{"id":15818,"date":"2011-04-02T19:11:39","date_gmt":"2011-04-02T17:11:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.hyperbate.com\/dernier\/?p=15818"},"modified":"2011-04-02T19:11:39","modified_gmt":"2011-04-02T17:11:39","slug":"sleep-dealer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=15818","title":{"rendered":"Sleep Dealer"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"imageadroite\" src=\"\/dernier\/files\/2011\/03\/sleep_dealer.jpg\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"253\" align=\"right\" \/>Au x\u00e9nophobe<sup><a href=\"#footnote_1_15818\" id=\"identifier_1_15818\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"X&eacute;nophobe : qui craint ceux qui viennent d&rsquo;ailleurs. Les journalistes l&rsquo;emploient souvent, &agrave; tort, comme synonyme pour &laquo;&nbsp;raciste&nbsp;&raquo;.\">1<\/a><\/sup> et parano\u00efaque\u00a0<em><a href=\"http:\/\/www.hyperbate.fr\/dernier\/?p=15709\">Camp des saints<\/a><\/em> de Jean Raspail, on peut opposer le tr\u00e8s riche et plut\u00f4t r\u00e9ussi\u00a0<em>Sleep Dealer<\/em> (2008), un film am\u00e9ricano-mexicain du <em>digital media artist<\/em> (ainsi qu&rsquo;il se pr\u00e9sente <a href=\"http:\/\/alexrivera.com\/\" target=\"_blank\">sur son site<\/a>) et r\u00e9alisateur Alex Rivera<sup><a href=\"#footnote_2_15818\" id=\"identifier_2_15818\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Je ne connais pas du tout le travail d&rsquo;Alex Riviera mais il semble exclusivement consacr&eacute; (vid&eacute;os, court-m&eacute;trages, &eacute;crits) &agrave; &eacute;tudier les rapports entre Internet et l&rsquo;immigration, la globalisation et la politique.\">2<\/a><\/sup>.<\/p>\n<p>Le personnage principal, Memo, est un jeune adulte mexicain qui vit avec sa famille dans une r\u00e9gion agricole autrefois prosp\u00e8re mais \u00e0 pr\u00e9sent victime d&rsquo;un barrage qui prive les cultures d&rsquo;eau. L&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9 produite part au loin et l&rsquo;eau est rationn\u00e9e et vendue \u00e0 prix d&rsquo;or par des robots sentinelles arm\u00e9s et antipathiques.<br \/>\nUn peu hacker, mais pas tr\u00e8s prudent, Memo s&rsquo;amuse \u00e0 intercepter des communications radio. Il r\u00eave de voyager, de quitter sa r\u00e9gion. Un soir, il est d\u00e9couvert et consid\u00e9r\u00e9 comme un terroriste car les abords du barrage sont une zone sensible que des activistes altermondialistes tentent fr\u00e9quemment de saboter.<br \/>\nUn jour, alors que Memo et son fr\u00e8re sont chez un oncle, ils assistent en direct sur grand \u00e9cran \u00e0 un spectacles\u00a0abominable : le bombardement de leur maison et l&rsquo;assassinat de leur p\u00e8re par un pilote am\u00e9ricain employ\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 <em>Del Rio Water<\/em>. Le fait qu&rsquo;une antenne permettant d&rsquo;intercepter les communications se trouve sur le toit de la maison avait tenu lieu de preuve d&rsquo;appartenance \u00e0 un groupe terroriste. Au moment de tirer, le pilote, lui-m\u00eame d&rsquo;origine mexicaine, avait h\u00e9sit\u00e9, d&rsquo;autant qu&rsquo;il avait pu voir sa victime face \u00e0 lui, ou plut\u00f4t face au drone qu&rsquo;il pilotait. Mais il l&rsquo;a fait quand m\u00eame.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-15912\" src=\"\/dernier\/files\/2011\/04\/sleep_dealer_1.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"580\" \/><\/p>\n<p>Memo, accabl\u00e9 par un sentiment de culpabilit\u00e9 compr\u00e9hensible, quitte son village. Il veut se rendre \u00e0 Tijuana avec l&rsquo;espoir d&rsquo;y trouver du travail pour envoyer \u00e0 son fr\u00e8re et \u00e0 sa m\u00e8re de quoi vivre. Sur le chemin, il fait la connaissance de Luz, une jeune femme avec qui il \u00e9change quelques mots dans le bus. Elle est \u00e9crivain, nous verrons ce que \u00e7a signifie plus tard.<br \/>\nMemo est r\u00e9solu \u00e0 travailler pour un <em>Sleep Dealer<\/em>, un atelier de mis\u00e8re depuis lequel il pilotera un robot dans un pays d\u00e9velopp\u00e9, par exemple les \u00c9tats-Unis. La technologie employ\u00e9e implique la pose de \u00ab\u00a0nodules\u00a0\u00bb de connexion num\u00e9rique sur les avant bras et dans le dos. Elle est dangereuse car des accidents \u00e9lectriques peuvent se produire, provoquant la c\u00e9cit\u00e9 ou la mort des ouvriers, qui travaillent jusqu&rsquo;\u00e0 atteindre un \u00e9tat d&rsquo;\u00e9puisement important, jusqu&rsquo;\u00e0 se vider de leur \u00e9nergie, jour apr\u00e8s jour, d&rsquo;o\u00f9 leur nom de <em>sleep dealers<\/em>.<br \/>\nLa pose des \u00ab\u00a0nodules\u00a0\u00bb par des m\u00e9decins est co\u00fbteuse et Memo est forc\u00e9 de trouver des artisans plus ou moins clandestins pour s&rsquo;en charger. Luz lui recommande une rue mal fr\u00e9quent\u00e9e pour le faire, mais Memo s&rsquo;y fait assommer et d\u00e9pouiller de ses quelques \u00e9conomies. Il part vivre dans un bidonville.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-15915\" src=\"\/dernier\/files\/2011\/04\/sleep_dealer_2.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"583\" \/><\/p>\n<p>Sur le r\u00e9seau, Luz raconte sa rencontre avec Memo, dont les r\u00eaves d&rsquo;avenir meilleur, quoique banals, l&rsquo;ont \u00e9mue. Le nom du village de Memo, tr\u00e8s recherch\u00e9 \u2014 sans doute depuis l&rsquo;attaque a\u00e9rienne, dont elle ignore tout\u00a0\u2014, vaut un beau succ\u00e8s \u00e0 Luz.\u00a0\u00c0 sa grande surprise, elle vend tr\u00e8s bien cette histoire et un client la paie m\u00eame d&rsquo;avance pour retourner voir le jeune paysan. Elle le trouve facilement. Il raconte son agression, ce dont Luz se d\u00e9sole sinc\u00e8rement. Elle d\u00e9cide de l&rsquo;aider, car elle a la comp\u00e9tence suffisante pour poser des \u00ab\u00a0nodules\u00a0\u00bb.<br \/>\nEnfin \u00e9quip\u00e9, Memo peut commencer \u00e0 travailler. Son m\u00e9tier est de piloter un robot sur un chantier, sans doute aux \u00c9tats-Unis, peut-\u00eatre \u00e0 Los Angeles, il ne peut pas le savoir. Ce syst\u00e8me de travail \u00e0 distance permet aux pays d\u00e9velopp\u00e9s de r\u00e9aliser leur r\u00eave, explique \u00e0 Memo son patron : <em>\u00ab\u00a0Le travail, sans les travailleurs\u00a0\u00bb<\/em>. Son premier salaire lui permet d&rsquo;envoyer de l&rsquo;argent chez les siens.<br \/>\nLuz continue \u00e0 rencontrer Memo puis \u00e0 raconter ces rencontres sur le r\u00e9seau. Les deux jeunes gens tombent amoureux. Luz ne parvient pas \u00e0 expliquer \u00e0 Memo son m\u00e9tier, elle a peur qu&rsquo;il se sente bless\u00e9, et elle a raison, car lorsqu&rsquo;il d\u00e9couvre que sa vie a \u00e9t\u00e9 expos\u00e9e de cette mani\u00e8re, il la quitte.<br \/>\nDe son c\u00f4t\u00e9, le pilote de drones Ramirez d\u00e9cide de se rendre au Mexique pour rencontrer Memo, car il veut se racheter du meurtre du p\u00e8re de ce dernier&#8230;<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-15917\" src=\"\/dernier\/files\/2011\/04\/sleep_dealer_3.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"583\" \/><\/p>\n<p>Je ne vais pas raconter tout le film, je m&rsquo;arr\u00eaterai donc l\u00e0.<br \/>\nCe r\u00e9cit cyberpunk tiers-mondiste est assez riche th\u00e9matiquement et il rappellera au spectateur de nombreuses r\u00e9f\u00e9rences issues de la science-fiction aussi bien que du monde actuel. La destruction de la maison de Memo peut rappeler\u00a0<em>Anaconda Target<\/em>, court-m\u00e9trage de Dominic Angerame r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 partir d&rsquo;images de la guerre en Afghanistan, et pr\u00e9c\u00e8de le film <em><a href=\"http:\/\/www.hyperbate.fr\/dernier\/?p=10313\">Collateral murder<\/a><\/em>, extrait des archives de l&rsquo;arm\u00e9e am\u00e9ricaine en Irak r\u00e9v\u00e9l\u00e9 au public par Wikileaks il y a un an. On pense aussi \u00e0 <em>eXistenZ<\/em> (ou \u00e0 l&rsquo;artiste Stelarc) pour l&rsquo;intrusion un peu r\u00e9pugnante des c\u00e2bles dans l&rsquo;organisme de ceux qui se connectent au r\u00e9seau. On pense enfin \u00e0 <em>Starship Troopers<\/em> (ou \u00e0 <em>Fox News<\/em>) pour la spectacularisation de la guerre.<br \/>\nLe sujet dominant, ce sont bien s\u00fbr les rapports entre le nord et le sud. Les ressources naturelles et humaines du Mexique sont exploit\u00e9es par les \u00c9tats-Unis, suivant un contrat unilat\u00e9ral qui ne peut se justifier que par la loi du plus fort. De mani\u00e8re ironique, c&rsquo;est un mexicain d&rsquo;origine, le pilote Ramirez, qui est l&rsquo;instrument violent de l&rsquo;arrogante captation des richesses du Mexique par les \u00c9tats-Unis, sous les rires et les applaudissements b\u00eatement complices de Memo et de son fr\u00e8re, \u00e9merveill\u00e9s par le spectacle que cela constitue, du moins jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;ils r\u00e9alisent que les \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb pulv\u00e9ris\u00e9s pour un show t\u00e9l\u00e9vis\u00e9, ce sont eux-m\u00eames. La victime de la farce, c&rsquo;est son spectateur. L&rsquo;all\u00e9gorie vise juste.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-15919\" src=\"\/dernier\/files\/2011\/04\/sleep_dealer_4.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"584\" \/><\/p>\n<p>Parmi les \u00e9vocations futuristes int\u00e9ressantes, je retiendrais celle du m\u00e9tier d&rsquo;\u00e9crivain. Luz, qui d\u00e9bute dans cette profession, voyage et rencontre des gens, pour vendre ensuite ses souvenirs, ce qui l&rsquo;inscrit dans une tradition assez pr\u00e9cise de l&rsquo;\u00e9criture, celle des \u00e9crivains voyageurs, aux franges du journalisme ou de l&rsquo;immersion sociologique empirique.<br \/>\nLe mod\u00e8le \u00e9conomique du m\u00e9tier d&rsquo;\u00e9crivain tel qu&rsquo;il est d\u00e9crit semble assez simple : l&rsquo;auteur d\u00e9pose sur le r\u00e9seau (ici nomm\u00e9 <em>Truenode<\/em>) des histoire que les clients ach\u00e8tent \u00e0 l&rsquo;unit\u00e9. Le soir, en rentrant chez elle, Luz se connecte pour voir l&rsquo;\u00e9tat de son compte : telle histoire a-t-elle plu ? Combien de personnes l&rsquo;ont achet\u00e9e ?<br \/>\nLe mode de r\u00e9dactions litt\u00e9raire est montr\u00e9 mais pas vraiment expliqu\u00e9. Tout d&rsquo;abord il ne s&rsquo;agit pas de litt\u00e9rature \u00e9crite : Luz expose \u00e0 haute voix son propos, et sa connexion physique avec le r\u00e9seau permet d&rsquo;illustrer ses paroles avec des images directement issues de sa m\u00e9moire. La part de cr\u00e9ation v\u00e9ritable de la part de l&rsquo;auteur para\u00eet assez faible car l&rsquo;ordinateur intervient chaque fois qu&rsquo;il semble que son r\u00e9cit contient des omissions. L&rsquo;intervention de Luz consiste donc surtout \u00e0 vivre des choses int\u00e9ressantes \u00e0 raconter, puis \u00e0 s\u00e9lectionner les bonnes anecdotes.<br \/>\nOn trouvait d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;id\u00e9e de la litt\u00e9rature informatique o\u00f9 l&rsquo;ordinateur dicte en partie ses volont\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9crivain dans <em>La mort en direct<\/em> (Bertrand Tavernier, 1980).<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-15921\" src=\"\/dernier\/files\/2011\/04\/sleep_dealer_5.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"581\" \/><\/p>\n<p>Sleep Dealer utilise un certain nombre de clich\u00e9s du registre CyberPunk : les cliniques clandestines o\u00f9 l&rsquo;on se fait poser des implants cybern\u00e9tiques dans l&rsquo;arri\u00e8re-salle crasseuse d&rsquo;un bar mal fam\u00e9, un bar, justement, o\u00f9 l&rsquo;on re\u00e7oit sa dose de cyber-drogue ou de cyber-sexe,&#8230; Ce genre d&rsquo;\u00e9l\u00e9ment pourrait presque sembler vieillot vingt-cinq ans apr\u00e8s la publications de <em>Johnny Mnemonic<\/em>, mais le film fonctionne pourtant tr\u00e8s bien. Loin d&rsquo;\u00eatre une simple fable sur les rapports entre Nord et Sud, Sleep Dealer propose une r\u00e9flexion sur notre futur technologique et sur la mani\u00e8re dont les interfaces et les machines dont nous nous entourant permettent, selon les cas, d&rsquo;\u00e9loigner ou de rapprocher les personnes.<br \/>\nLes acteurs sont tr\u00e8s bien, l&rsquo;image semble au d\u00e9part artificielle, mais on l&rsquo;oublie rapidement pour se concentrer sur ce qui est racont\u00e9.<\/p>\n<ol class=\"footnotes\"><li id=\"footnote_1_15818\" class=\"footnote\"> X\u00e9nophobe : qui craint ceux qui viennent d&rsquo;ailleurs. Les journalistes l&#8217;emploient souvent, \u00e0 tort, comme synonyme pour \u00ab\u00a0raciste\u00a0\u00bb. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_1_15818\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_2_15818\" class=\"footnote\"> Je ne connais pas du tout le travail d&rsquo;Alex Riviera mais il semble exclusivement consacr\u00e9 (vid\u00e9os, court-m\u00e9trages, \u00e9crits) \u00e0 \u00e9tudier les rapports entre Internet et l&rsquo;immigration, la globalisation et la politique. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_2_15818\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Au x\u00e9nophobe1 et parano\u00efaque\u00a0Camp des saints de Jean Raspail, on peut opposer le tr\u00e8s riche et plut\u00f4t r\u00e9ussi\u00a0Sleep Dealer (2008), un film am\u00e9ricano-mexicain du digital media artist (ainsi qu&rsquo;il se pr\u00e9sente sur son site) et r\u00e9alisateur Alex Rivera2. 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