrie expose régulièrement des procédés de visioconférence extrèmement sophistiqués.
Dans le registre de l’art contemporain et dans un genre bien différent, je me rappelle notamment du très beau projet Light on the net (1996), par Masaki Fujihata. L’internaute (où qu’il se trouve sur la planète) pouvait allumer ou éteindre les lampes d’une rampe lumineuse placée dans un centre d’activités économiques japonais (Gifu Softopia). Pas de vision réciproque ici, mais une forme de communication visuelle muette : l’internaute signalait son existence aux passants d’un lieu distant, et pouvait la vérifier en images. Il y a eu de nombreux projets artistiques permettant à l’internaute d’agir sur un lieu lointain, mais celui-ci m’a toujours semblé particulièrement poétique.
Un an plus tôt, le projet MIT<->Lyon Information Transcript, par Piotr Kowalski (1995) reliait la 3e biennale de Lyon et le MIT de Cambridge selon un procédé complexe : la parole des uns et des autres était traitée par un logiciel de reconnaissance vocale, traduite par un logiciel de traduction, puis restituée par un logiciel de synthèse vocale. La même année, Maurice Benayoun proposait son Tunnel sous l’Atlantique pour relier le Centre Pompidou à Paris au Musée d’Art Contemporain de Montréal.
On peut même faire remonter l’art « télématique » (qui a commencé avec le téléphone, le fax ou l’e-mail) au tout début des années 1980 avec notamment Roy Ascott ou encore Electronic Cafe (Kit Galloway & Sherrie Rabinowitz).
L’idée n’a rien de radicalement neuf donc, si ce n’est qu’elle touche cette fois un public très large.

L’intérêt principal de ce Telectroscope est qu’il s’agit d’un monument situé en plein air, ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre aux flâneurs new-yorkais et londoniens. Les monuments (du latin moneo, avertir) servent à signaler des faits, des souvenirs, des hommes. Ici, c’est tout simplement l’existence d’autres visages, d’autres latitudes, d’autres pays, qui est rappelée. Ce contact purement visuel, dénué de médiation ou de commentaire, crée une proximité d’un nouveau genre : les gens se prennent en photo, se saluent, s’écrivent des mots et se regardent les uns les autres un peu comme on se regarde soi-même dans une glace. Quand verra-t-on la même chose entre Israël et le Cisjordanie, entre Bagdad et Washington, entre Pyong Yang et Séoul, ou bien même – mais là, je suppose qu’il y a une vraie impossibilité culturelle – entre Paris et une ville qui se situerait au delà du boulevard périphérique (ironique, moi ?).

On regrettera malheureusement que cette construction soit provisoire, puisque, sauf succès exceptionnel (c’est arrivé à la Tour Eiffel et à l’Atomium, donc pourquoi pas), elle sera démontée le 15 juin prochain.

  1. 2 Responses to “Une grosse webcam steampunk”

  2. By Enro on Mai 27, 2008

    L’installation de Masaki Fujihata me fait penser au neuvième épisode de la série « The Big Bang Theory » où nos jeunes héros installent un dispositif qui permet à n’importe qui sur Internet d’éteindre ou d’allumer la lumière… chez eux ! L’exploit les amuse mais laisse de marbre leur voisine hermétique à toute activité geek. Et je laisse le suspense sur la chute ;-)

  3. By Jean-no on Mai 27, 2008

    Bonne référence, amusant. J’ai lu sur cette série, elle donne assez envie. Un peu plus que son équivalent français qui passe sur NoLifeTV et qui s’appelle, je crois, Nerdz.

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