{"id":3568,"date":"2016-09-16T12:36:34","date_gmt":"2016-09-16T12:36:34","guid":{"rendered":"http:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/?p=3568"},"modified":"2016-09-16T13:27:43","modified_gmt":"2016-09-16T13:27:43","slug":"le-carrosse-dore","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hyperbate.fr\/fatras\/2016\/09\/16\/le-carrosse-dore\/","title":{"rendered":"Le carrosse dor\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><small>(une conversation r\u00e9cente me donne envie de publier ici cette nouvelle, \u00e9crite il y a quatre ans \u00e0 Kali, en Croatie, en m\u00eame temps que je mettais la derni\u00e8re main \u00e0 mon livre <em>Les fins du monde de l&rsquo;antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours<\/em>. Les revues auxquelles je l&rsquo;ai soumise\u00a0l&rsquo;ont\u00a0trouv\u00e9e trop courte. \u00c9tant moi-m\u00eame un lecteur lent, sinon fain\u00e9ant, j&rsquo;ai toujours ador\u00e9 les micro-nouvelles)<\/small><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia, serif;\"><span style=\"font-size: large;\"> C\u00e9lestine de Beaulapin \u00e9tait une femme dont l&rsquo;esprit et la beaut\u00e9 enchantaient la cour de Louis le quinzi\u00e8me. Elle tenait r\u00e9guli\u00e8rement salon et les plus grands intellectuels, les Diderot, les Rousseau, les Grimm, les d&rsquo;Holbach et bien d&rsquo;autres (dont elle ne retenait pas toujours les noms) se pressaient pour \u00eatre invit\u00e9s \u00e0 sa table et s&rsquo;y illustrer dans des conversations philosophiques de la plus haute vol\u00e9e. Le roi lui-m\u00eame n&rsquo;aimait rien mieux que de fausser compagnie \u00e0\u00a0son intrigante ma\u00eetresse, la Pompadour, pour aller\u00a0s&rsquo;oublier entre les satins et la peau douce et parfum\u00e9e de C\u00e9lestine. Elle n&rsquo;\u00e9tait pas une fille facile, \u00e7a non, mais que peut-on refuser \u00e0 un roi, et qui plus est, \u00e0 un roi qui savait se montrer si d\u00e9licat amant\u00a0? Il n&rsquo;\u00e9tait m\u00eame pas si vieux. Il l&#8217;emmenait \u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit dans un carrosse dor\u00e9 tir\u00e9 par un \u00e9quipage de huit chevaux, et ils se rendaient tous deux jusqu&rsquo;\u00e0 un parc charmant rempli de fontaines, de rocailles, de grands et beaux arbres et de statues imit\u00e9es de l&rsquo;antique qui regardaient les amoureux d&rsquo;un air complice, \u00e9clair\u00e9s par la lune et par les torches que tenaient des domestiques muets. Elle se donnait r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 lui en ronronnant sur tous les tons des <em>\u00ab\u00a0oh, sire\u00a0!\u00a0\u00bb<\/em> qui signifiaient, selon les cas, que l&rsquo;audace du monarque la faisait rougir, ou que sa vigueur la transportait sur les plus hautes cimes du plaisir, <\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia, serif;\"><span style=\"font-size: large;\"> La livr\u00e9e de C\u00e9lestine \u00e9tait impressionnante, des centaines d&rsquo;hommes et de femmes d\u00e9diaient leurs journ\u00e9es \u00e0 faciliter son quotidien\u00a0: manger, circuler, faire salon, se lever, s&rsquo;habiller, se d\u00e9shabiller, se laver, il n&rsquo;est rien de tout cela qu&rsquo;elle aurait pu faire sans ses serviteurs. Sa toilette ne mobilisait pas moins de trois belles jeunes femmes, toutes fra\u00eeches, propres, parfum\u00e9es, aux bonnes joues roses, aux rires enjou\u00e9s et aux plaisanteries l\u00e9g\u00e8res. Elle \u00e9tait aim\u00e9e de ses gens, car elle savait les remercier de leur labeur d&rsquo;un discret sourire, d&rsquo;une caresse sur la joue, et parfois m\u00eame d&rsquo;une tape sur l&rsquo;\u00e9paule, ce qui semblait toujours un peu surprenant de familiarit\u00e9 virile venant d&rsquo;une fr\u00eale et belle jeune femme. Oui, C\u00e9lestine \u00e9tait heureuse. Mais ce qu&rsquo;elle aimait par dessus tout, ce n&rsquo;\u00e9tait ni la fr\u00e9quentation du roi, ni le commerce des grands intellectuels, ni m\u00eame les parties de jeu o\u00f9 elle perdait avec fi\u00e8vre des millions pour gagner avec d\u00e9dain des milliers, ruinant par l\u00e0 son \u00e9poux, un homme fade avec qui elle avait convenu depuis longtemps d&rsquo;\u00e9viter les rencontres. <\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia, serif;\"><span style=\"font-size: large;\"> Ce qu&rsquo;aimait vraiment C\u00e9lestine, c&rsquo;\u00e9tait ses trois meilleures amies, Barbara du Luxembourg, \u00c9milie de l&rsquo;Oise et Alison du Neuf-trois. <\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia, serif;\"><span style=\"font-size: large;\">Toutes trois se voyaient g\u00e9n\u00e9ralement deux fois par jour. Celles qui s&rsquo;\u00e9taient lev\u00e9es avant midi prenaient leur petit d\u00e9jeuner ensemble, et aucune n&rsquo;aurait manqu\u00e9 \u00e0 leurs rendez-vous d&rsquo;apr\u00e8s souper, o\u00f9 elles bavardaient g\u00e9n\u00e9ralement jusqu&rsquo;\u00e0 ce que le sommeil les gagne et que chacune rentre chez elle. Leur grand plaisir \u00e9tait de m\u00e9dire sur toutes leurs fr\u00e9quentations, ou d&rsquo;\u00e9changer des ragots sur les grands noms du temps\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Savez-vous que le baron d&rsquo;A* s&rsquo;est entich\u00e9 d&rsquo;une danseuse de l&rsquo;Op\u00e9ra\u00a0? Il rampe devant elle, qui sait en profiter pour se faire offrir toutes les choses dont, pourtant, aucune fille du peuple n&rsquo;a besoin. C&rsquo;est d&rsquo;un dr\u00f4le\u00a0!\u00a0\u00bb<\/i>. <i>\u00ab\u00a0Madame de T** a quitt\u00e9 Paris pour six mois\u00a0: son amant <\/i><i>l&rsquo;aura faite grosse<\/i><i> et <\/i><i>voil\u00e0 qu&rsquo;<\/i><i>elle part <\/i><i>enfanter<\/i><i> \u00e0 la campagne\u00a0!\u00a0<\/i><i>Songe-t-elle vraiment que Paris ne le saura pas<\/i><i>\u00a0?<\/i><i>\u00bb<\/i>.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia, serif;\"><span style=\"font-size: large;\">Lorsqu&rsquo;elles ne pouvaient pas se voir, elles \u00e9changeaient des billets, qu&rsquo;elles confiaient \u00e0 des porteurs. C\u00e9lestine avait un forfait confortable qui lui permettait d&rsquo;envoyer cent billets de 140 caract\u00e8res chaque jour. Si elle d\u00e9passait le nombre, le serviteur refusait tout simplement de se charger du transport, sans risque de d\u00e9passement. La m\u00e8re de C\u00e9lestine avait d\u00e9cid\u00e9 de souscrire ce forfait apr\u00e8s une facture exag\u00e9r\u00e9e qui avait valu \u00e0 la jeune femme une conversation aussi d\u00e9sagr\u00e9able que banale\u00a0: <i>\u00ab\u00a0je ne peux pas te faire confiance\u00a0\u00bb<\/i>, <i>\u00ab\u00a0avec ce que je gagne \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital\u00a0\u00bb<\/i>, <i>\u00ab\u00a0et puis ton p\u00e8re qui paie la pension quand \u00e7a le chante\u00a0\u00bb<\/i>,\u00a0<i>\u00ab\u00a0et sa pouffiasse qui trouve qu&rsquo;il me donne d\u00e9j\u00e0 trop\u00a0\u00bb<\/i>, <i>\u00ab\u00a0quand tu ne vivras plus sous mon toit et que tu auras un emploi stable, tu d\u00e9penseras ton argent comme tu le voudras\u00a0\u00bb<\/i>, etc.<\/span><\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-family: Georgia, serif;\"><span style=\"font-size: large;\"> Elle savait qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait pas \u00e0 plaindre\u00a0: ses trois amies avaient des forfaits plus restrictifs que le sien et leurs parents \u00e9taient plut\u00f4t plus s\u00e9v\u00e8res. M\u00eame s&rsquo;il lui arrivait de piquer des crises et m\u00eame si elle passait son temps \u00e0 se plaindre de sa \u00ab\u00a0daronne\u00a0\u00bb, elle savait bien que sa m\u00e8re l&rsquo;aimait beaucoup\u00a0et que c&rsquo;\u00e9tait pour son bien qu&rsquo;elle s&rsquo;inqui\u00e9tait parfois de voir sa fille passer tant de temps au XVIIIe si\u00e8cle et si peu \u00e0 \u00e9plucher les journaux d&rsquo;annonces d&#8217;emploi. <\/span><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(une conversation r\u00e9cente me donne envie de publier ici cette nouvelle, \u00e9crite il y a quatre ans \u00e0 Kali, en Croatie, en m\u00eame temps que je mettais la derni\u00e8re main \u00e0 mon livre Les fins du monde de l&rsquo;antiquit\u00e9 \u00e0 nos jours. 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