{"id":5701,"date":"2018-11-12T09:14:46","date_gmt":"2018-11-12T09:14:46","guid":{"rendered":"http:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/?p=5701"},"modified":"2018-11-12T09:15:19","modified_gmt":"2018-11-12T09:15:19","slug":"la-rencontre-1908","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/2018\/11\/12\/la-rencontre-1908\/","title":{"rendered":"La rencontre (1908)"},"content":{"rendered":"<p><strong><em>Un extrait crois\u00e9 des m\u00e9moires de mes arri\u00e8re grand-parents paternels, Jean \u00ab\u00a0Daddy\u00a0\u00bb Lafargue (1884-1974) et Florence \u00ab\u00a0Mummy\u00a0\u00bb Chamier (1884-1972).<\/em><\/strong><\/p>\n<h4>Le r\u00e9cit de Daddy<\/h4>\n<p>C&rsquo;est alors qu&rsquo;une jeune fille, que j&rsquo;admirais de loin depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0, telle une bonne f\u00e9e, se pencha sur moi&#8230; Nous habitions le m\u00eame immeuble et j&rsquo;avais parfois eu l&rsquo;occasion de la voir au cour des visites qu&rsquo;elle rendait \u00e0 ma m\u00e8re, par charit\u00e9 je crois, pour distraire la malade. A cette \u00e9poque, les jeunes filles de mon milieu \u00e9taient terriblement guind\u00e9es. Elles ne sortaient g\u00e9n\u00e9ralement qu&rsquo;escort\u00e9es de leurs parents ou, pour les plus riches, d&rsquo;une domestique, voire d&rsquo;une gouvernante anglaise ou allemande. Elles croyaient \u00eatre cultiv\u00e9es, n&rsquo;\u00e9taient que des poseuses. Pour la plupart, la scolarit\u00e9 s&rsquo;achevait avec le brevet \u00e9l\u00e9mentaire. Rarement elles allaient jusqu&rsquo;au brevet sup\u00e9rieur, \u00e9quivalent au baccalaur\u00e9at moderne. Leur conversation \u00e9tait, pour l&rsquo;essentiel, un petit bavardage sur des questions de mode. Elles \u00e9taient tr\u00e8s conventionnelles et souvent hypocrites. Par exemple, elle feignaient de ne pas comprendre les allusions faites au cours des conversations d&rsquo;adultes sur ces sujets cens\u00e9s \u00eatre interdites aux jeunes filles bien \u00e9lev\u00e9es alors que bien souvent elles lisaient sous leur traversins de terribles Zola ou des contes d&rsquo;Anatole France, tenaient entre elles des propos fort os\u00e9s et n&rsquo;avaient m\u00eame, pour certaines, aucun scrupule \u00e0 se faire consciencieusement tripoter par leurs jeunes amis, loin des regards maternels.<br \/>\nLa jeune fille dont je voudrais parler \u00e9tait toute autre. Vive, gracieuse, naturelle, spontan\u00e9e, souriante, svelte, souple, p\u00e9tillante d&rsquo;intelligence, habill\u00e9e avec beaucoup de go\u00fbt et souvent m\u00eame avec originalit\u00e9, elle m&rsquo;apparaissait comme un \u00eatre merveilleux, un esprit de l&rsquo;air, un souffle purifiant. J&rsquo;ignorais sa nationalit\u00e9 exacte, mais elle tenait ses propos, toujours tr\u00e8s spirituels, avec un accent anglais tr\u00e8s doux et tr\u00e8s agr\u00e9able. Je l&rsquo;admirais dans l&rsquo;ombre et le silence, et je ne crois pas qu&rsquo;avant la mort de ma m\u00e8re, j&rsquo;aie pu envisager un seul instant qu&rsquo;un jour je pourrais essayer d&rsquo;attirer son attention sur moi : elle m&rsquo;\u00e9tait tellement sup\u00e9rieure ! Or un jour vint o\u00f9, pour assister au mariage de ma s\u0153ur H\u00e9l\u00e8ne qui devait avoir lieu \u00e0 Angoul\u00eame, cette jeune fille accepta de m&rsquo;y accompagner. Elle s\u00e9journa quelques temps dans ma famille, comprit les sentiments que j&rsquo;avais pour elle, et lorsqu&rsquo;elle revint \u00e0 Paris, elle m&rsquo;\u00e9tait fianc\u00e9e&#8230; Elle s&rsquo;appelait Florence. Souvent depuis lors, j&rsquo;ai cherch\u00e9 \u00e0 m&rsquo;expliquer comment un tel miracle avait pu avoir lieu, comment elle, dot\u00e9e de tous les dons de la nature, elle qui \u00e9tait f\u00eat\u00e9e dans des milieux d&rsquo;artistes, d&rsquo;intellectuels raffin\u00e9s, elle qui \u00e9tait venue seule des antipodes de la France, qui avait voyag\u00e9 en Angleterre, en Allemagne, en Suisse, en Italie avant de s\u00e9journer plusieurs ann\u00e9es \u00e0 Paris o\u00f9 elle fr\u00e9quentait des esprits d&rsquo;\u00e9lite, avait pu s&rsquo;int\u00e9resser au pauvre gar\u00e7on que j&rsquo;\u00e9tais, \u00e0 ce petit ing\u00e9nieur sans situation, \u00e0 peine sorti de l&rsquo;\u00e9cole et qui ne connaissait rien du monde, rien m\u00eame de la vie \u00e0 Paris. Pourtant, et aussi incroyable que cela puisse para\u00eetre, il en f\u00fbt bien ainsi : c&rsquo;est en f\u00e9vrier 1909, \u00e0 l&rsquo;\u00c9glise Saint Fran\u00e7ois de Sales (ou plus exactement \u00e0 la chapelle Sainte Chantal, hors de l&rsquo;autel, car Florence \u00e9tait protestante) que fut c\u00e9l\u00e9br\u00e9e notre union pour le meilleur et pour le pire. Un avenir de bonheur s&rsquo;ouvrait devant moi apr\u00e8s ces moroses et p\u00e9nibles ann\u00e9es de ma jeunesse, et aujourd&rsquo;hui, apr\u00e8s cinquante sept ann\u00e9es de mariage, notre union se maintient dans une intimit\u00e9 qui n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 alt\u00e9r\u00e9e, bien que chacun de nous ai conserv\u00e9 sa personnalit\u00e9, je dirais m\u00eame sa libert\u00e9. Aucune d\u00e9cision, de quelque importance que ce soit, n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 prise, au cours de notre vie commune, sans un accord parfait.<\/p>\n<p>Une \u00e8re nouvelle commen\u00e7a pour moi qui m&rsquo;\u00e9tais toujours senti isol\u00e9, incompris, car j&rsquo;avais \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s une merveilleuse compagne, compr\u00e9hensive, affectueuse, capable de me donner cette confiance en moi qui m&rsquo;avait jusque l\u00e0 fait d\u00e9faut et cela non simplement par des mots mais par l&rsquo;atmosph\u00e8re que cr\u00e9aient, tout naturellement, son charme et son bon sens. Nous trouv\u00e2mes un petit nid d&rsquo;amour rue du Hameau, \u00e0 Auteuil, face \u00e0 des h\u00f4tels particuliers et aux arbres du parc Montmorency.<\/p>\n<figure id=\"attachment_5705\" aria-describedby=\"caption-attachment-5705\" style=\"width: 792px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-5705\" src=\"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/files\/2018\/11\/Eglise-Saint-Francois-de-Sales-Le-Portail-Entree.jpg\" alt=\"\" width=\"792\" height=\"506\" srcset=\"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/files\/2018\/11\/Eglise-Saint-Francois-de-Sales-Le-Portail-Entree.jpg 792w, https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/files\/2018\/11\/Eglise-Saint-Francois-de-Sales-Le-Portail-Entree-300x192.jpg 300w, https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/files\/2018\/11\/Eglise-Saint-Francois-de-Sales-Le-Portail-Entree-768x491.jpg 768w\" sizes=\"(max-width: 792px) 100vw, 792px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-5705\" class=\"wp-caption-text\">L&rsquo;\u00e9glise Saint-Fran\u00e7ois de Sales \u00e0 Paris<\/figcaption><\/figure>\n<h4>Le r\u00e9cit de Mummy<\/h4>\n<p>Un jour vint o\u00f9 mon amie m&rsquo;annon\u00e7a que je fus invit\u00e9e \u00e0 Cognac pour tenir compagnie \u00e0 une jeune fille que je connaissais bien, dont la m\u00e8re venait de mourir, et qui devait se marier prochainement. J&rsquo;acceptai l&rsquo;invitation, mais au moment de partir mon amie m&rsquo;informa qu&rsquo;il fut question d&rsquo;un autre projet. Il s&rsquo;agissait du fr\u00e8re de la dite jeune fille qui soumis \u00e0 des interrogations en vue du mariage persistait \u00e0 dire non. Mon nom fut enfin prononc\u00e9 et sa r\u00e9ponse fut \u00ab\u00a0Elle ne voudra jamais\u00a0\u00bb. Dans ces conditions ma r\u00e9plique fut \u00ab\u00a0Je ne pars pas\u00a0\u00bb. \u00c9motion dans mon entourage puis des supplications suivies d&rsquo;un toll\u00e9 d&rsquo;\u00e9loges sur la perfection du jeune homme en question qui n&rsquo;ont fait que m&rsquo;agacer d&rsquo;avantage. Enfin on me fit sentir que l&rsquo;heure pressait et qu&rsquo;un recul de ma part serait mal \u00e9lev\u00e9 \u00e9tant donn\u00e9 toutes les dispositions prises pour ce voyage. Me voil\u00e0 donc partie pour la gare d&rsquo;Austerlitz si j&rsquo;ai bonne m\u00e9moire.<br \/>\nJe tombe \u00e9videmment sur le jeune homme en question, lui aussi part pour Cognac.<br \/>\nNous faisons donc route ensemble et nous partageons un petit repas froid. Arriv\u00e9s \u00e0 Angoul\u00eame une auto devait nous conduire \u00e0 Cognac. A l&rsquo;arriv\u00e9e pas d&rsquo;auto \u00e0 l&rsquo;horizon. Apr\u00e8s un moment de r\u00e9flexion, mon compagnon d\u00e9cide que la seule solution possible \u00e9tait de me conduire chez ses grands parents qui habitaient cette ville en attendant la venue de sa s\u0153ur. \u00c9tonnement \u00e9vident de voir arriver leur petit-fils accompagn\u00e9 d&rsquo;une jeune fille et encore d&rsquo;une \u00e9trang\u00e8re. Inutile de vous dire que ma confusion fut \u00e0 son comble. La nuit venue pas encore d&rsquo;auto. Il ne resta qu&rsquo;une solution : passer la nuit sous ce toit, malgr\u00e9 tout tr\u00e8s hospitalier. Enfin le lendemain matin l&rsquo;auto tant attendue stoppa devant la porte et nous pr\u00eemes enfin la route de Cognac o\u00f9 j&rsquo;ai trouv\u00e9 ma jeune amie install\u00e9e chez sa s\u0153ur Marie. L&rsquo;atmosph\u00e8re fut cordiale et nous attend\u00eemes le grand jour du mariage c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans l&rsquo;intimit\u00e9 \u00e0 cause du r\u00e9cent deuil de sa m\u00e8re. Une fois que les mari\u00e9s s&rsquo;\u00e9clips\u00e8rent, je pensai naturellement \u00e0 mon retour mais mes h\u00f4tes me retinrent. Leur fr\u00e8re ressentait vivement la dispersion de son foyer et redoutait le vide apparu si brutalement dans sa vie. Je me trouvai dans une situation assez fausse n&rsquo;\u00e9tant aucunement poss\u00e9d\u00e9e de l&rsquo;id\u00e9e du mariage \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Enfin je me trouvai en contact tous les jours avec le fr\u00e8re de mes amies et dans un beau jardin nous \u00e9changions nos id\u00e9es et la lecture \u00e0 haute voix de sa part, alimentait la conversation parfois tr\u00e8s anim\u00e9e. Je fus frapp\u00e9e du tour s\u00e9rieux de son esprit et surtout de l&rsquo;absence totale de confiance en lui-m\u00eame et en son avenir. Une telle conception de la vie \u00e0 24 ans me parut impensable. Pour moi, la vision des choses fut toute autre. Depuis toujours la joie de vivre jaillissait du plus profond de mon \u00eatre. Je croyais en l&rsquo;humanit\u00e9, au bonheur et en toutes les manifestations de la nature si riches et vari\u00e9es. Ces points de vue si extr\u00eames furent le d\u00e9but d&rsquo;un attachement naissant. Puis l&rsquo;amour, telle une herbe folle s&#8217;empara de nos deux \u00eatres les liant corps et \u00e2me tout en les fondant en un seul, pour une tr\u00e8s longue vie. Au bout de deux mois notre union fut sacr\u00e9e par le mariage.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">(r\u00e9dig\u00e9 en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un extrait crois\u00e9 des m\u00e9moires de mes arri\u00e8re grand-parents paternels, Jean \u00ab\u00a0Daddy\u00a0\u00bb Lafargue (1884-1974) et Florence \u00ab\u00a0Mummy\u00a0\u00bb Chamier (1884-1972). Le r\u00e9cit de Daddy C&rsquo;est alors qu&rsquo;une jeune fille, que j&rsquo;admirais de loin depuis un certain temps d\u00e9j\u00e0, telle une bonne f\u00e9e, se pencha sur moi&#8230; Nous habitions le m\u00eame immeuble et j&rsquo;avais parfois eu l&rsquo;occasion &hellip; <a href=\"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/2018\/11\/12\/la-rencontre-1908\/\" class=\"more-link\">Continuer la lecture de <span class=\"screen-reader-text\">La rencontre (1908)<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[24],"tags":[],"class_list":["post-5701","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-cest-pas-moi-qui-lai-ecrit"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5701","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=5701"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5701\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":5707,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/5701\/revisions\/5707"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=5701"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=5701"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=5701"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}