{"id":38650,"date":"2018-06-14T13:15:31","date_gmt":"2018-06-14T11:15:31","guid":{"rendered":"http:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=38650"},"modified":"2018-06-14T13:15:31","modified_gmt":"2018-06-14T11:15:31","slug":"nineteen-eighty-four","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=38650","title":{"rendered":"Nineteen eighty-four"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"imageadroite\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/1984.jpg\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"296\" align=\"right\" \/>Il y a des livres qu&rsquo;il faut relire de temps \u00e0 autre, car ils sont capables de r\u00e9sonner avec chaque nouvelle p\u00e9riode de l&rsquo;histoire.\u00a0Le <em>1984<\/em> de George Orwell (1949) est l&rsquo;un d&rsquo;eux. J&rsquo;ai eu le plaisir d&rsquo;\u00eatre invit\u00e9 par Xavier de la Porte pour \u00e0 en parler au micro de son \u00e9mission <em>l&rsquo;Heure de Pointe<\/em>, sur radio Nova. Une demi-heure d&rsquo;\u00e9mission<sup><a href=\"#footnote_1_38650\" id=\"identifier_1_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"&agrave; &eacute;couter ici : Une nouvelle traduction pour le &laquo; 1984 &raquo; d&rsquo;Orwell : ce que &ccedil;a change. Radio Nova le 11 juin 2018.\">1<\/a><\/sup> ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s long alors j&rsquo;ai \u00e9crit le pr\u00e9sent billet en compl\u00e9ment. J<span style=\"font-weight: 300;\">e m&rsquo;y suis astreint \u00e0 commenter le livre et les th\u00e9matiques qu&rsquo;il m&rsquo;\u00e9voque, sans pour autant en faire un r\u00e9sum\u00e9 qui \u00e9venterait le contenu.\u00a0<\/span><span style=\"font-weight: 300;\">Ceux qui n&rsquo;ont jamais lu ce roman gagneraient \u00e0 le faire, car il est plus fin et percutant que l&rsquo;id\u00e9e que l&rsquo;on s&rsquo;en fait si on ne le conna\u00eet que de r\u00e9putation.<\/span><\/p>\n<h4>Une nouvelle traduction<\/h4>\n<p>Cette ann\u00e9e, les \u00e9ditions Gallimard publient une nouvelle traduction du livre, sign\u00e9e par Jos\u00e9e Kamoun (qui a entre autres traduit Philip Roth, John Irving, Jonathan Coe&#8230;), traduction qui fait un peu de bruit puisque ses partis-pris litt\u00e9raires sont tout sauf anecdotiques. Alors que la traduction historique tentait de suivre assez litt\u00e9ralement le texte d&rsquo;origine, celle-ci tente d&rsquo;en restituer l&rsquo;esprit, par un style plus percutant. Voici le d\u00e9but du roman dans sa version originale, dans sa traduction de 1950 et dans sa traduction de 2018 :<\/p>\n<blockquote class=\"extrait_Livre\"><p>It was a bright cold day in April, and the clocks were striking thirteen. Winston Smith, his chin nuzzled into his breast in an effort to escape the vile wind, slipped quickly through the glass doors of Victory Mansions, though not quickly enough to prevent a swirl of gritty dust from entering along with him.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une journ\u00e9e d\u2019avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentr\u00e9 dans le cou, s\u2019effor\u00e7ait d\u2019\u00e9viter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitr\u00e9e du bloc des \u00ab Maisons de la Victoire \u00bb, pas assez rapidement cependant pour emp\u00eacher que s\u2019engouffre en m\u00eame temps que lui un tourbillon de poussi\u00e8re et de sable.<\/p>\n<p>C\u2019est un jour d\u2019avril froid et lumineux et les pendules sonnent 13:00. Winston Smith, qui rentre le cou dans les \u00e9paules pour \u00e9chapper au vent aigre, se glisse \u00e0 toute vitesse par les portes vitr\u00e9es de la R\u00e9sidence de la Victoire, pas assez vite tout de m\u00eame pour emp\u00eacher une bourrasque de poussi\u00e8re gravillonneuse de s\u2019engouffrer avec lui.<\/p><\/blockquote>\n<p>On remarque que Jos\u00e9e Kamoun fait le choix audacieux d&rsquo;utiliser le pr\u00e9sent comme temps narratif alors que l&rsquo;ouvrage d&rsquo;origine, r\u00e9dig\u00e9 au pr\u00e9terit, appelait plut\u00f4t une conjugaison au pass\u00e9. Il s&rsquo;agit je suppose de r\u00e9duire un peu la distance qui s\u00e9pare le lecteur du protagoniste principal du roman. Justifi\u00e9 ou pas, c&rsquo;est un choix assez fort. Un autre choix assez fort est de pr\u00e9f\u00e9rer le tu au vous dans la c\u00e9l\u00e8bre formule <em>\u00ab\u00a0Big brother is watchning you\u00a0\u00bb<\/em>, qui devient <em>\u00ab\u00a0Big brother te regarde\u00a0\u00bb<\/em> et non plus <em>\u00ab\u00a0Big brother vous regarde\u00a0\u00bb<\/em>. J&rsquo;ai du mal \u00e0 avoir un avis, l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du \u00ab\u00a0you\u00a0\u00bb force \u00e0 faire un choix puisque ce pronom peut assez indiff\u00e9remment se traduire par un pluriel, ou au singulier par un tutoiement de familiarit\u00e9 autant que par un voussoiement de politesse.<\/p>\n<div id=\"attachment_38750\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38750\" class=\"wp-image-38750 size-full\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/amelie_audiberi.png\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"496\" \/><p id=\"caption-attachment-38750\" class=\"wp-caption-text\">La traduction de 1950 est due \u00e0 Am\u00e9lie Audiberti (1899-1988), n\u00e9e \u00c9lisabeth-C\u00e9cile-Am\u00e9lie Savane. Institutrice originaire de la Martinique, elle \u00e9pous\u00e9 l&rsquo;\u00e9crivain Jacques Auberti en 1926. Une de leurs deux filles, Marie-Louise, est aussi \u00e9crivaine.<br \/>Sp\u00e9cialis\u00e9e dans la science-fiction, notamment pour les \u00e9ditions Fleuve Noir, Am\u00e9lie (parfois Am\u00e9lia) Audiberti a traduit de nombreux auteurs : Olaf Stapledon, Vargo Statten, Murray Leinster, Kenneth Bulmer, et m\u00eame Isaac Asimov.<br \/><small>(image vol\u00e9e <a href=\"http:\/\/www.audiberti.com\/po\u00e9sie.shtml\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">sur le site de l&rsquo;association des amis de Jacques Audiberti<\/a>)<\/small><\/p><\/div>\n<p>Dernier parti-pris de traduction qui a fait causer, les mots de la Novlangue ont presque tous \u00e9t\u00e9 retraduits, \u00e0 commencer par&#8230; <em>Novlangue<\/em>, qui devient <em>N\u00e9oparler\u00a0<\/em>\u2014 traduction plus fid\u00e8le de <em>Newspeak<\/em>. Je trouve ce cas pr\u00e9cis probl\u00e9matique : quelle que soit la pertinence du mot <em>Novlangue<\/em>, celui-ci existe depuis pr\u00e8s de soixante-dix ans et est pass\u00e9 dans le langage courant. Jos\u00e9e Kamoun justifie son choix par le fait que le Newspeak est une mani\u00e8re de parler et non une v\u00e9ritable langue, mais je citerai l&rsquo;appendice explicatif au roman : <em><span class=\"citation_Livre\">\u00ab\u00a0Newspeak was the official language of Oceania\u00a0\u00bb<\/span><\/em>.<br \/>\nIl me semble bien que l&rsquo;on parle d&rsquo;une langue ou d&rsquo;un langage plut\u00f4t que d&rsquo;un parler \u2014 m\u00eame si ces trois mots peuvent \u00eatre synonymes.<\/p>\n<h4>La Novlangue<\/h4>\n<p>On utilise souvent ce mot un peu \u00e0 contresens. Si l&rsquo;on se fie \u00e0 l&rsquo;appendice \u00e0 <em>1984<\/em>, le principe de la Novlangue r\u00e9side moins dans l&rsquo;invention de nouveaux mots plus ou moins barbares \u00e0 l&rsquo;oreille et politiquement connot\u00e9s que dans l&rsquo;appauvrissement du vocabulaire et de ses nuances. Lorsque des m\u00e9dias tels que <em>Causeur<\/em> ou <em>Le Figaro<\/em> se scandalisent de l&rsquo;existence d&rsquo;une <em>\u00ab\u00a0novlangue f\u00e9ministe\u00a0\u00bb<\/em> en pr\u00e9sence de l&rsquo;\u00e9criture dite \u00ab\u00a0inclusive\u00a0\u00bb, de la f\u00e9minisation inattendue de noms de m\u00e9tiers ou de l&rsquo;introduction de mots tels que <em>mansplaining<\/em> (lorsqu&rsquo;un homme explique \u00e0 une femme ce qu&rsquo;elle pense), ils se trompent : qu&rsquo;on les juge barbares ou non (tout mot nouveau semble barbare), ces mots enrichissent le vocabulaire puisqu&rsquo;ils permettent d&rsquo;exprimer des choses que l&rsquo;on ne savait pas dire avant de disposer de mots pour les d\u00e9signer.<br \/>\nLa Novlangue n&rsquo;est pas non plus synonyme de la langue de bois, pas plus que des inversions s\u00e9mantiques (le minist\u00e8re de la Paix pour le minist\u00e8re de la Guerre, etc.), ou d&#8217;emploi de mots vides de sens (le mot <em>\u00ab\u00a0Victoire\u00a0\u00bb<\/em>, presque comique de par son omnipr\u00e9sence, dans 1984), mais c&rsquo;est un peu tout \u00e7a quand m\u00eame, bien s\u00fbr.<br \/>\nJ&rsquo;ignore si Orwell s&rsquo;\u00e9tait int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ces auteurs, mais l&rsquo;id\u00e9e que le langage et la capacit\u00e9 \u00e0 penser sont intimement li\u00e9 \u00e9tait dans l&rsquo;air du temps depuis l&rsquo;hypoth\u00e8se dite Sapir-Whorf, au d\u00e9but de son si\u00e8cle, le <em>Tractatus logico-pilosophiicus<\/em> de Ludwig Wittgenstein (1921), la <em>Lingua Tertii Imperii<\/em> \u2014 une analyse de l&rsquo;utilisation du verbe par le r\u00e9gime nazi \u2014 de Victor Klemperer (1947), ou encore la S\u00e9mantique g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;Alfred Korzybski, v\u00e9ritable projet de modifier la langue non pour l&rsquo;appauvrir mais bien pour \u00e9tendre notre capacit\u00e9 \u00e0 penser.<br \/>\nLa Novlangue est l&rsquo;exact oppos\u00e9 du projet de Korzybski puisque c&rsquo;est une alt\u00e9ration de la langue destin\u00e9e \u00e0 alt\u00e9rer la pens\u00e9e.<br \/>\n<em>\u00ab\u00a0The Revolution will be complete when the language is perfect\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<div id=\"attachment_38731\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38731\" class=\"size-full wp-image-38731\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/ciotti_ministry_of_love.png\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"713\" \/><p id=\"caption-attachment-38731\" class=\"wp-caption-text\"><em>\u00ab\u00a0La fermet\u00e9, c&rsquo;est l&rsquo;humanit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>. Il semble qu&rsquo;\u00c9ric Ciotti se verrait bien \u00e0 la t\u00eate du Minist\u00e8re de l&rsquo;Amour\u00a0\u2014 qu&rsquo;on nomme encore chez nous Minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur.<\/p><\/div>\n<p>Les slogans du pouvoir ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s eux aussi afin de respecter un agencement visuel pyramidal, justifi\u00e9 par les descriptions contenues dans le livre :<\/p>\n<table style=\"font-size: 0.7em;\" width=\"100%\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"2\">\n<tbody>\n<tr valign=\"top\">\n<td style=\"text-align: center;\" width=\"33%\">War is Peace<br \/>\nFreedom is Slavery<br \/>\nIgnorance is Strength<\/td>\n<td style=\"text-align: center;\" width=\"33%\">La guerre, c&rsquo;est la paix<br \/>\nLa libert\u00e9 c&rsquo;est l&rsquo;esclavage<br \/>\nL&rsquo;ignorance c&rsquo;est la force<\/td>\n<td style=\"text-align: center;\" width=\"33%\">Guerre est paix<br \/>\nLibert\u00e9 est servitude<br \/>\nIgnorance est puissance<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Je dois dire que j&rsquo;ai un petit doute sur ce \u00ab\u00a0est\u00a0\u00bb qui passe \u00e0 l&rsquo;\u00e9crit mais qui, \u00e0 l&rsquo;oreille, peut \u00eatre confondu avec un \u00ab\u00a0et\u00a0\u00bb. C&rsquo;est particuli\u00e8rement probl\u00e9matique avec\u00a0<em>Guerre est paix<\/em>, qui sonne comme le titre du roman de Tolsto\u00ef\u00a0<em>Guerre et Paix<\/em>.<br \/>\nJe dirais que cette nouvelle traduction est plus litt\u00e9raire que la pr\u00e9c\u00e9dente, on sent moins l&rsquo;anglais derri\u00e8re, et l&rsquo;effet g\u00e9n\u00e9ral est plus percutant, plus fort. Mais elle impose aussi un parti-pris, c&rsquo;est une lecture, une version singuli\u00e8re du roman. La traduction d&rsquo;origine \u00e9tait plus sage mais certainement pas scandaleuse et sent nettement moins la naphtaline que bien des traductions d&rsquo;autres romans de la m\u00eame \u00e9poque, y compris lorsqu&rsquo;elles \u00e9taient dues \u00e0 de grands auteurs.<\/p>\n<h4>Ayant-droits et adaptations<\/h4>\n<p>M\u00eame si certains de ces choix me heurtent (comme tout ce qui bouscule de vieilles habitudes), je ne peux que constater l&rsquo;expertise et le s\u00e9rieux de la traductrice. J&rsquo;aurais un peu plus de m\u00e9fiance envers le projet de nouvelle traduction lui-m\u00eame. Gallimard sort ce livre deux ans et demi avant que l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Orwell n&rsquo;entre dans le domaine public, et il faudrait \u00eatre un peu na\u00eff pour croire qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un hasard<sup><a href=\"#footnote_2_38650\" id=\"identifier_2_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Sur les d&eacute;bats qui entourent la politique de re-traductions de Gallimard, on peut lire : Ill&eacute;gal de traduire Hemingway, ou Gallimard, le tombeau &agrave; auteurs, par Cl&eacute;ment Solym.\">2<\/a><\/sup>. L&rsquo;\u00e9diteur profite des derni\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;exclusivit\u00e9 dont il dispose sur les adaptations de l&rsquo;\u0153uvre pour publier, de mani\u00e8re tr\u00e8s m\u00e9diatique, une traduction qui peut \u00e9clipser par avance et pour un certain temps toutes celles que des \u00e9diteurs concurrents envisageraient de sortir \u00e0 partir de 2021 \u2014 mais il en sortira tout de m\u00eame car plusieurs sont d&rsquo;ores et d\u00e9j\u00e0 en chantier, semble-t-il.<\/p>\n<p>Il est int\u00e9ressant d&rsquo;apprendre, au passage, que le revenu tir\u00e9 des droits d&rsquo;auteur sur l&rsquo;\u0153uvre de George Orwell est entour\u00e9 d&rsquo;un certain myst\u00e8re. Sa veuve Sonia Orwell semble n&rsquo;\u00eatre jamais parvenue \u00e0 obtenir de la part du comptable de la soci\u00e9t\u00e9 <em>George Orwell Productions<\/em> les revenus auxquels elle pouvait pr\u00e9tendre, et est morte dans l&rsquo;indigence en 1980 tandis que <em>1984<\/em> et <em>Animal farm<\/em> connaissent depuis leur parution une popularit\u00e9 plan\u00e9taire. Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1950, Sonia Orwell a m\u00eame laiss\u00e9 le manuscrit de <em>1984<\/em> partir aux ench\u00e8res pour cinquante livres seulement ! Imaginez ce qu&rsquo;il vaudrait aujourd&rsquo;hui. Le proc\u00e8s que Sonia Orwell a engag\u00e9 pour r\u00e9cup\u00e9rer les droits sur l&rsquo;\u0153uvre a finalement abouti positivement, au profit de Richard Blair, le fils adoptif de George Orwell et de sa premi\u00e8re \u00e9pouse<sup><a href=\"#footnote_3_38650\" id=\"identifier_3_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Lire :&nbsp;What ever happened to Orwell&rsquo;s missing millions?&nbsp;\">3<\/a><\/sup>. Il avait jusqu&rsquo;ici \u00e9t\u00e9 le modeste employ\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 de vente de mat\u00e9riel agricole.<\/p>\n<div id=\"attachment_38724\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38724\" class=\"wp-image-38724 size-full\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/sonia_orwell.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"530\" srcset=\"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/files\/2018\/06\/sonia_orwell.jpg 530w, https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/files\/2018\/06\/sonia_orwell-180x180.jpg 180w\" sizes=\"(max-width: 530px) 100vw, 530px\" \/><p id=\"caption-attachment-38724\" class=\"wp-caption-text\">Veuf de sa premi\u00e8re \u00e9pouse Eileen, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 1945, George Orwell s&rsquo;est mari\u00e9 \u00e0 Sonia Brownell en octobre 1949, trois mois avant de mourir. On pense qu&rsquo;elle est le mod\u00e8le du personnage de Julia dans <em>1984<\/em>, une jeune femme pleine de vie qui apporte un peu d&rsquo;espoir \u00e0 Winston Smith. Avant son mariage et apr\u00e8s la mort de son \u00e9poux, Sonia Orwell a men\u00e9 une existence de femme ind\u00e9pendante au sein des milieux intellectuels londoniens et parisiens, ayant notamment eu des liaisons avec Lucian Freud et Maurice Merleau-Ponty. Une telle libert\u00e9 n&rsquo;\u00e9tait pas si commune \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. J&rsquo;imagine que c&rsquo;est \u00e0 Sonia que George Orwell s&rsquo;adresse lorsqu&rsquo;il fait dire \u00e0 Julia par Winston Smith : <em>The\u00a0more men you&rsquo;ve\u00a0had, the\u00a0more\u00a0I\u00a0love you<\/em>.<\/p><\/div>\n<p>M\u00eame si cela ne lui amenait pas de revenus, Sonia Orwell prot\u00e9geait assez scrupuleusement les droits moraux attach\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u0153uvre de son \u00e9poux. Elle avait, par exemple, refus\u00e9 \u00e0 David Bowie le tournage d&rsquo;un film musical adapt\u00e9 de <em>1984<\/em>\u00a0(projet qui a laiss\u00e9 quelques traces puisque plusieurs chansons de l&rsquo;album <em>Diamond Dogs<\/em> en sont issues. Elle a en revanche m<span style=\"font-weight: 300;\">oins bien prot\u00e9g\u00e9 l&rsquo;\u0153uvre d&rsquo;Orwell de l&rsquo;intervention de la CIA. En effet, les \u00c9tats-unis voyaient dans <\/span><em style=\"font-weight: 300;\">Animal farm<\/em><span style=\"font-weight: 300;\"> et <\/span><em style=\"font-weight: 300;\">1984<\/em><span style=\"font-weight: 300;\">, deux livres \u00e9crits par un socialiste particuli\u00e8rement lucide \u00e0 constater les d\u00e9rives de son propre camp, de puissants outils de propagande contre l&rsquo;URSS, la \u00ab\u00a0premi\u00e8re arme id\u00e9ologique de la Guerre froide\u00a0\u00bb, disent certains. La CIA a favoris\u00e9 la diffusion des deux livres les plus c\u00e9l\u00e8bres d&rsquo;Orwell et a m\u00eame discr\u00e8tement particip\u00e9, notamment financi\u00e8rement, \u00e0 l&rsquo;adaptation anim\u00e9e de <em>Animal farm<\/em> (John Halas et Joy Batchelor, 1954) et au long-m\u00e9trage <em>1984<\/em> (Michael Anderson, 1956). Il est int\u00e9ressant de noter que ces deux adaptations ont vu la conclusion de leur r\u00e9cit modifi\u00e9e \u00e0 la demande de la CIA. \u00c0 la fin de Animal Farm, les cochons; qui avaient emmen\u00e9 tous les animaux de la Ferme \u00e0 se r\u00e9volter contre les humains; finissent par exploiter les autres b\u00eates en bonne intelligence avec ces m\u00eames humains. Cet \u00e9pilogue, qui renvoie dos \u00e0 dos capitalisme et communisme, deux syst\u00e8mes aussi pr\u00e9dateurs l&rsquo;un que l&rsquo;autre, \u00e9tait irrecevable pour les \u00e9tasuniens, qui l&rsquo;ont donc supprim\u00e9e.<\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_38757\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38757\" class=\"wp-image-38757 size-full\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/repiblik_zanimo.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"334\" \/><p id=\"caption-attachment-38757\" class=\"wp-caption-text\"><em>Repiblik Zanimo<\/em>\u00a0(1975), par\u00a0\u00ab\u00a0Zorze Orwell\u00a0\u00bb, est la premi\u00e8re bande dessin\u00e9e parue en langue cr\u00e9ole et le tout premier album mauricien. Ce livre a longtemps \u00e9t\u00e9 une \u00e9nigme. D&rsquo;abord publi\u00e9 sous forme de feuilleton dans un journal local sans indication quant \u00e0 l&rsquo;identit\u00e9 du dessinateur, il s&rsquo;av\u00e8re \u00eatre une traduction tardive d&rsquo;une bande dessin\u00e9e libre de droits r\u00e9alis\u00e9e au tout d\u00e9but des ann\u00e9es 1950 par <a href=\"http:\/\/www.actuabd.com\/Une-adaptation-BD-de-La-Ferme-des-animaux-d-Orwell-orchestree-par-la-CIA\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Norman Pett<\/a> \u00e0 l&rsquo;initiative de l&rsquo;<em>Information Research Department<\/em>, un service secret britannique d\u00e9di\u00e9 \u00e0 la propagande anti-communiste, dans le but d&rsquo;\u00eatre diffus\u00e9e dans divers pays d&rsquo;Afrique, d&rsquo;Asie et d&rsquo;Am\u00e9rique du Sud. Cet album cr\u00e9ole n&rsquo;\u00e9tait pourtant pas destin\u00e9 \u00e0 d\u00e9noncer Staline (enterr\u00e9 depuis longtemps) ou l&rsquo;URSS mais ciblait le Mouvement militant mauricien, un parti de gauche \u00e9mergent \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque dont le dirigeant, Paul B\u00e9renger, \u00e9tait connu pour sa moustache. <br \/>(lire : <em><a href=\"http:\/\/www.potomitan.info\/moris\/repiblik_zanimo.php\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Le cas de Repiblik zanimo, premi\u00e8re BD en cr\u00e9ole<\/a><\/em>, par Christophe Cassiau-Haurie et Robert Furlong)<\/p><\/div>\n<p><span style=\"font-weight: 300;\">Le film <em>1984<\/em>, sorti en 1956 et d\u00fb \u00e0\u00a0Michael Anderson (qui r\u00e9alisera vingt ans plus tard un autre film dystopique notable,\u00a0<em>Logan&rsquo;s Run\/L&rsquo;\u00e2ge de cristal<\/em>) souffre de nombreux probl\u00e8mes. Le personnage d&rsquo;O&rsquo;Brien devient \u00ab\u00a0General O&rsquo;Connor\u00a0\u00bb pour que le public ne soit pas d\u00e9rout\u00e9 par l\u2019homonymie avec l&rsquo;acteur qui interpr\u00e8te Winston Smith, Edmond O&rsquo;Brien, acteur fort mal choisi puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;un am\u00e9ricain joufflu que l&rsquo;on a peine \u00e0 associer aux descriptions de Smith faites dans le roman, un homme maigre et mal portant. L&rsquo;histoire d&rsquo;amour, charnelle et d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e dans le livre, devient une bluette mi\u00e8vre qui laisse \u00e0 penser que le sc\u00e9nariste ne voit pas d&rsquo;un mauvais \u0153il la vision utilitaire et sans passion du couple qui est impos\u00e9e aux membres du parti Angsoc. Au passage, <\/span><span style=\"font-weight: 300;\">la premi\u00e8re traduction espagnole du livre a connu le m\u00eame sort : sous le r\u00e9gime fasciste et ultra-catholique du G\u00e9n\u00e9ral Franco, s&rsquo;en prendre au communisme \u00e9tait plus que bienvenu, mais parler de plaisir sexuel, beaucoup moins. Une nouvelle version hispanisante du livre est sortie \u00e0 Cuba, r\u00e9gime pourtant encore officiellement socialiste, sans subir cette censure<sup><a href=\"#footnote_4_38650\" id=\"identifier_4_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Lire : Avant l&rsquo;apr&egrave;s, voyages &agrave; Cuba avec George Orwell, par Fr&eacute;d&eacute;rick Lavoie, &eacute;d. La Peuplade 2018.\">4<\/a><\/sup>.<br \/>\n<\/span><span style=\"font-weight: 300;\">\u00c0 la fin du film, plut\u00f4t que d&rsquo;\u00eatre vaincu, de se sentir p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 d&rsquo;amour pour Big Brother, comme dans le roman, Winston Smith crie <em>\u00ab\u00a0\u00e0 bas Big Brother\u00a0\u00bb<\/em>. On peut supposer que le message sous-jacent de cette r\u00e9\u00e9criture, conform\u00e9ment \u00e0 la mythologie am\u00e9ricaine, est que rien ne saurait briser la volont\u00e9 de l&rsquo;homme seul mais d\u00e9termin\u00e9&#8230;<\/span><\/p>\n<p>Que les deux \u0153uvres d&rsquo;Orwell qui d\u00e9noncent la manipulation de la v\u00e9rit\u00e9 aient pu \u00eatre censur\u00e9es, alt\u00e9r\u00e9es, est plut\u00f4t savoureux, puisque la profession de Winston Smith est pr\u00e9cis\u00e9ment de r\u00e9former la v\u00e9rit\u00e9 historique pour le compte du r\u00e9gime.<\/p>\n<div id=\"attachment_38740\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38740\" class=\"wp-image-38740 size-full\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/1984_1984.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"262\" \/><p id=\"caption-attachment-38740\" class=\"wp-caption-text\">Une seconde adaptation de <em>1984<\/em> est sortie en&#8230;. 1984. R\u00e9alis\u00e9e par Michael Radford, ses acteurs principaux sont John Hurt (physiquement parfait pour le r\u00f4le), Suzanna Hamilton (beaut\u00e9 simple et \u00e9mouvante) et Richard Burton (mort juste \u00e0 la sortie du film). Ce film a connu des d\u00e9boires, puisque son r\u00e9alisateur s&rsquo;est vu forcer \u00e0 utiliser une bande originale du groupe pop Eurythmics (qui ignorait avoir \u00e9t\u00e9 impos\u00e9). Ce n&rsquo;en est pas moins une adaptation int\u00e9ressante et fid\u00e8le \u00e0 l&rsquo;esprit du roman. Je ne l&rsquo;ai pas vu depuis une dizaine d&rsquo;ann\u00e9es, je devrais lui redonner une chance, mais, malgr\u00e9 les qualit\u00e9s de ce film, j&rsquo;ai le souvenir d&rsquo;un grand ennui. Il a existe des adaptations de <em>1984<\/em> pour la t\u00e9l\u00e9vision mais je n&rsquo;en ai vu aucune.<\/p><\/div>\n<p>En 2009, par un tour particuli\u00e8rement ironique de l&rsquo;histoire, le fant\u00f4me de George Orwell a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 les possibles d\u00e9rives du \u00ab\u00a0num\u00e9rique\u00a0\u00bb : la\u00a0<span style=\"font-weight: 300;\">soci\u00e9t\u00e9 Amazon, qui diffusait pour sa plate-forme Kindle <\/span><em style=\"font-weight: 300;\">Animal Farm<\/em><span style=\"font-weight: 300;\"> et <\/span><em style=\"font-weight: 300;\">1984<\/em><span style=\"font-weight: 300;\">, a \u00e9t\u00e9 contrainte par les ayant-droits de <a href=\"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=6940\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">retirer ces deux romans de son catalogue<\/a>. Jusqu&rsquo;ici rien que de tr\u00e8s banal, sauf <\/span><span style=\"font-weight: 300;\">qu&rsquo;Amazon<\/span><span style=\"font-weight: 300;\">\u00a0a r\u00e9gl\u00e9 le probl\u00e8me en effa\u00e7ant les ouvrages chez ses clients : les livres \u00e9lectroniques se sont tout bonnement volatilis\u00e9s chez leurs propres acqu\u00e9reurs, comme les documents \u00e0 faire dispara\u00eetre s&rsquo;\u00e9vanouissent dans les \u00ab\u00a0trous de m\u00e9moire\u00a0\u00bb du minist\u00e8re de la V\u00e9rit\u00e9 dans <em>1984<\/em>. Les clients avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9dommag\u00e9s automatiquement, le probl\u00e8me n&rsquo;est pas financier : la preuve avait \u00e9t\u00e9 faite qu&rsquo;avec les objets connect\u00e9s les possesseurs d&rsquo;un appareil n&rsquo;en sont pas forc\u00e9ment les ma\u00eetres. Amazon a jur\u00e9 de ne plus jamais r\u00e9gler aussi mal ce genre de probl\u00e8me \u00e0 l&rsquo;avenir, et s&rsquo;y est tenu depuis, mais le mai est fait, nous savons d\u00e9sormais que le livre num\u00e9rique est bien autre chose qu&rsquo;une nouvelle forme de livre imprim\u00e9. Et c&rsquo;est \u00e0 George Orwell que nous devons d&rsquo;en avoir conscience.<\/span><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 300;\">S&rsquo;il n&rsquo;est pas erron\u00e9 de penser que <em>1984<\/em> \u00e9voque l&rsquo;URSS de Staline, et s&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas faux de qualifier d&rsquo;orwelliens des r\u00e9gimes totalitaires communistes divers (Albanie d&rsquo;Enver Hodja, Chine sous la R\u00e9volution culturelle, Roumanie sous Ceaucescu, Cor\u00e9e du Nord), ce roman peut aussi parler du monde capitaliste. Il parle du pouvoir :<\/span><\/p>\n<blockquote class=\"extrait_Livre\"><p>Nous savons que jamais personne ne s\u2019empare du pouvoir avec l\u2019intention d\u2019y renoncer. Le pouvoir n\u2019est pas un moyen, il est une fin. On n\u2019\u00e9tablit pas une dictature pour sauvegarder une r\u00e9volution. On fait une r\u00e9volution pour \u00e9tablir une dictature. La pers\u00e9cution a pour objet la pers\u00e9cution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir.<\/p><\/blockquote>\n<p><span style=\"font-weight: 300;\">Bien entendu, il peut autant (et c&rsquo;est m\u00eame devenu un clich\u00e9 de qualifier Mark Zuckerberg, Steve Jobs ou Bill Gates de \u00ab\u00a0Big Brother\u00a0\u00bb) parler de nos \u00e9volutions technologiques r\u00e9centes.<br \/>\nLe Telescreen\/Telecran, dispositif qui sert \u00e0 la fois de m\u00e9dia d&rsquo;information et de moyen de surveillance, n&rsquo;a pas exist\u00e9 en URSS mais existe bel et bien chez nous aujourd&rsquo;hui, dans nos maisons et m\u00eame dans nos poches. De ce point de vue, <em>1984<\/em> peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un roman visionnaire. La comparaison a bien entendu une limite : si nos dispositifs num\u00e9riques peuvent servir \u00e0 nous espionner, si les r\u00e9seaux sociaux savent tout de nous, et sont parfois sciemment \u00e9tudi\u00e9s pour (il suffit de regarder les brevets d\u00e9pos\u00e9s par les Google-Amazon-Facebook-Apple-Microsoft notamment pour voir quelles possibilit\u00e9s ceux-ci se r\u00e9servent pour l&rsquo;avenir), au moins ne sont-ils pas con\u00e7us pour que nous ayons une pleine conscience d&rsquo;\u00eatre surveill\u00e9s, ils proc\u00e8dent au contraire furtivement. Le r\u00e9gime d&rsquo;Oc\u00e9ania, \u00e0 l&rsquo;inverse, place les membres du parti dans une perp\u00e9tuelle m\u00e9fiance envers leurs cong\u00e9n\u00e8res, jusqu&rsquo;\u00e0 craindre leurs propres enfants, voire l&rsquo;expression de leur visage (<em>facecrime<\/em>) ou m\u00eame leurs r\u00eaves.<br \/>\n<em>\u00ab\u00a0If you want to keep a secret, you must also hide it from yourself\u00a0\u00bb<\/em>.<br \/>\n<\/span><\/p>\n<div id=\"attachment_38718\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38718\" class=\"wp-image-38718 size-full\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/1984_Telescreen.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"358\" \/><p id=\"caption-attachment-38718\" class=\"wp-caption-text\">Le Telescreen dans le film de 1956<\/p><\/div>\n<p>Le \u00ab\u00a0num\u00e9rique\u00a0\u00bb n&rsquo;est pas le seul point actuel dans <em>1984<\/em>. J&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 \u00e0 la relecture par le passage qui suit, qui \u00e9voque la mani\u00e8re dont le progr\u00e8s est un probl\u00e8me pour le pouvoir : la m\u00e9canisation, qui a multipli\u00e9 la productivit\u00e9 humaine par cent, les sciences, qui ont allong\u00e9 notre esp\u00e9rance de vie et notre confort, tout cela pourrait garantir \u00e0 chacun une existence prosp\u00e8re et pacifique, mais cela serait la fin des hi\u00e9rarchies entre humains.<\/p>\n<blockquote class=\"extrait_Livre\"><p>D\u00e8s le moment de la parution de la premi\u00e8re machine, il fut \u00e9vident, pour tous les gens qui r\u00e9fl\u00e9chissaient, que la n\u00e9cessit\u00e9 du travail de l\u2019homme et, en cons\u00e9quence, dans une grande mesure, de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 humaine, avait disparu. Si la machine \u00e9tait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment employ\u00e9e dans ce but, la faim, le surmenage, la malpropret\u00e9, l\u2019ignorance et la maladie pourraient \u00eatre \u00e9limin\u00e9es apr\u00e8s quelques g\u00e9n\u00e9rations. En effet, alors qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait pas em\u00adploy\u00e9e dans cette intention, la machine, en produisant des richesses qu\u2019il \u00e9tait parfois impossible de distribuer, \u00e9leva r\u00e9ellement de beaucoup, par une sorte de processus automatique, le niveau moyen de vie des humains, pendant une p\u00e9riode d\u2019environ cinquante ans, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle et au d\u00e9but du XXe.<br \/>\nMais il \u00e9tait aussi \u00e9vident qu\u2019un accroissement g\u00e9n\u00e9ral de la richesse mena\u00e7ait d\u2019amener la destruction, \u00e9tait vraiment, en un sens, la destruction, d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 hi\u00e9rarchis\u00e9e.<br \/>\nDans un monde dans lequel le nombre d\u2019heures de travail serait court, o\u00f9 chacun aurait suffisamment de nourriture, vivrait dans une maison munie d\u2019une salle de bains et d\u2019un r\u00e9frig\u00e9rateur, poss\u00e9derait une automobile ou m\u00eame un a\u00e9roplane, la plus \u00e9vidente, et peut-\u00eatre la plus importante forme d\u2019in\u00e9galit\u00e9 aurait d\u00e9j\u00e0 disparu. Devenue g\u00e9n\u00e9rale, la richesse ne conf\u00e9rerait plus aucune distinction.<\/p><\/blockquote>\n<p>Pour sauvegarder l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9, il faut donc l&rsquo;organiser \u00e0 coup de guerres perp\u00e9tuelles contre des ennemis plus ou moins imaginaires, de privations, de peur de l&rsquo;autre. Quand BFMTV me parle de m\u00e9chants musulmans qui coupent des t\u00eates dans des pays lointains et de de clandestins affam\u00e9s qui franchissent les fronti\u00e8res, quand des \u00e9ditorialistes et des politiciens racontent que la solution au ch\u00f4mage est d&rsquo;enrichir les riches, d&rsquo;appauvrir et de culpabiliser les pauvres, d&rsquo;augmenter le nombre d&rsquo;heures de travail de ceux qui en ont, j&rsquo;ai l&rsquo;impression que <em>1984<\/em> parle au moins autant de mon \u00e9poque que de l&rsquo;URSS de Staline ou de l&rsquo;Allemagne nazie.<br \/>\nOn comprend ici le profond d\u00e9saccord entre George Orwell et son a\u00een\u00e9 Herbert George Wells, l&rsquo;inventeur de la science-fiction telle que nous l&rsquo;entendons aujourd&rsquo;hui, qui semblait entretenir une foi in\u00e9branlable dans le progr\u00e8s humain, ne voyant la guerre et le fascisme que comme de tristes \u00e9pisodes sur le chemin du triomphe de la raison universelle<sup><a href=\"#footnote_5_38650\" id=\"identifier_5_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Lire l&rsquo;essai d&rsquo;Orwell intitul&eacute; Wells, Hitler et l&rsquo;&eacute;tat mondial (1941).\">5<\/a><\/sup>.<\/p>\n<div id=\"attachment_38705\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38705\" class=\"wp-image-38705 size-full\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/1984_Big_Brother.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"358\" \/><p id=\"caption-attachment-38705\" class=\"wp-caption-text\"><em>Nous savons que jamais personne ne s\u2019empare du pouvoir avec l\u2019intention d\u2019y renoncer. Le pouvoir n\u2019est pas un moyen, il est une fin. On n\u2019\u00e9tablit pas une dictature pour sauvegarder une r\u00e9volution. On fait une r\u00e9volution pour \u00e9tablir une dictature. La pers\u00e9cution a pour objet la pers\u00e9cution. La torture a pour objet la torture. Le pouvoir a pour objet le pouvoir.<\/em> (monologue d&rsquo;O&rsquo;Brien dans le troisi\u00e8me chapitre de la troisi\u00e8me partie)<\/p><\/div>\n<h4>1984 et les autres dystopies<\/h4>\n<p>Comme il le raconte dans son essai\u00a0<em>Le fascisme proph\u00e9tis\u00e9<\/em> (1940), George Orwell jugeait que son ancien professeur de fran\u00e7ais Aldoux Huxley se trompait en pensant qu&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 totalitaire bas\u00e9e sur l&rsquo;absence de frustration (sexe, bien-\u00eatre mat\u00e9riel, drogue) pouvait \u00eatre p\u00e9renne. <em>Le meilleur des mondes<\/em>, sorti en 1931, contient pourtant lui aussi des \u00e9l\u00e9ments qui font \u00e9tonnamment \u00e9cho au monde actuel, comme la notion que l&rsquo;on nomme aujourd&rsquo;hui \u00ab\u00a0obsolescence programm\u00e9e\u00a0\u00bb : dans le roman, pourtant \u00e9crit \u00e0 une \u00e9poque qui \u00e9tait loin de \u00e7a (pr\u00eat-\u00e0-porter balbutiant et habitude de recoudre et r\u00e9parer), les v\u00eatements sont intentionnellement de mauvaise qualit\u00e9 car pour que l&rsquo;industrie soit prosp\u00e8re, il convient que rien ne soit ni solide ni r\u00e9parable, tout doit \u00eatre remplac\u00e9.<br \/>\nEn 1958, dans <em>Retour au meilleur des mondes<\/em>, Huxley avait r\u00e9pondu \u00e0 son tour aux objections de son d\u00e9funt ami en persistant \u00e0 dire que le contr\u00f4le par la r\u00e9pression \u00e9tait moins efficace \u00e0 terme que le contr\u00f4le par la r\u00e9compense des attitudes satisfaisantes, et que la terreur est un moins bon proc\u00e9d\u00e9 de gouvernement que la manipulation sans violence. L&rsquo;histoire semble lui donner raison, mais les gouvernants savent tr\u00e8s bien revenir \u00e0 la mani\u00e8re forte lorsqu&rsquo;ils ont l&rsquo;impression que la douceur ne suffit pas, et puis l&rsquo;important n&rsquo;est pas de savoir laquelle des deux dystopies a ses chances de pr\u00e9valoir sur l&rsquo;autre, elles servent plut\u00f4t l&rsquo;une comme l&rsquo;autre de r\u00e9f\u00e9rence pour observer l&rsquo;\u00e9volution des r\u00e9gimes politiques et des soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<div id=\"attachment_38800\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-38800\" class=\"size-full wp-image-38800\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/dystopies.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"206\" \/><p id=\"caption-attachment-38800\" class=\"wp-caption-text\">Des classiques de la litt\u00e9rature dystopique qu&rsquo;Orwell a lus : <em>Le Talon de fer<\/em> (Jack London, 1907), qui raconte l&rsquo;\u00e9tablissement d&rsquo;un r\u00e9gime fasciste aux \u00c9tats-Unis par la grande bourgeoisie ; <em>Nous autres<\/em> (Eug\u00e8ne Zamiatine, 1924), com\u00e9die drolatique autant que tragique sur l&rsquo;absurde cruaut\u00e9 d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 qui se pr\u00e9tend rationnelle et r\u00e9gl\u00e9e ; <em>Le meilleur des mondes<\/em> (Aldoux Huxley, 1931) ; <em>La Kalloca\u00efne<\/em> (Karin Boye, 1940).<\/p><\/div>\n<p>Orwell s&rsquo;est int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 plusieurs autres dystopies, il a \u00e9crit sur le tragique et comique\u00a0<em>Nous autres<\/em>, d&rsquo;Eug\u00e8ne Zamiatine, qui a plus d&rsquo;un point commun avec <em>1984,<\/em>\u00a0sur\u00a0<a href=\"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=14702\"><em>Le Talon de fer<\/em><\/a>, de Jack London, ou encore sur\u00a0<em>The Secret of the league,<\/em>\u00a0d&rsquo;<span style=\"font-weight: 300;\">Ernest Bramah, tous deux sortis en 1907.\u00a0<\/span>Je n&rsquo;ai pas trouv\u00e9 de texte de sa plume qui \u00e9voque <a href=\"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=15936\"><em>La Kalloca\u00efne<\/em><\/a>, excellent roman publi\u00e9 par la po\u00e9tesse su\u00e9doise Karin Boye en 1940, qui fait notoirement partie des sources d&rsquo;Orwell et qui entretient plus d&rsquo;un point commun avec son roman.<br \/>\nIl me semble qu&rsquo;on ne cite jamais non plus <em>Le Proc\u00e8s<\/em>, de Franz Kafka (1925), comme source possible pour <em>1984<\/em>, ce qui me para\u00eetrait pertinent<sup><a href=\"#footnote_6_38650\" id=\"identifier_6_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"D&rsquo;autres ont au contraire oppos&eacute; Kafka et Orwell, tel Milan Kundera dans Les Testaments trahis qui d&eacute;nie &agrave; Orwell le statut de romancier : &laquo;&nbsp;Ainsi le roman d&rsquo;Orwell, malgr&eacute; ses intentions, fait lui-m&ecirc;me partie de l&rsquo;esprit totalitaire, de l&rsquo;esprit de propagande. Il r&eacute;duit (et apprend &agrave; r&eacute;duire) la vie d&rsquo;une soci&eacute;t&eacute; ha&iuml;e en la simple &eacute;num&eacute;ration de ses crimes&nbsp;&raquo;. Mais la d&eacute;finition de qui a le droit l&eacute;gitime de produire de la litt&eacute;rature, selon Milan Kundera, se r&eacute;sume souvent &agrave;&hellip; lui-m&ecirc;me.\">6<\/a><\/sup>. Terry Gilliam a sans doute per\u00e7u un lien puisque son Brazil (<em>1985<\/em>) peut assez justement \u00eatre d\u00e9crit comme un mariage entre <em>1984<\/em> et <em>Le Proc\u00e8s<\/em>.<\/p>\n<h4>Utopie et Dystopie<\/h4>\n<p>Une opinion commune consiste \u00e0 faire de la dystopie le contraire de l&rsquo;utopie, son exacte oppos\u00e9. Cela me semble erron\u00e9, et pour moi l&rsquo;utopie et la dystopie ne font qu&rsquo;un. Ce sont des syst\u00e8mes parfaits, c&rsquo;est \u00e0 dire, au sens \u00e9tymologique du terme, des syst\u00e8mes r\u00e9alis\u00e9s jusqu&rsquo;au bout, qui ne peuvent plus \u00eatre am\u00e9lior\u00e9s.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-38804\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/utopia.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"424\" \/><\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;une th\u00e9orie utopique passe \u00e0 la r\u00e9alisation pratique, deux \u00e9l\u00e9ments perturbent la perfection de l&rsquo;utopie : ce qui ne fonctionne pas comme pr\u00e9vu, et ceux qui refusent le syst\u00e8me. Les dystopies \u00e9pousent souvent le point de vue d&rsquo;une personne qui, pour une raison ou une autre, n&rsquo;arrive pas \u00eatre un agent heureux au sein d&rsquo;un syst\u00e8me utopique. L&rsquo;individu insatisfait de son sort n&rsquo;a que peu de choix : soit il d\u00e9truit le syst\u00e8me ou attend que celui-ci se d\u00e9truise, comme le fait le h\u00e9ros de <em>The Machine Stops<\/em> (E.M. Forster, 1909); soit il s&rsquo;enfuit comme le h\u00e9ros dans <em>Brave new world<\/em>\u00a0 (Aldoux Huxley, 1931), soit il est vaincu, c&rsquo;est \u00e0 dire d\u00e9truit physiquement ou psychologiquement, assassin\u00e9, emprisonn\u00e9, rendu fou.<br \/>\nJe dis qu&rsquo;utopie et dystopie sont synonymes mais les deux genres peuvent \u00eatre distingu\u00e9s par les p\u00e9riodes qui les ont vu na\u00eetre : les premi\u00e8res Utopies c\u00e9l\u00e8bres telles que <em>Utopia<\/em> (Thomas More, 1516) et <em>La Cit\u00e9 du Soleil<\/em> (Tommaso Campanella, 1602) sont consid\u00e9r\u00e9e comme une r\u00e9action de penseurs europ\u00e9ens \u00e0 la d\u00e9couverte des Am\u00e9riques et la conscience que d&rsquo;autres soci\u00e9t\u00e9s \u00e9taient possibles, non seulement parce que les soci\u00e9t\u00e9s am\u00e9rindiennes \u00e9taient diff\u00e9rentes des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes, mais aussi parce que les europ\u00e9ens partis s&rsquo;y \u00e9tablir se sont sentis capables de r\u00e9\u00e9crire ailleurs une soci\u00e9t\u00e9 diff\u00e9rente de celle qu&rsquo;ils connaissaient jusqu&rsquo;ici.<br \/>\nLes dystopies litt\u00e9raires, de leur c\u00f4t\u00e9, \u00e9mergent \u00e0 l&rsquo;aube du XXe si\u00e8cle, lorsque les utopies sont prises au s\u00e9rieux ou m\u00eame, passent \u00e0 la r\u00e9alisation.<\/p>\n<h4>Un roman autobiographique<\/h4>\n<p>Lorsque j&rsquo;ai lu <em>1984<\/em>, adolescent, j&rsquo;en ai essentiellement retenu la question de la r\u00e9volte contre l&rsquo;oppression et celle de l&rsquo;utilisation de la langue comme outil de contr\u00f4le. En le relisant derni\u00e8rement, bien plus \u00e2g\u00e9 (j&rsquo;ai d\u00e9pass\u00e9 de peu l&rsquo;\u00e2ge du protagoniste du r\u00e9cit comme celui de l&rsquo;auteur du livre) et plus conscient de la biographie d&rsquo;Orwell, il me semble que le roman a une dimension autobiographique. On dit souvent que les \u00e9crivains ne font jamais autre chose que des autobiographies d\u00e9guis\u00e9es, ou en tout cas que leurs livres parlent d&rsquo;eux, mais cela me semble particuli\u00e8rement \u00e9vident ici.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-38798\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/George_Orwell.png\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"196\" \/><\/p>\n<p>Winston Smith est un homme entre deux-\u00e2ges, au corps malade, qui se sait condamn\u00e9 par le r\u00e9gime quoi qu&rsquo;il advienne, qui ressent le furieux besoin d&rsquo;\u00e9crire tout en sachant que cela n&rsquo;aidera ni son pr\u00e9sent ni l&rsquo;avenir, et qui vit une parenth\u00e8se un peu plus heureuse entre les bras d&rsquo;une femme qui a la m\u00eame vision du monde que lui mais qui a choisi de vivre plut\u00f4t que se laisser gagner par le seul d\u00e9sespoir. Mais l&rsquo;an\u00e9antissement final n&rsquo;en reste pas moins une certitude.<\/p>\n<p>Il me semble que tout cela pourrait se dire de l&rsquo;existence d&rsquo;Eric Blair juste avant et pendant la r\u00e9daction de <em>1984<\/em>.<\/p>\n<h4>La libert\u00e9 est la libert\u00e9 de dire que deux et deux font quatre<\/h4>\n<p>Cette phrase me semble repr\u00e9sentative de l&rsquo;\u00e9tat d&rsquo;esprit d&rsquo;Orwell apr\u00e8s la Guerre d&rsquo;Espagne. Engag\u00e9 parmi les R\u00e9publicains<sup><a href=\"#footnote_7_38650\" id=\"identifier_7_38650\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Orwell combattait sur le front espagnol au sein du Parti Ouvrier d&rsquo;Unification Marxiste, le POUM&nbsp;&mdash; ni staliniens, ni anarchistes ni trotskistes&nbsp;&mdash;, mais c&rsquo;&eacute;tait plus par hasard que par engagement pour ce courant sp&eacute;cifique : il lui semblait au d&eacute;part que tous les R&eacute;publicains &eacute;taient r&eacute;unis par des convictions proches.\">7<\/a><\/sup>, il a vu son propre camp se d\u00e9chirer contre tous ses principes, contre ses int\u00e9r\u00eats, jusqu&rsquo;\u00e0 permettre la victoire franquiste.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-38806\" src=\"\/dernier\/files\/2018\/06\/1984_hate.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"358\" \/><\/p>\n<p><span style=\"font-weight: 300;\">Lorsqu&rsquo;il a racont\u00e9 le putsch des\u00a0<\/span><span style=\"font-weight: 300;\">des staliniens contre les autres membres de la gauche r\u00e9volutionnaire sous forme d&rsquo;essai dans <\/span><em style=\"font-weight: 300;\">Hommage \u00e0 la Catalogne<\/em><span style=\"font-weight: 300;\"> puis \u00e0 la mani\u00e8re d&rsquo;un conte dans <\/span><em style=\"font-weight: 300;\">Animal Farm<\/em>, George Orwell a fait face \u00e0 une g\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la part de ses camarades d&rsquo;engagement socialiste, jusqu&rsquo;\u00e0 \u00e9prouver de vraies difficult\u00e9s \u00e0 publier ces \u00e9crits. Pour eux, critiquer le stalinisme \u2014 qui pourtant d\u00e9voyait tout ce en quoi ils croyaient \u2014 revenait \u00e0 s&rsquo;attaquer \u00e0 leur propre camp, ils pr\u00e9f\u00e9raient donc taire les dissensions, laver leur linge sale en famille, plut\u00f4t que d&rsquo;exposer publiquement leurs probl\u00e8mes au risque de donner des munitions au camp adverse. Pour George Orwell, au contraire, le mensonge ne paie pas, il n&rsquo;\u00e9pargne que l&rsquo;erreur. La libert\u00e9, pour lui, ce n&rsquo;est donc pas tant de de dire n&rsquo;importe quoique de s&rsquo;autoriser \u00e0 voir ce que l&rsquo;on voit, ce que l&rsquo;on sait vrai. \u00c0 s&rsquo;autoriser, aussi, \u00e0 suivre ses propres principes moraux et philosophiques plut\u00f4t que de renoncer \u00e0 questionner les mots d&rsquo;ordre, les r\u00e9flexes gr\u00e9gaires et les slogans de ses amis politiques lorsque ceux-ci semblent s&rsquo;\u00e9loigner de leurs bonnes intentions. Ce qui a rendu Orwell suspect pour certains est en r\u00e9alit\u00e9 ce qui fait de lui un v\u00e9ritable grand auteur.\u00a0Il n&rsquo;avait pas peur des contradictions politiques, puisqu&rsquo;il \u00e9tait \u00e0 la fois patriote et socialiste, et m\u00eame pratiquant, puisqu&rsquo;il fr\u00e9quentait l&rsquo;\u00e9glise anglicane, mais non croyant. On a appris en 2002 qu&rsquo;Orwell avait <a href=\"https:\/\/en.wikipedia.org\/wiki\/Orwell%27s_list\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">\u00e9tabli une liste d&rsquo;auteurs<\/a> dont la sympathie envers Staline lui semblait incompatible avec un emploi dans la contre-propagande britannique, mais il ne faut pas juger ce document de mani\u00e8re anachronique en ayant la p\u00e9riode Maccarthyste en t\u00eate, il ne s&rsquo;agissait ni de condamnation \u00e0 mort, ni de mise \u00e0 l&rsquo;index, juste d&rsquo;une liste de personnes \u00e0 \u00e9carter d&rsquo;un emploi dans un domaine sensible.<br \/>\nLa boussole d&rsquo;Orwell est ce qu&rsquo;il appelait la <em>Common decency<\/em>, la d\u00e9cence ordinaire, id\u00e9e qui signifie, selon moi, qu&rsquo;on n&rsquo;est pas forc\u00e9 de sacrifier ce \u00e0 quoi on est attach\u00e9 (liens affectifs, valeurs morales ou capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir par soi-m\u00eame) pour une cause politique, et que le bien et le mal ne sont pas si difficiles que cela \u00e0 discerner.<\/p>\n<ol class=\"footnotes\"><li id=\"footnote_1_38650\" class=\"footnote\">\u00e0 \u00e9couter ici : <a href=\"http:\/\/www.nova.fr\/podcast\/lheure-de-pointe\/une-nouvelle-traduction-pour-le-1984-dorwell-ce-que-ca-change\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Une nouvelle traduction pour le \u00ab 1984 \u00bb d\u2019Orwell : ce que \u00e7a change<\/a>. Radio Nova le 11 juin 2018. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_1_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_2_38650\" class=\"footnote\">Sur les d\u00e9bats qui entourent la politique de re-traductions de Gallimard, on peut lire : <em><a href=\"https:\/\/www.actualitte.com\/article\/monde-edition\/illegal-de-traduire-hemingway-ou-gallimard-le-tombeau-a-auteurs\/31401\">Ill\u00e9gal de traduire Hemingway, ou Gallimard, le tombeau \u00e0 auteurs<\/a><\/em>, par Cl\u00e9ment Solym. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_2_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_3_38650\" class=\"footnote\">Lire :\u00a0<a href=\"https:\/\/www.telegraph.co.uk\/comment\/personal-view\/3576898\/What-ever-happened-to-Orwells-missing-millions.html\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">What ever happened to Orwell&rsquo;s missing <em>millions?<\/em><\/a>\u00a0<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_3_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_4_38650\" class=\"footnote\">Lire : <em>Avant l&rsquo;apr\u00e8s, voyages \u00e0 Cuba avec George Orwell<\/em>, par Fr\u00e9d\u00e9rick Lavoie, \u00e9d. La Peuplade 2018. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_4_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_5_38650\" class=\"footnote\">Lire l&rsquo;essai d&rsquo;Orwell intitul\u00e9 <em>Wells, Hitler et l&rsquo;\u00e9tat mondial<\/em> (1941). <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_5_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_6_38650\" class=\"footnote\">D&rsquo;autres ont au contraire oppos\u00e9 Kafka et Orwell, tel Milan Kundera dans <em>Les Testaments trahis<\/em> qui d\u00e9nie \u00e0 Orwell le statut de romancier : <em>\u00ab\u00a0Ainsi le roman d\u2019Orwell, malgr\u00e9 ses intentions, fait lui-m\u00eame partie de l\u2019esprit totalitaire, de l\u2019esprit de propagande. Il r\u00e9duit (et apprend \u00e0 r\u00e9duire) la vie d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ha\u00efe en la simple \u00e9num\u00e9ration de ses crimes\u00a0\u00bb<\/em>. Mais la d\u00e9finition de qui a le droit l\u00e9gitime de produire de la litt\u00e9rature, selon Milan Kundera, se r\u00e9sume souvent \u00e0&#8230; lui-m\u00eame. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_6_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_7_38650\" class=\"footnote\">Orwell combattait sur le front espagnol au sein du Parti Ouvrier d&rsquo;Unification Marxiste, le POUM\u00a0\u2014 ni staliniens, ni anarchistes ni trotskistes\u00a0\u2014, mais c&rsquo;\u00e9tait plus par hasard que par engagement pour ce courant sp\u00e9cifique : il lui semblait au d\u00e9part que tous les R\u00e9publicains \u00e9taient r\u00e9unis par des convictions proches. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_7_38650\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a des livres qu&rsquo;il faut relire de temps \u00e0 autre, car ils sont capables de r\u00e9sonner avec chaque nouvelle p\u00e9riode de l&rsquo;histoire.\u00a0Le 1984 de George Orwell (1949) est l&rsquo;un d&rsquo;eux. J&rsquo;ai eu le plaisir d&rsquo;\u00eatre invit\u00e9 par Xavier de la Porte pour \u00e0 en parler au micro de son \u00e9mission l&rsquo;Heure de Pointe, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[25],"tags":[],"class_list":["post-38650","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-lecture"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38650","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=38650"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38650\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":38808,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/38650\/revisions\/38808"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=38650"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=38650"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=38650"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}