Ilan Manouach est un plasticien contemporain dont le support favori est le livre. Ses bandes dessinées conceptuelles, souvent largement construites à l’aide de technologies numériques (micro-travail, Intelligence artificielle,…), puisant volontiers dans l’œuvre d’autres artistes (Spiegelman, Hergé, Schulz,…) sont assez inclassables. Ses livres qui ne sont pas nécessairement destinés à être lus, et il joue avec le statut d’auteur d’une manière qui le rapproche d’une certaine tradition de l’art contemporain plutôt que de celle de la bande dessinée. Il est aussi éditeur et chercheur, titulaire d’un doctorat.
La rencontre aura lieu le vendredi 20 février 2026 à 15 heures, à la galerie Huberty et Breyne, 36 avenue Matignon à Paris.
Le travail de Sophie Savapa est à la fois expressif, narratif et abstractisant, empruntant autant à la bande dessinée qu’au design graphique, avec un intérêt marqué pour des techniques d’impression telles que la sérigraphie et la riso.
La rencontre aura lieu le vendredi 6 février 2026 à 15 heures, en salle A-070, à l’Université Paris 8. Elle est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.
À la suite des Cyberpunk (dystopie technologique), Steampunk (si la source d’énergie actuelle était toujours la vapeur), Solarpunk (réconciliation entre technologie et nature), Oceanpunk (un monde futur exclusivement maritime), etc., on peut imaginer d’innombrables sous-genres spéculatifs avec le suffixe « –punk », comme l’a fait l’artiste Florent Deloison avec le Giscardpunk, un registre rétrofuturiste qui s’inspire des promesses de modernité de la France de la fin des années 1970 : fusée Ariane, Minitel, TGV…
Le Havre pendant l’hiver 1944-1945
Ce workshop propose à ses participants de s’engager dans une autre forme de réflexion uchronique, que nous pourrions baptiser Perretpunk. La question posée est la suivante : à quoi ressemblerait le monde actuel s’il dérivait des formes produites lors de la reconstruction du Havre (Auguste et Gustave Perret, Marguerite Huré…) ? À quoi ressemblerait le Havre si cette ville avait dix millions d’habitants ? Si l’avion n’avait pas supplanté la navigation transatlantique ? Si Le Havre redevenait une place-forte pour protéger Paris des Anglais ? À quoi ressemblerait le Havre victime de la montée des eaux ?
Ou inversement (et là il faudra d’autres noms – franciscopolispunk ? Degrâcepunk ?), est-ce que Le Havre aurait pu être reconstruite autrement ? Ne pas subir de destruction à la fin de la guerre ? Ou encore, et si le Havre avait une histoire « underground » inconnue ?, etc. Le workshop, atelier d’urbanisme spéculatif, sera consacré à apporter des réponses à ces questions par les moyens que les étudiants, collectivement ou non, jugeront appropriés : maquette, montage photographique, cinéma, animation, édition, affiches, illustration, écriture, pièces sonores, réalité virtuelle, etc.
Le décor du Metropolis de Fritz Lang.
Ce Workshop durera du 9 au 13 février (avec une journée de relâche/autonomie le 11 février) et sera animé par Stéphane Trois Carrés et Jean-Noël Lafargue. Toutes années, 20-25 participants.
Auteur de bandes dessinées et de dessins de presse, Morvandiau peut être qualifié de militant de la bande dessinée alternative, puisqu’il a fondé et présidé l’association rennaise Périscopages et le festival du même nom. En 2023, il a soutenu une thèse de doctorat en arts plastiques intitulée L’art de la contrebande ? : une cartographie de la bande dessinée alternative francophone (1990-2015).
La rencontre aura lieu le vendredi 30 janvier 2026 à 15 heures, en salle A-070, à l’Université Paris 8. Elle est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.
Ilan Manouach, le 20 février 2026 à 15h00, (galerie Huberty & Breyne, 36 avenue Matignon)
Claire Braud, le 6 mars 2026 à 15h00
Laurent Lolmède 13 mars 2026 à 15h00
Magali Le Huche 20 mars 2026 à 15h00
N’hésitez pas à consulter régulièrement cette page pour vérifier les dates des interventions car celles-ci peuvent changer. Les étudiants sont invités à venir avec un carnet de croquis et de quoi dessiner.
La vie affective de Supergirl est assez compliquée, on l’a vu dans le précédent article. Dans les numéro 388 et 389 de Adventure comics (janvier et févruer 1970), l’affreux Brainiac — un androïde à la peau verte dotée d’une intelligence « du douzième niveau », qui s’avérera être une intelligence artificielle puisqu’il a été créé par les ordinateurs-tyrans de la planète Colu — envoie un robot de sa fabrication séduire Supergirl avec pour mission de lui briser le cœur. Brainiac est un des principaux antagonistes de Superman1, et après une série d’échecs, il décide de s’en prendre à la cousine de son ennemi, histoire de se faire la main.
Pour s’assurer que Supergirl tombera amoureuse de son robot, Brainiac cherche un modèle idéal, et le trouve en la personne de Kimor Dinn, un détenu de Balton IV, une planète pénitentiaire pour délinquants juvéniles. Ce jeune homme narcissique (il collectionne les miroirs) connaît un succès immédiat avec toutes les femmes qui croisent son chemin. Il est un peu l’homologue masculin de Miss Dreamface la femme la plus belle du monde, si irrésistible que Superman envisage un jour de tout quitter pour elle et que son dessinateur, Joe Shuster ne la représente que de dos ou le visage caché par des fleurs ou autre artifice du genre2.
Brainiac le fait évader de prison afin de recopier sa personnalité et de l’implémenter dans un automate qui lui ressemble parfaitement, puis de se débarrasser de lui en l’envoyant sur une lointaine planète barbare. L’opération entière est un succès, et la version robot de Kimor peut être envoyée à l’Université de Stanhope sous l’identité de Kimberly O’Ryan, nouvel étudiant. En effet, Brainiac pense que Supergirl est, sous une autre identité, étudiante à Stanhope — ce qui est le cas.
Au même moment, Linda Danvers est nommée présidente par intérim du fan-club de Supergirl, c’est à dire d’elle-même. C’est à ce titre qu’elle rencontre d’abord Kim O’Ryan, dont le magnétisme animal lui fait perdre tous ses moyens : plus Kim est odieux et plus Linda/Supergirl se sent attirée. Le robot de Brainiac donne des ordres à Linda, la laisse payer seule la note au restaurant et la se sert d’elle comme bouclier afin d’éviter d’être aspergé d’eau. Il ne fréquente Linda que parce qu’il sait qu’elle est proche de Supergirl.
Lorsqu’il rencontre enfin Supergirl, cette fois avec son costume et ses cheveux blonds, le robot feint l’indifférence, rendant la super-héroïne plus amoureuse que jamais. Sous son identité civile, elle offre une bague à Kim — qui la jette avec dédain. Sous son identité d’héroïne, elle lui construit une automobile tape-à-l’œil. Tout est prêt pour l’exécution finale du plan de Brainiac : son robot doit humilier Supergirl en lui montrant à quel point elle s’est rabaissée par amour pour lui, avant de disparaître en déclenchant une bombe qu’il porte en médaillon. Selon les calculs de Brainiac, Supergirl, rongée par la culpabilité, quitterait son costume et sa vocation d’héroïne.
Mais voilà : le robot ne l’entend pas de cette oreille, car il n’est pas un robot, il est le véritable Kimor Din, qui est parvenu à se faire passer pour sa création aux yeux de Brainiac en plaçant un plastron de métal sur son torse. Supergirl emmène alors Kimor dans un mystérieux sanctuaire spatial où elle conserve ses anciens amoureux, qu’elle transforme en statues de pierre lorsqu’elle s’est lassée d’eux. Elle compte faire subir le même sort au mufle Kimor.
Dernier coup de théâtre : Brainiac apparaît, et recouvre l’héroïne d’un produit composé de kryptonite avant de s’enfuir. Grâce à la bombe de Kimor, Supergirl échappe à la substance qui était en train de la tuer… Elle révèle à Kimor que son petit musée d’amants pétrifiés n’était qu’un décor, une mise-en-scène destinée à l’effrayer et attirer Brainiac.
Supergirl retourne sur Terre avec Kimor, qu’elle confie à une ferme proche de Stanhope où l’on s’occupe de réhabiliter les jeunes délinquants tels que lui. L’héroïne s’en tire une fois de plus mais ne profite pas de l’occasion pour se poser la question de la toxicité de ses rapports aux hommes, elle qui s’est sentie irrépressiblement attirée par le plus odieux des goujats.
Notons que Brainiac a eu un fils adoptif (qui passait pour son fils biologique avant qu’on découvre qu’il était de nature artificielle), Brainiac 2, qui est lui-même un parent de Brainiac 5, un membre de la Légion des super héros et des Teen Titans,… et un amoureux transi de Supergirl. [↩]
Joe Shuster et Jerry Siegel, Superman: Mr. Mxyzptlk, 1944. [↩]
Dès la fin des années 1950 et tout au long de la décennie suivante, des agences matrimoniales1 — qui sous leur forme primitive existent depuis le tout début du XIXe siècle — ont été créées pour exploiter les capacités techiques de l’Ordinateur, pour tirer partie de sa réputation de précision scientifique et d’infaillibilité, mais sans doute aussi pour son aura mystérieuse, comme si la machine, puisqu’on ignore comment elle fonctionne, pouvait servir d’oracle et résoudre autoritairement les problèmes des cœurs solitaires. C’est un peu à la même époque et a priori avec le même genre de motivations qu’ont été créés des services d’horoscope informatisé, tel que le fameux Astroflash2.
Dans le numéro 384 d’Adventure Comics (septembre 1969), Supergirl, la cousine de Superman, cherche l’âme sœur. Elle est un peu jalouse de ses amies, qui trouvent des garçons charmants mais aussi plus forts qu’elles, car toute super-héroïne qu’elle soit, son idée du bon parti est semblable à celle de ses camarades, comme le dit le texte d’introduction : « Most girls go for the strong he-men3… The type who can protect them! But what about Supergirl? Could the mightiest miss on earth find a guy powerful enough to be the right choice for her? ». Supergirl, sur le conseil de ses amies, recourt an service de rencontres informatisé de l’Université (fictionnelle) de Stanhope4, mais elle le fait sous son identité civile, Linda Danvers, sans grand résultat, d’autant qu’elle est consciente qu’elle ne trouvera jamais l’homme de ses rêves sur sa planète d’adoption. Elle décide alors de se rendre dans la forteresse de la solitude de Superman, qui dispose d’un ordinateur assez puissant pour lui présenter des prétendants vivants sur d’autres planètes.
La jeune kryptonienne, qui sait tout faire, reprogramme les circuits de l’ordinateur créé par son cousin (qui sait tout faire aussi) afin que la machine cherche, dans tout l’univers, la personne qui lui correspondra. Et ça marche ! Sur la seconde planète du système solaire 447B vit un dénommé Volar, un homme particulièrement séduisant. Superman, arrivé entre temps, met en garde Supergirl : attention, les apparences peuvent être décevantes. Sa cousine se moque de l’avertissement, elle est une grande fille et elle vera bien par elle-même si ce Volar est « hit » ou « miss » — quitte ou double.
Après avoir parcouru des milliers d’années-lumière dans la galaxie, Supergirl atteint enfin la planète où réside Volar, dont elle fait la rencontre dès son arrivée, car comme elle il est un super-héros et comme elle, il pressent une catastrophe — un gratte-ciel en péril — et vient l’empêcher. Leur entente est immédiate, ils sont faits l’un pour l’autre, Supergirl est subjuguée par les traits de Volar qui, allant très vite en besogne, lui propose aussitôt de rencontrer ses parents. Sur le chemin, Supergirl constate que les autres habitants de la planète Torma sont moins sympathiques, ils semblent mépriser la super-héroïne ou rire de sa présence aux côtés de Volar, lequel semble insensible à leurs moqueries.
Supergirl est bien accueillie par Danon, le père de Volar, mais elle remarque que la mère de Volar, Mara, est traitée comme une servante dans sa propre maison. Assez rapidement, Volar explique à Supergirl que les femmes ont une position subalterne sur la planète Torma, position dûe à un visiteur venu d’un autre monde qui, par dépit amoureux, a inventé une technologie qui transforme les femmes en êtres soumis à la volonté masculine. Un ordre social fondé par un triste personnage ressemblant à nos actuels « incels »5, quoi. Dans un premier temps, le « Visiteur » a utilisé sa technologie pour enlever leur volonté aux femmes, mais très rapidement, il n’y a plus eu besoin de cette artifice : convaincues de leur infériorité, les femmes ont perpétué un ordre social dans lequel elles occupent une position subalterne.
On pense que le « visiteur » a ensuite continué voyager de planète en planète avec le but d’établir partout des dictatures patriarcales. Les hommes de la planète Torma ne veulent pas que Supergirl les aide, car sa puissance contrarie leur vision des rapports entre hommes et femmes. Si les femmes de Torma se sont fait imposer la vision masculiniste du « visiteur », les hommes, eux, n’ont visiblement pas eu besoin d’être hypnotisés pour s’y rallier. Dans un contexte aussi misogyne, Supergirl est étonnée de la camaraderie respectueuse avec laquelle Volar la traite, au point d’en venir à douter des sentiments que le jeune homme lui prête puisqu’il n’essaie pas de l’embrasser ni même de lui tenir la main. De son côté, la demoiselle n’a aucun mal à envisager une idylle avec ce jeune homme dont les manières la charment.
Grâce à ses sens supérieurement développés — rayons X et super-ouïe —, Supergirl surprend une conversation entre Volar et son père, qui évoquent la journée suivante, le « X-Day », à partir duquel Volar sera privé d’un sérum fourni par son père. Supergirl se demande si son « perfect match » est atteint de quelque maladie… Volar, voyant l’échéance approcher, et ne voulant pas que le grand secret qui l’afflige soit révélé, repousse Supergirl assez brutalement et cherche à la ce qu’elle quitte la planète, pour toujours. Mais l’intrépide jeune femme ne cède pas, et le matin suivant, elle pousse la porte de la maison de Volar. Elle découvre alors son grand secret : le jeune homme est…
…Une fille ! Visiblement troublée d’avoir été séduite par une personne de son propre sexe, Supergirl s’envole aussitôt, sans demander la moindre explication, et reprend la route de la Terre, vexée de sa méprise, qui donne un sens assez inattendu à l’expression « Hit or miss ». L’épilogue nous apprend que le sérum que confectionnait le père de Volar servait à faire fonctionner le masque que la jeune femme portait pour passer pour un homme. Si Supergirl s’est enfuie sans demander son reste, Volar tire une morale de leur rencontre : une femme a le droit d’être puissante et n’a pas à cacher ses qualités. Elle décide donc d’assumer son identité sexuelle en espérant voir les mentalités changer : « I’ll teach people that a girl can be as good as any man… And better than some! ».
Dans une publication du Silver Age destinée aux fillettes (Supergirl est née en 1959 de la demande des jeunes lectrices des aventures de Superman), on imagine mal un récit qui aille beaucoup plus loin que ça. Supergirl ne se demande pas si la situation la trouble (la soudaineté de sa fuite semble l’indiquer), elle ne se dit pas que l’homme idéal, pour elle, pourrait au fond très bien être une femme, elle ne se demande pas pourquoi l’ordinateur omniscient de la forteresse de solitude a jugé que Voltar était le bon parti pour elle, elle ne tire aucune conclusion sur la manière dont l’hétérosexualité sert de moteur aux schémas patriarcaux6. Au fil des péripéties de sa vie affective, Supergirl en restera plus ou moins toujours aux mêmes conclusions que la sorcière Samantha Stevens dans Bewitched : pour être aimée d’un homme, elle doit lui cacher qu’elle est plus forte que lui.
Quelques décennies plus tard, DC Comics conférera des orientations sexuelles gay/lesbienne, bi, pan ou trans à nombre des personnages de son univers : Batwoman, Catwoman, Harley Quinn, Poison Ivy, Green Lantern, toutes les Amazones à commencer par Wonder Woman, mais aussi des dizaines d’autres personnages plus récents, comme Andrea Martinez.
Supergirl #26, octobre 1998.
Andrea « Andy » Martinez est une actrice de stand-up, devenue la moitié de l’ange-de-l’amour-centaure Comet7, qui éprouve une attirance amoureuse pour Supergirl autant que pour son alter-ego Linda Danvers — sans savoir, pourtant, que les deux sont une même et unique personne. Au début de l’épisode, Andrea explique à Supergirl les failles de raisonnement de ceux qui utilisent la Bible comme justification à leur homophobie. Andrea taquine Supergirl d’une manière plus sensuelle que romantique, faisant notamment allusion au trouble que provoque l’odeur de ses cheveux. Mais Supergirl, elle, ne se sent attirée par Andrea que sous sa forme masculine et lui reproche de l’avoir un peu piégée, non pas en lui dissimulant son genre, mais en recourant (sans chercher à le faire) à son pouvoir surnaturel d’ange-de-l’amour : comment savoir si l’attirance qu’elle éprouve est authentique ? Les deux femmes ne se quittent cependant pas en mauvais termes.
The Scientific Marriage Foundation (US), 1957 ; Com-Pat (UK), 1964 ; Operation Match (US), 1965 ; Dateline (UK), 1966. [↩]
La société Astroflash a été créée en 1966. Son succès a été immédiat. En 1968, un bureau d’Astroflash a été installé dans un passage des Champs-Élysées. Les badauds se pressaient devant la vitrine pour regarder l’imposante imprimante matricielle d’un ordinateur IBM/360 produire des mètres de listings astrologiques. [↩]
On peut traduire He-Man par « un vrai mec ». C’est le nom anglo-saxon du héros nommé Musclor en France. L’expression « he-man » n’est pas forcément courante. On notera que deux ans plus tôt est sorti aux États-Unis un film intitulé She-Man, dans lequel un soldat viril et apprécié des femmes est, à coup d’œstrogènes, peu à peu transformé en femme. [↩]
On se rappellera que Operation Match, service de rencontres créé en 1965, était destiné aux étudiants de l’Université Harvard… Université où, en 2004, Mark Zuckerberg a créé Facebook, qui était la continuation de Facemash, un service en ligne d’évaluation, par les étudiants d’Harvard, de l’« attractiveness » des étudiantes de la même université. [↩]
Incel : involuntary celibate/célibataires involontaires, lire l’excellent Le droit au sexe, par Amia Srinivasan (en poche chez Points depuis 2024), qui parle très bien de cette sous-culture qui entend créer un ordre sexuel motivé par les rancœurs des hommes qui se sentent rejetés par les femmes. [↩]
C’est ce que feront les théoriciennes du lesbianisme politique une douzaine d’années plus tard (Love Your Enemy? The Debate Between Heterosexual Feminism and Political Lesbianism, Sheila Jeffreys/Leeds Revolutionary Feminst group, 1981… Mais que faisait déjà Charlotte Perkins Gilman en 1915 avec son utopie Herland.) [↩]
Au début des années 1960, Comet était un cheval magique que Supergirl a d’ailleurs embrassé lorsqu’il avait la forme d’un jeune homme dans l’épisode The Day Super-horse became Human du numéro 311 d’Action comics (avril 1964) ! [↩]
Cessez d’utiliser cette plateforme comme l’un des principaux porte-parole des communications officielles en France. Il existe des alternatives bien mieux modérées et régulées, et il est même possible de gérer sa propre plateforme. Si vous allez ailleurs, les journalistes et les citoyens qui veulent consommer l’information du gouvernement français iront aussi ailleurs. Le propriétaire de cette plateforme est ouvertement opposé aux valeurs de la Constitution française. Il publie régulièrement des théories du complot, sape délibérément les processus démocratiques dans son propre pays et à l’étranger, et adopte régulièrement une rhétorique raciste, misogyne et homophobe. Il est embarrassant que nos ministères officiels et des personnalités importantes, y compris le cabinet du président, continuent d’ajouter régulièrement du contenu à cette plateforme. Non seulement ils soutiennent tacitement le propriétaire, mais ils lui remplissent les poches.
(Pétition que l’on peut signer sur le site de l’Assemblée nationale. La date limite est juin 2029. Si cinq-cent mille personnes signent d’ici là, un débat parlementaire peut être organisé. Pour l’instant, on en est à cinquante fois moins)
Je tique sur la formule « les citoyens qui veulent consommer l’information du gouvernement français », qui me semble vraiment curieuse — la citoyenneté n’est pas une foire à la saucisse, informer est un devoir de nos gouvernants et l’exercice de la citoyenneté passe par le fait d’être informé de l’action publique —, mais aussi et surtout sur la demande de censure qui est induite par ce texte, et sur l’idée que X-ex-Twitter serait un espace de parole libre, et que cette liberté ferait, par essence, le jeu de toutes les idées les plus détestables.
Vue imaginaire de l’Agora athénienne, par J. Bühlmann (1880). L’invention de la Démocratie, aime-t-on dire.
Le problème d’X-ex-Twitter n’est pas que cette plate-forme n’est pas modérée, c’est au contraire qu’elle l’est, de manière discrète et sournoise, en distribuant la visibilité et l’invisibilité des personnes au gré de choix commerciaux et idéologiques. Tout le monde a le droit de s’exprimer sur X, sans censure explicite, mais aussi sans garantie de pouvoir être lu par ceux à qui on s’adresse, et sans aucun moyen de mesurer la portée de ses interactions. X « aime » maximiser ce que les spécialistes des réseaux sociaux appellent « l’engagement » — c’est à dire la durée et l’intensité de l’implication des différents participants —, et cela fait longtemps qu’on a découvert que la polémique, le défoulement, le besoin de se sentir supérieur, constituaient des moteurs « d’engagement » autrement plus efficaces que bien des activités sociales plus positives. Il semble clair que les situations de confrontation entre groupes irréconciliables sont favorisées par l’algorithme, d’où une ambiance généralement électrique, mais la mannœuvre est difficile à vérifier autrement que de manière empirique.
Les vestiges de l’Agora de Segeste, en Sicile (à l’époque colonie grecque), par Davide Mauro (Wikimedia Commons)
Les abonnés à Twitter se trouvent sur un simulacre d’agora, où ils sont, certes, autorisés et encouragés à dire ce qu’ils veulent, mais où ils peuvent se retrouver, par décision algorithmique, inaudibles et invisibles1, sauf à jouer le jeu attendu par la plate-forme, qui consiste soit à poster d’une manière qui agrée l’algoritme, soit à acheter son confort et sa visibilité en souscrivant aux formules d’abonnements « premium » ou « premium+ ». Par ailleurs, si les opinions d’Elon Musk le regardent, la manière dont elles sont imposées à la totalité des abonnés à son réseau social, qui n’ont apparemment pas le droit de rater un de ses posts2, est assez ahurissante, c’est comme si chaque courrier que l’on reçoit était accompagné des élucubrations politiques du directeur des postes.
Une décharge publique en Grèce, par Truckdriver53 (Wikimedia Commons)
X-ex-Twitter — et ça me coûte de l’admettre — est devenu une plate-forme sociale particulièrement déloyale, une plate-forme anti-sociale, si on peut dire, et les responsables politiques, médiatiques ou autres doivent être conscientes qu’en en faisant un de leurs seuls canaux de communication3, elles participent à la légitimation d’un projet méphitique4.
Il m’est arrivé à plusieurs reprise de croire de bonne foi que des gens avaient disparu de Twitter et qu’eux pensent la même chose à mon sujet, les posts de l’un n’apparaissant plus automatiquement chez l’autre… [↩]
C’était en tout cas la manière dont ça se passait quand j’y étais encore. [↩]
Rester sur Twitter, pourquoi pas, mais alors pourquoi ne pas aussi poster sur BlueSky, Mastodon,… [↩]
En juin 1956 démaraient les conférences de Dartmouth, une série d’interventions de chercheurs regroupés autour du terme Intelligence Artificielle.
Dartmouth, 1956. De gauche à droite : Olivier Selfridge, Nathaniel Rochester, Ray Solomonoff, Marvin Minsky, Trenchard More, John McCarthy et Claude Shannon. Photo : famille Minsky.
Le mot avait été forgé et révélé quelques mois plus tôt, le 31 août 1955 précisément, par Marvin Minksky, John McCarthy, Nathaniel Rochester et Claude Shannon dans l’appel à participations qu’ils avaient lancé à la communauté scientifique1. Il est fréquent, en France, d’affirmer que ce moment est constitutif d’un malentendu autour de la locution artificial intelligence en pointant le fait que le mot « intelligence » ne signifie pas la même chose en français et en anglais, que nous, francophones, lui associons de nombreux concepts humains (esprit, compréhension, conscience,…) tandis que dans le champ anglophone, « intelligence » serait un synonyme d’« information », de « traitement des données » ou de « renseignement ». Le dictionnaire n’est pas tout à fait d’accord avec cette vision des choses, puisque toutes les acceptions du mot « intelligence » (philosophiques, psychologiques, juridiques…) existent en Français et en Anglais. Mais surtout, le mot « intelligence » a été choisi par McCarthy et Minksy précisément car son caractère vague et ambigu permettait des explorations tous-azimuts2, et peut-être même (on en a des indices dans la biographie de Marvin Minksy notamment3) pour l’imaginaire science-fictionnesque qu’il embarque, sans doute plus « sexy » pour obtenir un financement de la Rockfeller Foundation que de parler d’ateliers consacrés à l’automatisation de nouvelles tâches à l’aide d’ordinateurs, ou d’employer un mot moins dramatique mais aussi moins immédiatement parlant tel que « inférence ». L’Intelligence artificielle, en tant que discipline autonome, est donc née en 1955-1956 et fête ses soixante-dix ans. Mais cette date ne célèbre que l’invention du mot, car l’Histoire de l’Intelligence artificielle est un peu plus longue que ça.
La confusion entre ordinateur et cerveau n’a pas attendu l’invention du mot Intelligence artificielle, comme le montrent ces couvertures des livres Giant brains or machines that think (Edmund Berkeley, 1949) et Appareils et cerveaux électroniques (Albert Ducrocq, 1952). Le troisième, Thinking by machine (Pierre de Latil, 1957), est la version anglophone d’un livre originellement publié en 1956, donc strictement contemporain des conférences de Dartmouth. On est frappé par l’illustration antropomorphe et par le fait que la préface est écrite par Isaac Asimov.
On peut commencer par noter que la plupart des participants aux ateliers d’été de Dartmouth travaillaient déjà sur les sujets traités, et que la nouveauté est d’avoir fédéré toutes ces recherches en tant qu’un même objet d’étude. Au cours des décennies précédentes, Norbert Wiener (la Cybernétique), Stanislaw Ulam (automates cellulaires), John Von Neumann (machine autoréplicative) ou bien entendu Alan Turing (jeu de l’imitation), avaient amené des réflexions allant dans la même direction. On peut aussi se rappeler que dès la fin de le seconde guerre mondiale, l’Ordinateur, dont le grand public découvrait tout juste l’existence, a été comparé au cerveau (humain, forcément), puisque l’on parlait de Electronic brain ou de Mechanical brain.
The Invisible boy(1957). Un ordinateur machiavélique hypnotise un petit garçon et reprogramme un robot pour qu’on lui ajoute des composants qui feront de lui le maître du monde, un monde dont il compte supprimer toute vie biologique.
Il faut dire que la science-fiction avait déjà largement préparé le public à l’idée de machines capables de penser, voire de disposer d’une forme d’autonomie, d’intentions, de conscience. En se limitant aux récits qui n’engagent aucun procédé magique ou divin (j’exclus donc autant l’Eve Future de Villiers de l’Isle-Adam, le mythe du Golem que les statues animées d’Héphaïstos), on peut faire remonter l’idée d’Intelligence artificielle à la nouvelle L’Homme le plus doué du monde, publiée par Edward Page Mitchell en 18794. On peut citer ensuite Le Miroir flexible de Régis Messac (1933) ; Swords of Mars, par Edgar Rice Burroughs (1934) ; Twilight, par John Campbell (1934 aussi) ; Le monde des non-A d’A.E. Van Vogt (1945) ; A Logic named Joe, par Murray Leinstein (1946) ; Les ordinateurs de divers récits d’Isaac Asimov, Arthur C. Clarke, Stanislaw Lem, Frederic Brown… Et tout ce qui en découle depuis, soit des milliers de nouvelles, de romans, de films, de séries5.
Une tablette sumérienne, qui pouvait servir de support à des récits, des contrats, des registres comptables ; un abaque chinois, qui permet d’effectuer des calculs sur des nombres potentiellement très grands ; Un Quipu inca, système de cordes à nœuds qui servait à noter des informations telles que des nombres, mais aussi des messages ; l’Ars Magna de Ramon Llull, invention du XIIIe siècle destinée à générer des contre-arguments théologiques en réponse à une combinaison d’arguments. Autant d’outils qui permettent d’augmenter des facultés de l’intelligence humaine en recourant à un artéfact.
On peut identifier de nombreux jalons dans l’Histoire de la compréhension et de la modélisation des fonctions de l’esprit humain : Aristote6, Ramon Llull, René Descartes, Baruch Spinoza, John Locke, Gottfried Leibniz, Julien Offray de la Mettrie, David Hume, Charles Babbage et Ada Lovelace, George Boole, Charles Darwin, Samuel Butler (et tant d’autres personnes qui ont réfléchi aux conséquences anthropologiques de la mécanisation au cours du XIXe siècle), Georg Cantor, Andreï Markov, David Hilbert, Ludwig Wittgenstein, Alfred Korzybsky, Alonzo Church, la neurologie, la psychologie, l’éthologie, les sciences cognitives,…
Le papyrus Edwin Smith, vieux de 3500 ans, est un traité de médecine qui ressemble fort aux « Systèmes experts » issus de la recherche en Intelligence Artificielle des années 1960. En effet, il fait une liste de symptômes accompagnés de conditions (if…then) : Si tu procèdes à l’examen d’un homme atteint d’une fêlure d’une vertèbre du dos, tu lui diras : « Étends tes jambes puis replie-les ! ». Il les étendra mais les repliera de manière subite à cause de la douleur qu’il causera dans la vertèbre du dos qui est atteinte. Tu diras à ce sujet : c’est un mal que je peux traiter. Tu devras l’installer étendu sur le dos, puis (etc.)
J’irais encore plus loin dans le temps en remarquant que l’externalisation artificielle (mais non automatisée, bien sûr) de fonctions de l’esprit humain (numération ; calcul ; mémoire ; perception ; raisonnement) est un domaine que l’on peut faire démarer au Néolithique (notation mathématique ; écriture) voire même au Paléolithique, avec l’invention du dessin — une technique qui permet de fixer la perception optique, la compréhension des objets perçus, et qui a sans doute aussi servi de support à des récits. En 2018, sur l’île de Bornéo, on a découvert d’extraordinaires peintures rupestres qui ont au moins 40 000 ans. Je crois que ce record a été dépassé depuis, mais conservons le nombre : l’Intelligence artificielle a soixante-dix ans, mais elle a aussi quarante mille ans, au moins. Disons quarante mille soixante-dix ans.
Une salle de la grotte de Lascaux — enfin une partie de sa réplique (Lascaux II a priori). Vieilles de 15 à 20 000 ans, ces peintures savantes, exécutées par des artistes habiles, capables de synthétiser graphiquement leurs connaissances des sujets représentés, lui ont valu le surnom de « Chapelle sixtine de la préhistoire » et ont même un temps laissé certains croire que la France était en quelque sorte le berceau du génie artistique mondial. Depuis, des grottes aux mêmes caractéristiques ont été découvertes dans bien d’autres pays, et leur datation toujours plus éloignée dans le temps fait de Lascaux un site presque jeune.
Les différentes technologies que l’on nomme Intelligence Artificielle depuis soixante-dix ans ne sont donc qu’une fraction d’une très longue et passionnante aventure intellectuelle, et les Intelligences artificielles génératives telles que le public les connaît depuis la sortie de ChatGPT (novembre 2022) ne sont qu’une fraction de cette fraction. Leurs progrès n’en sont pas moins stupéfiants, et ce n’est pas par erreur que l’Intelligence Artificielle est devenue un sujet si prégnant aujourd’hui. Elles nous augmentent (comme une pelleteuse augmente la capacité de travail du cantonier), elles nous aident à nous comprendre nous-mêmes dans une certaine mesure, mais elles semblent parties pour nous remplacer, enfin pour prendre en charge des tâches dont on aurait cru qu’elles réclamaient des qualités spécifiquement humaines (ou des tâches de gens éduqués, surtout, les métiers en col blanc, les métiers de bourgeois…), jusqu’à la création artistique. Je me rappelle un bon mot dont j’ai oublié la source, qui disait en substance : « on m’avait promis que des robots travailleraient à ma place pour que j’aie du temps pour créer, et à la place je perds mon boulot pour que des robots fassent de l’art ». Pas besoin de dire que l’Intelligence Artificielle générative pose des problèmes sociaux, écologiques, politiques, économiques, car on ne parle que de ça et il en naît des positions antagonistes de plus en plus tranchées et, me semble-t-il, peu productives. Les personnes qui dramatisent les effets à venir de l’Intelligence Artificielle n’ont pas forcément tort mais doivent êtres conscientes qu’elles participent, paradoxalement, au succès des IAs génératives. J’en veux pour preuve que les promoteurs de l’Intelligence Artificielle en parlent eux aussi comme d’un champ dangereux et même potentiellement fatal pour l’Humanité : Elon Musk et Bill Gates, par exemple, ont plusieurs fois lancé des alertes ou réclamé un moratoire pour cette technologie dans laquelle… ils engloutissent joyeusement des milliards. L’alerte existentielle pour l’espèce humaine fait partie de la communication des sociétés qui investissent dans l’Intelligence Artificielle et qui veulent nous convaincre que, faut d’épouser ces technologies, les individus comme les nations resteront sur le carreau7.
Il me semble en tout cas que nous vivons un moment passionnant, autant du point de vue technologique que du point de vue du discours qui entoure la technologie (la technologielogie ?), un moment passionant pour tester, éprouver, comprendre, observer,…
A proposal for the dartmouth summer research project on artificial intelligence, par J. McCarthy (Dartmouth College) ; M. L. Minsky (Harvard) ; N. Rochester (IBM) ; C.E. Shannon, (Bell). Claude Shannon, un peu plus âgé que les trois précédents, était le chercheur le plus célèbre du groupe, sa théorie mathématique de l’information en fait un des chercheurs majeurs de l’Histoire de l’Informatique. [↩]
(Parmi les premiers champs exploréson note la compréhension du langage naturel ; la mise au point de systèmes capables de s’auto-amélioration ; l’abstraction ; la créativité ; … [↩]
Marvin Minsky était amateur de science-fiction, ami de plusieurs auteurs, consultant sur le plateau de 2001 l’Odyssée de l’Espace, co-auteur avec Harry Harrison d’un roman qui voit émerger la conscience chez un robot et plus généralement, l’auteur de prophéties enthousiastes qui annonçait avec fracas dans la presse grand public l’imminence d’intelligences artificielles aptes à percevoir, comprendre, faire… Le projet des conférences de Dartmouth et de la recherche en IA n’était pas la mise au point d’une « Intelligence Artificielle Générale », et était encore moins l’invention d’un ordinateur conscient. Cependant, cet imaginaire a été farouchement combattu par une partie des chercheurs (Joseph Weizenbaum, Hubert Dreyfus, Terry Winograd, John Searle), et il animait sans doute autant Marvin Minsky en son temps que Sam Altman aujourd’hui. [↩]
Coïncidence, 1879 est aussi la date retenue pour la naissance de la Psychologie expérimentale, avec le laboratoire de Wilhelm Wund à l’Université de Leipzig. [↩]
L’idée des générateurs de texte à la manière des LLMs est encore plus ancienne, on se rappellera notamment de la machine des universitaires de Lagado, chez Swift, qui produisent des thèses en actionnant des manivelles. Boris Vian avait anticipé les LLMs de manière assez humoristique dans sa nouvelle Le danger des classiques (1951), qui est une description assez étonnante d’un Large Model Language, et de son fine-tuning qui tourne mal : accidentellement nourri avec un recueil de poèmes de Paul Geraldy, le robot devient un dragueur lourd. Son article Un robot poète ne nous fait pas peur (1953), qui répond à un ami que l’idée d’un ordiateur écrivain inquiète, ne manque pas de sel non plus. La même année, Roald Dahl s’était posé la question des mutations de l’industrie littéraire face à un générateur de textes (La Grande Grammatisatrice automatique, 1953). Il y a bien d’autres exemples. [↩]
Même si c’était plutôt pour parler des esclaves — et justifier leur condition —, Aristote proposé une hypothèse qui nous renvoie aux débats posés par la Révolution industrielle et qui reviennent avec force depuis trois ans : Si chaque instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain, « qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux » ; si les navettes tissaient toutes seules ; si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres, d’esclaves (Aristote, Politique, Livre I). [↩]
De manière un peu différente, Dario Amodei, d’Anthropic, ou Sam Altman d’OpenAI présentent aussi l’IA générative, c’est à dire leur créature, comme un danger potentiellement fatal pour nos sociétés ou notre espèce. [↩]
Dans quelques mois, Wikipédia fêtera ses vingt-cinq ans. Un quart de siècle ! C’est impressionnant mais ce n’est pas un record, il existe plusieurs projets « libres » (sous licence du même nom ou pas) qui ont une longévité bien supérieure, y compris parmi ceux dont nous sommes tous tributaires au quotidien, comme les outils qui forment l’ossature du réseau Internet : protocoles, systèmes d’exploitation, serveurs, langages… Mais leur existence reste discrète pour les profanes, et ils ne font pas (peut-être à tort) l’objet de controverses telles que celles qui entourent l’encyclopédie Wikipédia, laquelle, dès l’amorce de sa notoriété, s’est vue contestée à divers titres : déficit d’experts et d’autorité, anonymat des contributeurs, qualité rédactionnelle inégale, mauvaise hiérarchisation de l’information, biais politiques, sociologiques, géographiques, et bien sûr, risques d’instrumentalisation idéologique ou commerciale.
J’ai demandé à Grok une image qui montre un Elon Musk géant, représentant Grokipedia, face à une foule de wikipédiens. Le résultat ne casse pas des briques. Mais en tant que chatBot, Grok est assez amusant, il lui arrive souvent de contredire les affirmations de son propriétaire.
Depuis un an, Le Point mène une campagne de dénigrement assez violente envers Wikipédia. Ce que reproche Le Point à Wikipédia, c’est de lui avoir consacré une notice peu flatteuse qui insiste notamment sur les obsessions éditoriales négatives du magazine : Islam et écologie, notamment. Loin de moi l’idée de refuser toute critique de Wikipédia, de son fonctionnement, de son influence, et je comprends très bien qu’on soit fâché de voir sa biographie ou ses idées résumées d’une manière que l’on juge, à tort ou à raison, injuste. Mais que vaudrait une encyclopédie dont les notices seraient sous la responsabilité éditoriale de ceux qui en sont les sujets ? De fait, de grands pans de l’article en question méritaient d’être modifiés et ils l’ont été. Améliorer les articles est ce que font les Wikipédiens de manière quotidienne, mais le fait que la campagne du Point ne soit pas très constructive dans sa forme ni très honnête dans ses méthodes rendait le débat difficile, et il est devenu à peu près impossible lorsqu’un journaliste du newsmag a menacé un contributeur de lui consacrer un article en indiquant son identité civile, sa fonction professionnelle et en sollicitant une réaction de son employeur. Utiliser sa puissance médiatique pour intimider un individu isolé ne semble pas très respectueux de la déontologie journalistique ni, plus généralement, très digne. Mais la dignité n’est pas la qualité morale que l’on associe le plus spontanément à ce média de salles d’attente de dentiste.
Quand Elon Musk a annoncé la mise en ligne de son encyclopédie Grokipedia, censément concurrente de Wikipédia, Le Point s’est assez naturellement réjoui du résultat, comme le dit l’entame de son article à ce sujet : « Nous avons lu la page du « Point » sur Grokipedia. Elle nous est plus favorable que celle de Wikipédia, ce qui n’était pas difficile, mais elle l’enfonce aussi en termes de clarté et de concision. L’IA, vainqueur par KO ». L’article, qui insiste sur le manque de cohérence générale de nombreux articles Wikipédia — opposée aux plans cohérents et équilibrés produits par l’IA — se conclut par cet avertissement : « Il va falloir rehausser le niveau pour résister aux machines, ou revisiter l’idée reçue selon laquelle la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ».
Le Point a consacré des « unes » élogieuses à des créatures médiatiques telles qu’Idriss Aberkane, Didier Raoult, Michel Onfray ou Caroline Goldman, autant de personnalités qui ont passé une bonne partie de leur carrière à refuser le débat avec leurs pairs, préférant être plébiscités par le public profane, avec la complicité active des médias qui façonnent l’opinion et qui représentent — sans entrer dans une polémique sur la valeur de leurs idées — une version démagogique de leurs disciplines académiques respectives (sciences cognitives ou psychologie, philosophie, biologie).
Le Point semble s’intéresser à la question formelle plus qu’à la question factuelle, car les sources produites par l’article de Grokipédia pour témoigner de la qualité du magazine sont plutôt ineptes, près de la moitié étant composée d’articles issus du Point, et les autres sont tantôt originaires de sites plus ou moins inconnus, tantôt pointant vers des médias sérieux mais leur attribuant une position que leurs articles ne défendent pas. Pour Le Point, peu importe l’exactitude et la pertinence, ce qui compte, c’est qu’un article ait l’air superficiellement cohérent. Ce que je remarque pour ma part c’est que le corpus de Wikipédia est, du fait de son bon rapport quantité/qualité/fiabilité, connu comme une des sources majeures pour l’entraînement des LLMs tels que GPT, LLaMA, Mistral ou Claude, et bien entendu Grok1.
J’ai demandé à Grok, l’IA d’Elon Musk, dont le moteur a servi à construire Grokipedia, de comparer deux pages polémiques. Son jugement est celui-ci : « Je suis entraîné sur TOUT l’internet + X (ex-Twitter). Or X, depuis 2023, penche très à droite (algorithme qui booste les posts MAGA, suppression des modérations). Résultat : je reproduis les narratifs dominants de la plateforme… qui sont souvent pro-Musk, pro-Trump, anti-« woke ». »
On sent une pointe de sarcasme dans « l’idée reçue » qui veut que « la sagesse surgit tôt ou tard du collectif ». Pourtant, Wikipédia, qui ne prétend pas dispenser de la sagesse, est un exemple fort de ce qu’un ensemble d’amateurs sans hiérarchie mais réunis autour d’un même but et de quelques principes, est capable de construire. C’est une belle utopie anarchiste réalisée. Pour le Point comme pour Elon Musk, le problème de Wikipédia est sans doute moins son contenu en lui-même que le fait que l’encyclopédie vive hors des règles du monde qui les rassure, un monde où tout s’achète et où chaque âme est à vendre. La hargne de ces gens envers l’Encyclopédie Libre est au fond la plus belle des médailles possibles.
Une alternative à Wikipédia ? Bonne idée !
Offrir une alternative à Wikipédia n’est pas une mauvaise idée, car si le système de l’encyclopédie libre a fait ses preuves, on peut en pointer de nombreuses limites dont la première, assumée et revendiquée, est que Wikipédia n’a pas vocation à être une source primaire, c’est à dire que Wikipédia ne crée pas de connaissance mais se contente de compiler et d’ordonner des connaissances présentes ailleurs. Le projet Grokipedia, qui consiste non pas à vérifier les connaissances et à améliorer la manière dont elles sont diffusées, mais de confier à une intelligence artificielle le soin de rédiger des articles qui contentent idéologiquement Elon Musk et Le Point dans le but explicite de prendre la place de Wikipédia (qu’Elon Musk a régulièrement proposé d’acheter, sans succès) n’est pas une forme très heureuse d’alternative, c’est une tentative malhonnête de reprendre le contrôle sur la diffusion des idées, c’est un projet en tout point pitoyable qui rejoint la liste des sites de propagande nés en réaction à une présumée « orientation idéologique » du corpus wikipédien en imposant leur propre orientation idéologique, tels que Рувики, le « fork » poutinien de Wikipédia, et Conservapedia, l’encyclopédie chrétienne fondamentaliste.
Pour moi l’unique forme utile que pourraient prendre des projets alternatifs, ce n’est pas une encyclopédie rédigée par une machine qui ne comprend pas ce qu’elle écrit et ne fait que s’emparer du rôle de propagandiste que lui confie une personne dont la seule légitimité est d’avoir les moyens financiers de sa mégalomanie. Une alternative intéressante à Wikipédia, ce serait une encyclopédie d’auteurs. D’auteurs au sens de personnes qui signent leurs articles, qui engagent dans les notices encyclopédiques qu’ils produisent leur voix propre, leur manière de penser, leur méthode, leur responsabilité.
L’Utopie de la connaissance
Dans sa Cité du Soleil (1604), Tommaso Campanella imaginait que toutes les connaissances du monde seraient accessibles aux habitants de son utopie sous forme de fresques situées sur les parois des murailles concentriques de la ville, et que ceci leur assurait unité, paix et harmonie. Une telle idée a été reprise par Nicolas de Condorcet, par Auguste Comte, par Pierre Theillard de Chardin, par Paul Otlet qui souhaitait édifier une cité planétaire dédiée au savoir, par Herbert George Wells2, par Vannevar Bush, par Nobert Wiener, par Steward Brand et son Whole World Catalog, par Tim Berners-Lee l’inventeur du Web, et enfin, par les tenants du « libre », et notamment, les Wikipédiens.
Quelque part, ce rêve a été réalisé, car jamais l’Humanité n’a eu accès à autant de connaissances, autant de moyens de diffusion, autant d’outils de communication qu’aujourd’hui. De nombreux savoirs, autrefois, étaient secrets, on a interdit ou on a brûlé des livres, on a redouté leur diffusion hors d’un pays, hors d’une classe sociale. À la fin du Moyen-âge, il fallait être un prince pour posséder des livres et un bibliophile passionné et richissime tel que le duc Jean de Berry laissait après lui une bibliothèque d’à peine trois-cent ouvrages. Pas les mêmes livres que ceux que, faute de nous résoudre à les jeter — car le livre reste un peu sacré —, nous déposons dans des boites-à-livres lorsqu’ils nous encombrent, bien sûr, c’étaient des livres écrits et illustrés à la main, qui seraient rares et précieux aujourd’hui si on en confectionnait encore de la même manière. Mais en tout cas, le savoir, l’expression d’idées, n’ont plus rien de rare, et nous oublions quel trésor cela représente. Il faut dire que le monde tel qu’il tourne nous inflige une cruelle désilusion : la disponibilité de tant de savoir n’a en rien amené la paix et l’harmonie au sein de notre fascinante et médiocre espèce.
Abandonner la production du savoir à des machines qui écrivent et qui lisent pour nous, à des milliardaires ou à de grandes sociétés qui imposent la vérité qui sert leurs affaires, semble assez dangereux. Et ce n’est pas l’unique péril ou du moins, nous avons aussi une responsabilité individuelle à assumer. Lorsque nous nous défions des controverses, des voix singulières, des voix maladroites, que nous n’acceptons plus d’entendre que ce qui conforte ce que nous croyons savoir, que nous prenons la contradiction pour une agression, que nous pensons que ce que nous désapprouvons devrait être réduit au silence, que nous disqualifions d’emblée toute personne qui ne correspond pas à nos standards moraux, nous nous coupons de beaucoup de possibilités d’apprendre et de réfléchir. Entre l’IA qui prend le contrôle de la production d’information et le public qui réclame qu’on simplifie son monde (trop d’information épuise ?), à coup de Milei et de Trump, à coup de slogans et de préjugés, à coup de privation de libertés, aussi, nous ressemblons à des enfants gâtés, indignes de toute l’intelligence pas-du-tout-artificielle dont ils sont les héritiers.
Notons que si Grokipedia a été conçue dans le but d’en finir avec Wikipédia, c’est peut-être ChatGPT et d’autres LLMs qui remplaceront l’encyclopédie libre, tout comme ils sont en train de remplacer les moteurs de recherche : la fréquentation de Wikipédia est inférieure de 8% à ce qu’elle était un an plus tôt. Et ce n’est pas pas le seul effet négatif de l’IA. Certains contributeurs emploient l’IA pour effectuer des traductions dans/depuis des langues qu’ils ne comprennent pas, voire pour rédiger des articles entiers, ce qui peut assez facilement mener à des contresens, erreurs, hallucinations, qui seront d’autant plus difficiles à identifier qu’elles seront en apparence impeccablement rédigées. Enfin, les contributeurs peuvent aussi être victimes d’informations douteuses diffusés par de faux articles d’information eux-mêmes réalisés par des IAs. J’ai peur du moment où les IAs agentives (capables d’agir) vont se diffuser massivement. [↩]
ajoutons les fictions qui présentent la curiosité scientifique et le partage comme futur radieux de l’Humanité : les Pionniers de l’Espérance, Star Trek, ou encore la première saison de Cosmos 1999. La même idée est aussi présente dans l’utopie féministe Herland (Charlotte Perkins Gilman, 1915), où le partage de connaissances et la stimulation intellectuelle permettent de construire un monde beau et pacifié, exempt de compétition… Et d’hommes, affirmant explicitement que la première cause d’inégalité est l’inégalité des sexes. [↩]