{"id":12998,"date":"2010-09-26T19:08:49","date_gmt":"2010-09-26T17:08:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.hyperbate.com\/dernier\/?p=12998"},"modified":"2010-09-26T19:08:49","modified_gmt":"2010-09-26T17:08:49","slug":"de-la-compassion","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/?p=12998","title":{"rendered":"De la compassion"},"content":{"rendered":"<p><img decoding=\"async\" class=\"imageadroite\" src=\"\/dernier\/files\/2010\/09\/annees_laser_167.jpg\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"254\" align=\"right\" \/>Le film <em>La Rafle<\/em>, par Roselyne \u00ab\u00a0Rose\u00a0\u00bb Bosch, ne me donnait pas tellement envie \u00e0 sa sortie, mais j&rsquo;ai \u00e0 pr\u00e9sent une tr\u00e8s imp\u00e9rieuse raison d&rsquo;\u00e9viter de le voir : si j&rsquo;ai le malheur de ne pas pleurer en le regardant, c&rsquo;est que je serais un m\u00e9chant, un salaud, c&rsquo;est que serais afflig\u00e9 d&rsquo;un g\u00e8ne d\u00e9ficient, et m\u00eame, que je serais \u00e0 ranger du c\u00f4t\u00e9 des nazis.<\/p>\n<p>Pour fourguer l&rsquo;\u00e9dition DVD de son film qu&rsquo;une promo difficile \u00e0 \u00e9viter nous avait vendu \u00e0 sa sortie comme une <em>Liste de Schindler<\/em> \u00e0 la fran\u00e7aise, la r\u00e9alisatrice n&rsquo;a pas eu peur de d\u00e9clarer au magazine <em>Les Ann\u00e9es Laser<\/em> :<\/p>\n<p><span class=\"citation\"><em>\u00ab\u00a0Je me m\u00e9fie de toute personne qui ne pleure pas en voyant le film. Il lui manque un g\u00eane, celui de la compassion. [&#8230;] On pleure devant La Rafle parce que&#8230; on ne peut que pleurer. Sauf si on est un enfant g\u00e2t\u00e9 de l&rsquo;\u00e9poque, sauf si on se d\u00e9lecte du cynisme au cin\u00e9ma, sauf si on consid\u00e8re que les \u00e9motions humaines sont une abomination ou une faiblesse. C&rsquo;est du reste ce que pensait Hitler: que les \u00e9motions sont de la sensiblerie. Il est int\u00e9ressant de voir que ces pisse-froids rejoignent Hitler en esprit. En tout cas, s&rsquo;il y a une guerre, je n&rsquo;aimerais pas \u00eatre dans la m\u00eame tranch\u00e9e que ceux qui trouvent qu&rsquo;il y a trop d&rsquo;\u00e9motion dans La Rafle.\u00a0\u00bb<\/em><\/span><sup><a href=\"#footnote_1_12998\" id=\"identifier_1_12998\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Les Ann&eacute;es Laser N&deg;167,&nbsp;Septembre 2010.\">1<\/a><\/sup><\/p>\n<p>Dans un premier temps, on peut s&rsquo;affliger ou au moins rire d&rsquo;une prise de position aussi stupide (pas d&rsquo;autre mot), qui va jusqu&rsquo;\u00e0 expliquer les mauvaises critiques (et il y en eut quelques unes) par une d\u00e9ficience g\u00e9n\u00e9tique, ce qui semble tout de m\u00eame ahurissant : vous \u00eates un nazi, la preuve, il vous manque le g\u00e8ne de l&rsquo;\u00e9motion \u2014 ou de la cin\u00e9philie complaisante. On attend que la r\u00e9alisatrice propose une liste des critiques de cin\u00e9ma qu&rsquo;il faut st\u00e9riliser ou fusiller afin que cette affection ne puisse pas progresser parmi les population ! Imaginez la r\u00e9action que provoquerait une r\u00e9f\u00e9rence, m\u00eame dite du ton le plus l\u00e9ger, \u00e0 un \u00ab\u00a0g\u00e8ne d\u00e9ficient\u00a0\u00bb, si elle \u00e9tait \u00e9mise dans des conditions analogues par quelqu&rsquo;un que l&rsquo;opinion publique classe tr\u00e8s \u00e0 droite&#8230; Les associations anti-racistes porteraient plainte, gagneraient facilement, et l&rsquo;on ne parlerait que de \u00e7a dans tout le Landernau m\u00e9diatique.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-13034\" src=\"\/dernier\/files\/2010\/09\/interview_annees_laser.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"262\" \/><\/p>\n<p>Si la citation de la r\u00e9alisatrice eu un certain succ\u00e8s sur Internet, la presse semble \u00eatre rest\u00e9e muette pour l&rsquo;instant, \u00e0 l&rsquo;exception\u00a0inattendue\u00a0de <em><a href=\"http:\/\/www.premiere.fr\/Cinema\/News-Cinema\/Pour-la-realisatrice-de-La-Rafle-ceux-qui-ne-pleurent-pas-devant-son-film-sont-des-nazis\/(gid)\/2415494\" target=\"_blank\">Premiere<\/a><\/em> qui lui a donn\u00e9 une certaine publicit\u00e9.<br \/>\nL&rsquo;interview m\u00e9rite d&rsquo;\u00eatre lue en entier. La r\u00e9alisatrice s&rsquo;y \u00e9merveille de ce que le succ\u00e8s du film ait essentiellement \u00e9t\u00e9 assur\u00e9 par, je cite, des <em>\u00ab\u00a0spectateurs non juifs de 12 \u00e0 20 ans\u00a0\u00bb<\/em>. Curieuse statistique, un peu d\u00e9rangeante pour tout dire : des \u00ab\u00a0spectateurs non juifs\u00a0\u00bb ?<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, soyons charitables : comme \u00e0 peu pr\u00e8s tous les cr\u00e9ateurs, Mme Bosch est tr\u00e8s sensible \u00e0 ce qui se dit de ses \u0153uvres, elle est tr\u00e8s investie dans son sujet, elle est la derni\u00e8re personne de qui on peut attendre du recul vis-\u00e0-vis des critiques, critiques dont l&rsquo;avis sur <em>La Rafle<\/em> m&rsquo;a laiss\u00e9 l&rsquo;impression g\u00e9n\u00e9rale d&rsquo;un\u00a0<em>\u00ab\u00a0bof&#8230;\u00a0\u00bb<\/em> poli qui, du reste, n&rsquo;a pas d\u00e9courag\u00e9 les pr\u00e8s de trois millions de spectateurs du film. Nombre de critiques ont en tout cas laiss\u00e9 entendre que <em>La Rafle<\/em> ne marquerait pas l&rsquo;histoire du cin\u00e9ma, mais que ce film pouvait s&rsquo;av\u00e9rer un support p\u00e9dagogique utile en tant qu&rsquo;il reste une des rares \u00e9vocations filmiques de la Rafle du Vel d&rsquo;Hiv, \u00e9pisode de l&rsquo;histoire de France qui n&rsquo;a \u00e9t\u00e9 document\u00e9 en son temps par aucune image et que le cin\u00e9ma a tr\u00e8s peu trait\u00e9<sup><a href=\"#footnote_2_12998\" id=\"identifier_2_12998\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"J&rsquo;ai un excellent souvenir du Monsieur Klein de Joseph Losey, que j&rsquo;ai vu enfant, o&ugrave; Alain Delon &eacute;tait emmen&eacute; au Velodrome d&rsquo;Hiver puis d&eacute;port&eacute;&hellip; sans &ecirc;tre juif.\">2<\/a><\/sup>.<br \/>\nJe n&rsquo;ai pas vu le film et je ne le verrai sans doute pas avant de tomber dessus par hasard \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, mais mon petit doigt me dit que Rose Bosch aurait d\u00fb s&rsquo;en tenir \u00e0 son succ\u00e8s public et accepter qu&rsquo;on \u00e9mette quelques critiques : elle a voulu produire un film accessible \u00e0 tous sur un sujet d&rsquo;utilit\u00e9 publique, elle l&rsquo;a fait, alors pourquoi recourir au chantage pour nous le sur-vendre ?<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"imageadroite\" src=\"\/dernier\/files\/2010\/09\/La_rafle.jpg\" alt=\"\" width=\"180\" height=\"240\" align=\"right\" \/>Bien entendu, si l&rsquo;on vise les coll\u00e9giens, ce genre de film est a priori un bon outil : il \u00e9tablit une base non pour comprendre mais pour conna\u00eetre le pass\u00e9, et dans un tel but, ne pas craindre le registre sentimental n&rsquo;est sans doute pas illogique. Les enfants n&rsquo;ont pas l&rsquo;exp\u00e9rience personnelle ou les r\u00e9f\u00e9rences culturelles qui leur permettraient de comprendre certains faits exprim\u00e9s de mani\u00e8re\u00a0elliptique\u00a0ou m\u00e9taphorique. Ils ne peuvent pas sp\u00e9cialement faire la diff\u00e9rence entre distance et manque de sensibilit\u00e9. Ils ont besoin, pour bien comprendre la gravit\u00e9 d&rsquo;une situation, de films au premier degr\u00e9. Ils ont besoin de voir d&rsquo;autres enfants que l&rsquo;on s\u00e9pare brutalement de leur maman, ils ont besoin d&rsquo;assister \u00e0 des injustices caricaturales et ils ont besoin de voir des m\u00e9chants qui ricanent de leur propre m\u00e9chancet\u00e9. Mais cela, c&rsquo;est juste montrer, faire ressentir, faire \u00e9prouver. Les adultes n&rsquo;ont pas forc\u00e9ment besoin qu&rsquo;on leur parle des \u00e9preuves, qu&rsquo;on leur fasse savoir que la douleur existe, que l&rsquo;horreur existe, car ils le savent d\u00e9j\u00e0 et ils savent m\u00eame qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas que les gentils qui souffrent ou que les m\u00e9chants qui jouissent. Les adultes ont plut\u00f4t besoin de comprendre le fonctionnement des choses. Comprendre comment on en arrive l\u00e0, comprendre comment des \u00ab\u00a0braves gens\u00a0\u00bb qui aiment leurs enfants ont pu envoyer d&rsquo;autres enfants \u00e0 la mort, de comprendre comment un peuple entier peut en arriver \u00e0 se rallier \u00e0 un meurtre d&rsquo;\u00e9chelle biblique, comment une Europe ultra-moderne et bouillonnante d&rsquo;id\u00e9es a pu sombrer dans la barbarie. Et lorsque les adultes n&rsquo;ont plus besoin de comprendre une situation, parce qu&rsquo;ils ont l&rsquo;impression d&rsquo;y avoir suffisamment r\u00e9fl\u00e9chi, ils attendent en tout cas qu&rsquo;on les \u00e9claire diff\u00e9remment.<\/p>\n<p>Hors pol\u00e9mique, tout cela pose plusieurs questions int\u00e9ressantes. La premi\u00e8re, \u00e0 laquelle l&rsquo;histoire de l&rsquo;art des derniers mill\u00e9naires donne une r\u00e9ponse assez claire \u00e0 mon avis, est celle du rapport entre le sujet et sa repr\u00e9sentation : suffit-il qu&rsquo;un sujet soit fort ou passionnant pour que l&rsquo;\u0153uvre qu&rsquo;on en tire ait un int\u00e9r\u00eat proportionn\u00e9 ? Non sans doute, et il n&rsquo;y a pas besoin de fournir d&rsquo;arguments philosophiques pour le d\u00e9montrer, il suffit \u00e0 chacun de se souvenir des films, des \u0153uvres plastiques\u00a0ou des romans qui l&rsquo;ont marqu\u00e9 : ce n&rsquo;est pas le sujet qui compte, c&rsquo;est ce que l&rsquo;artiste en d\u00e9gage. Bien s\u00fbr, savoir qu&rsquo;une histoire est \u00ab\u00a0vraie\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0v\u00e9cue\u00a0\u00bb, lui apporte une qualit\u00e9 suppl\u00e9mentaire apte \u00e0 rendre fascinant le plus m\u00e9diocre t\u00e9l\u00e9film destin\u00e9 \u00e0 \u00eatre diffus\u00e9 aux heures de digestion. Mais cette qualit\u00e9 n&rsquo;est pas une qualit\u00e9 esth\u00e9tique. Inversement, des sujets minuscules ont produit de grandes \u0153uvres, nous le savons tous aussi.<br \/>\nMais Mme Bosch ne veut pas qu&rsquo;on admire son film, elle nous demande juste d&rsquo;y aller pleurer. Ceci dit, pleurer devant un film pose exactement le m\u00eame probl\u00e8me que celui du bon film : ce n&rsquo;est pas parce que le sujet est \u00e9mouvant ou qu&rsquo;il est \u00ab\u00a0v\u00e9cu\u00a0\u00bb que sa repr\u00e9sentation sera \u00e9mouvante ou vivante. Personnellement, j&rsquo;ai eu du mal \u00e0 garder les yeux secs devant <em>Brokeback Mountain<\/em>, d&rsquo;Ang Lee, alors que ce film raconte l&rsquo;histoire de deux gar\u00e7ons vachers qui se b\u00e9cotent sur une montagne du Wyoming, sujet incongru dont les enjeux historiques sont tr\u00e8s l\u00e9gers (Ang Lee \u00e9vite la fable pontifiante sur l&rsquo;homophobie) et qui n&rsquo;a d&rsquo;int\u00e9r\u00eat que si le r\u00e9alisateur sait transformer un sujet terriblement banal \u2014 les amours contrari\u00e9es \u2014 en quelque chose d&rsquo;universel et apte \u00e0 nous toucher.<\/p>\n<div id=\"attachment_13050\" style=\"width: 540px\" class=\"wp-caption alignnone\"><img decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-13050\" class=\"size-full wp-image-13050\" src=\"\/dernier\/files\/2010\/09\/to_be_or_not_to_be.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"137\" \/><p id=\"caption-attachment-13050\" class=\"wp-caption-text\">To be or not to be (1942), par Ernst Lubitsch<\/p><\/div>\n<p>De temps en temps, un film ou un livre nous parlent avec force d&rsquo;un sujet fort tir\u00e9 de l&rsquo;histoire, on parle souvent de \u00ab\u00a0grand film\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><em>Vivre !<\/em> de Zhang Yimou ou <em>Le tombeau des luciolles<\/em> d&rsquo;Isao Takahata, deux adaptations de romans de fiction, en sont des exemples terriblement efficaces qui montrent l&rsquo;un et l&rsquo;autre des gens de rien du tout qui tentent de survivre dans le maelstrom de la grande histoire. J&rsquo;ignore si ces deux films ont \u00e9t\u00e9 massacr\u00e9s par <em>Les Cahiers du cin\u00e9ma<\/em>, mais je connais nombre de cin\u00e9philes exigeants qui ne les ont pas d\u00e9test\u00e9s, preuve que le chef d&rsquo;\u0153uvre n&rsquo;est pas\u00a0n\u00e9cessairement\u00a0l&rsquo;ennemi de l&rsquo;\u00e9motion, des situations fortes, des destins terribles. Un titre-larme peut \u00eatre un bon film. Une com\u00e9die peut \u00eatre un bon film.<\/p>\n<p>Dans l&rsquo;interview des <em>Ann\u00e9es Laser<\/em>, Rose Bosch cite Wittgenstein (<em>\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y a pas de pens\u00e9e s\u00e9rieuse si l&rsquo;on n&rsquo;accepte pas de de se faire un peu mal \u00e0 soi-m\u00eame\u00a0\u00bb<\/em>), un peu de travers \u00e0 mon avis, car Wittgenstein ne dit pas ici que l&rsquo;on doit faire souffrir ses spectateurs avec des films qui ont les adolescents comme c\u0153ur de cible, mais qu&rsquo;une r\u00e9flexion v\u00e9ritable n&rsquo;existe qu&rsquo;en s&rsquo;extrayant douloureusement de son propre confort intellectuel \u2014 c&rsquo;est ainsi que je le comprends en tout cas.<br \/>\nElle aurait pu retenir la r\u00e9flexion d&rsquo;Alfred Korzibsky qui a si bien dit que <em><a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/gp\/product\/2841621375?ie=UTF8&amp;tag=lederniblog-21&amp;linkCode=as2&amp;camp=1642&amp;creative=6746&amp;creativeASIN=2841621375\">La carte n&rsquo;est pas le territoire<\/a><img decoding=\"async\" style=\"border: none !important;margin: 0px !important\" src=\"http:\/\/www.assoc-amazon.fr\/e\/ir?t=lederniblog-21&amp;l=as2&amp;o=8&amp;a=2841621375\" border=\"0\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"1\" \/><\/em>, c&rsquo;est \u00e0 dire qu&rsquo;une repr\u00e9sentation ne peut \u00eatre confondue avec son objet. Lorsque Rose Bosch parle de ses spectateurs comme de gens courageux qui ont <em>\u00ab\u00a0os\u00e9 regarder en face cette trag\u00e9die\u00a0\u00bb<\/em>, je ne pense pas qu&rsquo;elle veuille dire que son film soit une trag\u00e9die artistique, mais qu&rsquo;il n&rsquo;y a pas lieu de distinguer le fait que les historiens nomment \u00ab\u00a0Rafle du Vel d&rsquo;Hiv'\u00a0\u00bb de son film, <em>La Rafle<\/em>.<br \/>\nJe trouve plus saine la position de Rachid Bouchareb, dont je n&rsquo;ai vu aucun film non plus, mais que j&rsquo;ai entendu dire r\u00e9cemment qu&rsquo;il fallait que le cin\u00e9ma s&#8217;empare des \u00e9v\u00e8nements historiques non pour en tirer le film d\u00e9finitif, l&rsquo;illustration officielle, mais pour accumuler les avis subjectifs, les rapports singuliers, et que ce sera en \u00e9puisant toutes les mani\u00e8res de voir que l&rsquo;on atteindra peut-\u00eatre une forme de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et de v\u00e9rit\u00e9 sur les sujets graves de l&rsquo;histoire.<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-13025\" src=\"\/dernier\/files\/2010\/09\/Adolf_Heid.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"293\" \/><\/p>\n<p>Ce qui me semble tr\u00e8s important \u00e0 rappeler avec force, en tout cas, c&rsquo;est que l&rsquo;\u00e9motion n&rsquo;a jamais \u00e9t\u00e9 ennemie du Fascisme ou du Nazisme. C&rsquo;est m\u00eame exactement le contraire. Car s&rsquo;il y a bien une m\u00e9canique froide dans le nazisme, s&rsquo;il a fallu que ceux qui ont permis l&rsquo;holocauste s&rsquo;abritent derri\u00e8re l&rsquo;abstraction des chiffres, de la technologie et du fait de n&rsquo;\u00eatre qu&rsquo;un maillon irresponsable et sous-inform\u00e9 parmi d&rsquo;autres, si l&rsquo;on a accus\u00e9 de \u00ab\u00a0sentimentalisme\u00a0\u00bb les d\u00e9tracteurs des pers\u00e9cutions, il a aussi fallu court-circuiter l&rsquo;intelligence de tout un peuple avec de l&rsquo;\u00e9motion. Et notamment avec une \u00e9motion parmi les plus fortes qui soient : la haine. Gunther Anders voyait dans la haine un outil pour exister : c&rsquo;est en ha\u00efssant que l&rsquo;on s&rsquo;affirme<sup><a href=\"#footnote_3_12998\" id=\"identifier_3_12998\" class=\"footnote-link footnote-identifier-link\" title=\"Gunther Anders, La haine, &eacute;d. Rivages poche, 2009. Une jolie phrase tir&eacute;e de ce petit livre :&nbsp;Les antis&eacute;mites ha&iuml;ssent ceux qui ne leur accordent pas la haine, &agrave; savoir le plaisir de ha&iuml;r. Par cons&eacute;quent ils ha&iuml;ssent doublement.&nbsp;\">3<\/a><\/sup>, c&rsquo;est la haine qui permet d&rsquo;\u00eatre cruel.<\/p>\n<p>En faisant de l&rsquo;\u00e9motion une valeur sup\u00e9rieure \u00e0 l&rsquo;intelligence, Hitler a r\u00e9ussi \u00e0 embarquer l&rsquo;histoire humaine dans un de ses \u00e9pisodes les plus abominables. Le nazisme a immens\u00e9ment profit\u00e9 des m\u00e9dias de masse modernes tels que la radio et le film, non seulement parce que ces m\u00e9dias touchaient un grand nombre de personnes de mani\u00e8re simultan\u00e9e, mais aussi parce qu&rsquo;ils provoquent des \u00e9motions bien plus qu&rsquo;ils ne s&rsquo;adressent \u00e0 l&rsquo;entendement. Goebbels avait tr\u00e8s bien expliqu\u00e9 sa vision des choses lors du congr\u00e8s de la chambre du cin\u00e9ma en 1937 : <em>\u00ab\u00a0L&rsquo;art n&rsquo;est rien d&rsquo;autre que ce qui fa\u00e7onne le sentiment. Il provient du sentiment et non de l&rsquo;intelligence\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>L&rsquo;esth\u00e9tique nazie s&rsquo;appuie en grande partie sur l&rsquo;h\u00e9ritage de la p\u00e9riode romantique allemande, p\u00e9riode qui a plac\u00e9 la sensibilit\u00e9 \u00e0 un niveau in\u00e9dit de lyrisme. On aurait bien tort d&rsquo;y voir une forme d&rsquo;hypocrisie. On se souviendra des <a href=\"http:\/\/www.hyperbate.fr\/dernier\/?p=1659\" target=\"_blank\">premi\u00e8res lignes de <\/a><em><a href=\"http:\/\/www.hyperbate.fr\/dernier\/?p=1659\" target=\"_blank\">Mein Kampf<\/a><\/em> dans lesquelles le futur chancelier se d\u00e9crit comme un jeune homme exalt\u00e9 et passionn\u00e9 d&rsquo;art : <span class=\"citation\"><em>\u00ab\u00a0J&rsquo;avais des naus\u00e9es \u00e0 penser que je pourrais un jour \u00eatre prisonnier dans un bureau ; que je ne serais pas le ma\u00eetre de mon temps, mais oblig\u00e9 de passer toute ma vie \u00e0 remplir des imprim\u00e9s\u2026 J\u2019avais alors douze ans\u2026 Un jour il me fut \u00e9vident que je devais devenir peintre, artiste peintre\u2026\u00a0\u00bb.<\/em><\/span><br \/>\nQuand on me dit qu&rsquo;il faut s&rsquo;adresser au \u00ab\u00a0c\u0153ur\u00a0\u00bb et non au cerveau, ou quand on me dit que les chiens valent mieux que les hommes puisqu&rsquo;eux au moins ne jugent ni ne trahissent, je me rappelle que c&rsquo;est Adolf Hitler qui a dessin\u00e9 \u00e7a :<\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"alignnone size-full wp-image-13038\" src=\"\/dernier\/files\/2010\/09\/ouaf_ouaf.jpg\" alt=\"\" width=\"530\" height=\"201\" \/><\/p>\n<p>Mais Roselyne Bosch n&rsquo;a pas compl\u00e8tement tort. Il arrive que les gens se blindent \u00e9motionnellement, qu&rsquo;ils semblent cyniques ou insensibles au malheur d&rsquo;autrui. En fait, nous faisons \u00e7a toute la journ\u00e9e, parce qu&rsquo;il le faut bien, parce qu&rsquo;il se passe \u00e0 chaque instant mille et un drames auxquels nous ne pouvons rien mais dont nous sommes inform\u00e9s.<br \/>\nC&rsquo;est peut-\u00eatre dommage, mais \u00e7a ne constituera jamais une raison suffisante pour \u00eatre forc\u00e9 de crier au chef d&rsquo;\u0153uvre devant un film sous pr\u00e9texte qu&rsquo;il est plein de bonnes intentions.<\/p>\n<p>Lire ailleurs : <em><a href=\"http:\/\/simpleappareil.free.fr\/lobservatoire\/index.php?2009\/02\/24\/62-de-l-abjection-jacques-rivette\" target=\"_blank\">De l&rsquo;abjection<\/a><\/em>, par Jacques Rivette dans <em>Les Cahiers du cin\u00e9ma<\/em> en 1961 ;\u00a0<em><a href=\"http:\/\/www.nonfiction.fr\/article-3792-la_rafle_des_emotions.htm\" target=\"_blank\">\u00ab\u00a0La Rafle\u00a0\u00bb des \u00e9motions<\/a><\/em><em><span style=\"font-style: normal\">, par Antoine Gaudin sur <\/span><\/em>Nonfiction. L&rsquo;auteur, qui a vu le film, \u00e9crit : <em>C&rsquo;est en effet un film qui, accompagn\u00e9 des propos de sa r\u00e9alisatrice, constitue un syst\u00e8me id\u00e9ologique qui en dit beaucoup plus long sur son pr\u00e9sent de cr\u00e9ation, en particulier sur la France de Sarkozy (\u00e9pisodes de la lettre de Guy Mocquet et de \u00ab\u00a0l&rsquo;adoption\u00a0\u00bb d&rsquo;un enfant juif d\u00e9port\u00e9, gouvernance sur le mode du pl\u00e9biscite compassionnel, etc.), que sur le pass\u00e9 tragique dont il pr\u00e9tend t\u00e9moigner.<\/em><\/p>\n<ol class=\"footnotes\"><li id=\"footnote_1_12998\" class=\"footnote\"> Les Ann\u00e9es Laser N\u00b0167,\u00a0Septembre 2010. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_1_12998\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_2_12998\" class=\"footnote\"> J&rsquo;ai un excellent souvenir du <em>Monsieur Klein<\/em> de Joseph Losey, que j&rsquo;ai vu enfant, o\u00f9 Alain Delon \u00e9tait emmen\u00e9 au Velodrome d&rsquo;Hiver puis d\u00e9port\u00e9&#8230; sans \u00eatre juif. <span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_2_12998\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><li id=\"footnote_3_12998\" class=\"footnote\"> Gunther Anders, <em><a href=\"http:\/\/www.amazon.fr\/gp\/product\/2743619139?ie=UTF8&amp;tag=lederniblog-21&amp;linkCode=as2&amp;camp=1642&amp;creative=6746&amp;creativeASIN=2743619139\">La haine<\/a><img decoding=\"async\" style=\"border: none !important;margin: 0px !important\" src=\"http:\/\/www.assoc-amazon.fr\/e\/ir?t=lederniblog-21&amp;l=as2&amp;o=8&amp;a=2743619139\" border=\"0\" alt=\"\" width=\"1\" height=\"1\" \/><\/em>, \u00e9d. Rivages poche, 2009. Une jolie phrase tir\u00e9e de ce petit livre :\u00a0<em>Les antis\u00e9mites ha\u00efssent ceux qui ne leur accordent pas la haine, \u00e0 savoir le plaisir de ha\u00efr. Par cons\u00e9quent ils ha\u00efssent doublement<\/em>.\u00a0<span class=\"footnote-back-link-wrapper\"> [<a href=\"#identifier_3_12998\" class=\"footnote-link footnote-back-link\">&#8617;<\/a>]<\/span><\/li><\/ol>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le film La Rafle, par Roselyne \u00ab\u00a0Rose\u00a0\u00bb Bosch, ne me donnait pas tellement envie \u00e0 sa sortie, mais j&rsquo;ai \u00e0 pr\u00e9sent une tr\u00e8s imp\u00e9rieuse raison d&rsquo;\u00e9viter de le voir : si j&rsquo;ai le malheur de ne pas pleurer en le regardant, c&rsquo;est que je serais un m\u00e9chant, un salaud, c&rsquo;est que serais afflig\u00e9 d&rsquo;un g\u00e8ne [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[5,19,32],"tags":[],"class_list":["post-12998","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-au-cinema","category-images","category-memoire"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12998","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12998"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/12998\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12998"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=12998"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/hyperbate.fr\/dernier\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=12998"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}