{"id":7266,"date":"2009-09-04T09:35:57","date_gmt":"2009-09-04T08:35:57","guid":{"rendered":"http:\/\/www.hyperbate.com\/dernier\/?p=7266"},"modified":"2009-09-04T09:35:57","modified_gmt":"2009-09-04T08:35:57","slug":"weird-science","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=7266","title":{"rendered":"Weird Science"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"imageadroite\" src=\"\/dernier\/files\/2009\/09\/weirdscience_dvd.jpg\" alt=\"weirdscience_dvd\" width=\"180\" height=\"256\" align=\"right\" \/>J&rsquo;apprends que John Hughes est mort le mois dernier, terrass\u00e9, comme on dit, par une crise cardiaque alors qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas soixante ans. Je n&rsquo;attendais plus rien du r\u00e9alisateur de <em>Breakfast club<\/em> et de <em>La Folle journ\u00e9e de Ferris Bueller<\/em> depuis bien longtemps, mais c&rsquo;est l&rsquo;occasion un peu macabre de parler d&rsquo;un de ses films les plus sous-estim\u00e9s, <em>Weird Science<\/em> (1985), sorti en France sous le titre <em>Une cr\u00e9ature de r\u00eave<\/em>.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit d&rsquo;un petit conte. Gary et Wyatt, deux adolescents complex\u00e9s cr\u00e9ent la femme parfaite, selon leur go\u00fbt, \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un ordinateur. Les plus belles jambes, la plus belle bouche, les plus beaux yeux, et, s&rsquo;il vous plait, le cerveau d&rsquo;Albert Einstein. Il s&rsquo;agit, au d\u00e9part, de cr\u00e9er non pas une femme mais une simulation de femme, afin de tester ses r\u00e9actions \u00e0 la s\u00e9duction, notamment. Puisque son ordinateur manque de puissance et ne peut int\u00e9grer toutes les donn\u00e9es qui lui sont soumises, Wyatt force la s\u00e9curit\u00e9 d&rsquo;un mainframe militaire et en pirate les ressources pendant que Gary d\u00e9coupe et scanne fr\u00e9n\u00e9tiquement des filles en papier glac\u00e9 trouv\u00e9es dans Playboy ou dans des publicit\u00e9s.<\/p>\n<p>Au cours d&rsquo;une c\u00e9r\u00e9monie qui parodie le <em>Frankenstein<\/em> de 1931, la cr\u00e9ature virtuelle prend chair. D&rsquo;une beaut\u00e9 parfaite (ou parfaitement st\u00e9r\u00e9otyp\u00e9e), Lisa permet aux deux jeunes gens de r\u00e9aliser leurs deux plus grands fantasmes qui sont de prendre une douche avec une femme d\u00e9v\u00eatue, tout d&rsquo;abord, puis de susciter chez les autres lyc\u00e9ens de l&rsquo;admiration, de l&rsquo;envie ou la jalousie. Mais Gary et Wyatt n&rsquo;ont pas cr\u00e9\u00e9e Lisa que pour cela et comptent bien profiter de la loyaut\u00e9 de leur cr\u00e9ature pour satisfaire des intentions tout ce qu&rsquo;il y a d&rsquo;impures.\u00a0Lisa s&rsquo;av\u00e8re plut\u00f4t espi\u00e8gle et parvient sur ce point \u00e0 les faire patienter ind\u00e9finiment tout en les assurant r\u00e9guli\u00e8rement qu&rsquo;ils sont ses seigneurs et ma\u00eetres et qu&rsquo;elle leur appartient corps et \u00e2me. Sorte de g\u00e9nie de conte oriental, elle est par ailleurs capable d&rsquo;exaucer des souhaits ou de provoquer des catastrophes diverses et vari\u00e9es. Chaque v\u0153u exhauc\u00e9 implique d&rsquo;ailleurs une catastrophe en contrepartie, selon une m\u00e9canique tout \u00e0 fait habituelle aux contes, qui rappellent que la qu\u00eate de solutions faciles ou miraculeuses est toujours punie.<br \/>\nTout comme le fait justement John Hughes avec ses films pour adolescents (Outre celui-ci, citons\u00a0<em>Sixteen candles<\/em>, <em>Pretty in pink<\/em>, <em>Breakfast club<\/em> et <em>Ferris Bueller&rsquo;s day off<\/em>), Lisa s\u00e9duit Gary et Wyatt pour mieux les gratifier d&rsquo;une le\u00e7on. Bienveillante, maternelle, elle les aide \u00e0 grandir.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" style=\"border: 0px initial initial\" src=\"\/dernier\/files\/2009\/09\/weirdscience_3.jpg\" alt=\"weirdscience_3\" width=\"530\" height=\"585\" \/><\/p>\n<p>La morale que dispensent les films de Hughes est g\u00e9n\u00e9ralement tr\u00e8s simple (au point m\u00eame de se r\u00e9v\u00e9ler fort niaise dans ses derniers films tels que <em>Uncle Buck<\/em>). Ici, la morale est qu&rsquo;il faut accepter de frayer avec le monde r\u00e9el, qu&rsquo;on ne peut pas se satisfaire de r\u00eaver de la perfection des femmes de papier glac\u00e9, qu&rsquo;on ne peut pas d\u00e9cider du fonctionnement et de la nature d&rsquo;autrui, qu&rsquo;il faut au contraire accepter ce qui est incomplet ou imparfait, mais aussi ce qui demande un investissement personnel, un engagement. Un personnage du film sert de contre-exemple aux deux adolescents, il s&rsquo;agit de Chet, le grand fr\u00e8re sadique de Wyatt : obs\u00e9d\u00e9 par l&rsquo;arm\u00e9e et la virilit\u00e9, il n&rsquo;a jamais quitt\u00e9 la maison de ses parents et n&rsquo;a pas de vie affective ni m\u00eame de vie tout court<sup><a href=\"#footnote_1_7266\" id=\"identifier_1_7266\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Il est sans doute int&eacute;ressant de rappeler &agrave; ce stade que le mot virtuel tire son &eacute;tymologie du latin&nbsp;vir (masculinit&eacute;,&nbsp;virilit&eacute;), qui a aussi servi &agrave; forger le mot vertu.\">1<\/a><\/sup>.\u00a0Ce qui reste \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat virtuel est toujours id\u00e9al (Saint-Exup\u00e9ry : <em>Le mouton que tu veux est dans la caisse<\/em>).<\/p>\n<p>Utiliser une cr\u00e9ature artificielle de fantaisie pour traiter pragmatiquement de la distinction aristot\u00e9licienne entre la virtualit\u00e9 (l&rsquo;existence \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat potentiel) et la r\u00e9alit\u00e9 (l&rsquo;existence \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat actuel, \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;acte) \u2014 puisque c&rsquo;est de \u00e7a qu&rsquo;il s&rsquo;agit \u2014, voil\u00e0 le genre de tour de force que peut r\u00e9aliser le cin\u00e9ma populaire, quand il est inspir\u00e9. On peut au passage s&rsquo;amuser du paradoxe que constitue une morale du r\u00e9\u00e9l lorsqu&rsquo;elle est dispens\u00e9e sous forme de fiction fantastique.<br \/>\nJe ne vais pas pr\u00e9tendre que <em>Weird Science<\/em> fait en une heure et demie le point sur des notions auxquelles des philosophes comme Gilles Deleuze ont consacr\u00e9 des ann\u00e9es de travail, bien \u00e9videmment, mais je maintiens que le film met le doigt sur le v\u00e9ritable probl\u00e8me que rencontrent tous les adolescents, qui est d&rsquo;accepter que l&rsquo;on ne puisse pas esp\u00e9rer disposer des autres comme s&rsquo;ils \u00e9taient des choses et m\u00eame, que l&rsquo;autre ne vaut que parce qu&rsquo;il est un autre.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" style=\"border: 0px initial initial\" src=\"\/dernier\/files\/2009\/09\/weirdscience_1.jpg\" alt=\"weirdscience_1\" width=\"530\" height=\"584\" \/><\/p>\n<p>Tout \u00e7a semble \u00e9vident, mais l&rsquo;est-ce tant que \u00e7a ? Le sujet est \u00e0 mon avis loin de ne concerner que les seuls adolescents, et m\u00eame, je crois\u00a0qu&rsquo;il n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 si actuel.\u00a0La standardisation du corps et de son utilisation que permettent la chirurgie plastique ou les m\u00e9dicaments destin\u00e9s \u00e0 modifier l&rsquo;humeur ; Le rapport \u00e0 l&rsquo;apparence que nous imposent, notamment, la t\u00e9l\u00e9vision et les magazines ; l&rsquo;envie de voir en autrui, et notamment en ceux qui comptent (famille, amis, amours, quand ce n&rsquo;est soi-m\u00eame) des jouets, des instruments, des produits de consommation&#8230; Tout cela me semble constituer\u00a0des tendances lourdes de notre monde actuel.<\/p>\n<p>Qu&rsquo;on pense au cas path\u00e9tique du pr\u00e9sident italien Silvio Berlusconi dont la presse d\u00e9voile en ce moment les conditions d&rsquo;existence. Cet homme de pouvoir et d&rsquo;argent a b\u00e2ti sa vie affective sur la prostitution. Il\u00a0impose aux cr\u00e9atures dont il loue les services de se v\u00eatir toutes de la m\u00eame mani\u00e8re, avec le m\u00eame maquillage, non seulement pour avoir des rapports sexuels avec lui mais aussi pour qu&rsquo;elles l&rsquo;applaudissent lorsqu&rsquo;il pousse la chansonnette. Ces femmes ne sont donc plus des personnes, elles sont des images, des pantins, elles sont lou\u00e9es pour faire croire \u00e0 un des hommes les plus riches de la plan\u00e8te qu&rsquo;il existe.\u00a0Bien qu&rsquo;il soit lui-m\u00eame, de par ses productions t\u00e9l\u00e9visuelles, un promoteur actif d&rsquo;une transformation des individus en produits, Berlusconi n&rsquo;est qu&rsquo;un simple sympt\u00f4me : l&rsquo;\u00e9conomie telle qu&rsquo;elle est actuellement organis\u00e9e se nourrit d&rsquo;une client\u00e8le aux r\u00e9actions adolescentes, d&rsquo;individus pulsionnels, immatures, et perp\u00e9tuellement mal dans leur peau.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-7348\" src=\"\/dernier\/files\/2009\/09\/weirdscience_2.jpg\" alt=\"weirdscience_2\" width=\"530\" height=\"583\" srcset=\"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/files\/2009\/09\/weirdscience_2.jpg 530w, https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/files\/2009\/09\/weirdscience_2-272x300.jpg 272w\" sizes=\"(max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><\/p>\n<p><em>Weird Science<\/em> a \u00e9t\u00e9 continu\u00e9 par une s\u00e9rie t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e sympathique du m\u00eame titre (en fran\u00e7ais : <em>Code Lisa<\/em>), produite entre 1994 et 1997 (c&rsquo;est \u00e0 dire dix ans apr\u00e8s le film) avec une distribution diff\u00e9rente et sans intervention de John Hughes.<\/p>\n<p>Certains acteurs du film\u00a0ont fait leur chemin. On a pu voir Anthony Michael Hall (Gary) dans de nombreux films et s\u00e9ries, notamment dans <em>Dead Zone<\/em>, d&rsquo;apr\u00e8s le film homonyme de David Cronenberg, o\u00f9 il a tenu le r\u00f4le principal. Son partenaire Ilan Mitchell-Smith (Wyatt) a par contre abandonn\u00e9 le cin\u00e9ma, il enseigne l&rsquo;histoire m\u00e9di\u00e9viale \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de San Angelo au Texas. Kelly LeBroc (Lisa) n&rsquo;a pas eu une carri\u00e8re remarquable non plus. Ancien mannequin, elle est surtout connue pour ce r\u00f4le et pour celui de la femme en rouge dans <em>Woman in red<\/em>, le remake am\u00e9ricain d&rsquo;<em>Un \u00e9l\u00e9phant \u00e7a trompe \u00e9norm\u00e9ment<\/em>.\u00a0L&rsquo;acteur de <em>Weird Science<\/em> qui est devenu le plus c\u00e9l\u00e8bre par la suite est sans doute Robert Downey Jr., \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 l&rsquo;affiche des films <em>Sherlock Holmes<\/em> et <em>Iron Man. <\/em>Dans <em>Weird Science<\/em>, il interpr\u00e8te le r\u00f4le de Ian, un rival envi\u00e9 et d\u00e9test\u00e9 qui s&rsquo;av\u00e8re ne pas \u00eatre tr\u00e8s diff\u00e9rent de Gary et Wyatt, car s&rsquo;il l&rsquo;exprime diff\u00e9remment, il est au fond tout aussi frustr\u00e9 et complex\u00e9 qu&rsquo;ils le sont eux-m\u00eames, ce qui constitue encore une le\u00e7on typique du cin\u00e9ma de John Hughes : on r\u00e9duit souvent l&rsquo;autre \u00e0 un clich\u00e9 (le sportif, le fort-en-th\u00e8me, etc.), alors qu&rsquo;il est, lui aussi, un individu singulier.<\/p>\n<p>Je ne vais pas dire que <em>Weird Science<\/em> est un chef d&rsquo;\u0153uvre, c&rsquo;est avant tout un film amusant et l\u00e9ger que l&rsquo;on jugera dat\u00e9 par bien des aspects (ce qui en fait un document int\u00e9ressant : coupes de cheveux, mode, musique, \u00e9closion de la micro-informatique), mais qui m\u00e9rite malgr\u00e9 tout d&rsquo;\u00eatre vu et qui constitue une madeleine et un \u00abguilty pleasure\u00bb, pour nombre de ceux, et j&rsquo;en suis, qui avaient l&rsquo;\u00e2ge des acteurs lorsque le film est sorti.<\/p>\n<ol class=\"footnotes\"><li id=\"footnote_1_7266\" class=\"footnote\"> Il est sans doute int\u00e9ressant de rappeler \u00e0 ce stade que le mot <em>virtuel<\/em> tire son \u00e9tymologie du latin\u00a0<em>vir<\/em> (masculinit\u00e9,\u00a0<em>vir<\/em>ilit\u00e9), qui a aussi servi \u00e0 forger le mot vertu. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_1_7266\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;apprends que John Hughes est mort le mois dernier, terrass\u00e9, comme on dit, par une crise cardiaque alors qu&rsquo;il n&rsquo;avait pas soixante ans. 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