Profitez-en, après celui là c'est fini

Christopher Strachey 

juin 21st, 2023 Posted in Sciences | 3 Comments »

Tout le monde connaît désormais Alan Turing (1912-1954), gracié à titre posthume par la reine Elisabeth II, célébré par des biographies et des films, cité un peu à tort et à travers dans les débats qui entourent l’informatique ou l’Intelligence artificielle1, et connu aussi comme victime d’une société violemment homophobe. On connaît beaucoup moins Christopher Strachey (1916-1975), qui fut un petit temps collaborateur de son aîné Alan Turing, qui comme ce dernier a fréquenté le King’s college de Cambridge, qui comme lui était homosexuel, et qui comme lui a été un acteur précoce de l’Histoire de l’informatique. On le crédite entre autres de la création du tout premier jeu sur ordinateur — une adaptation du jeu de dames2 —, de nombreuses avancées théoriques en programmation, de la première interprétation d’une partition musicale par un ordinateur, ou encore de la création du tout premier générateur littéraire informatique.

La généalogie de Christopher Strachey est assez impressionnante : son père Oliver fut un cryptographe célèbre des deux guerres mondiales, et est lui-même issu d’une longue lignée d’aristocrates, de membres du parlement, de hauts-fonctionnaires et d’écrivains, autant du côté de sa mère Jane Maria Strachey, autrice et politicienne, que de celui de son père Richard, qui fut président de la Royal society of Geography. La grand-mère maternelle de Richard, Mary Whitall Smith, était issue d’un couple de célébrités du monde protestant, qui après avoir divorcé de Frank Costelloe (avocat, politicien, traducteur, auteur de livres sur la religion ou la fiscalité), a épousé l’historien de l’art Bernard Berenson, dont Mary a été la dévouée ghost writer. La sœur de Mary, Alys Pearsal Smith, a quant à elle été l’épouse du philosophe, mathématicien et Nobel de littérature Bertrand Russell, et la demi-sœur de Christopher, Julia, a fait une triple-carrière de mannequin pour Paul Poiret, de photographe et de romancière (saluée à ce titre par Virginia Woolf !). Si je vous ai un peu perdus dans mon énumération, c’est normal, elle donne vite le vertige.

Une partie de la famille Strachey, par Graystone Bird, vers 1893 (National portrait gallery). Le jeune homme assis à droite est Oliver, le père de Christopher Strachey.

On peut dérouler longtemps la liste des hommes célèbres dans la famille de Christopher Strachey. Et on y rencontre aussi un très grand nombre de femmes elles aussi célèbres, dans les domaines qui leur étaient légalement accessibles à ces époques : l’écriture, la peinture ou les responsabilités dans l’action sociale, politique ou religieuse.

Avoir autant de noms prestigieux autour de son berceau n’a pas empêché — si ce n’en est la cause, car on imagine la pression que cela représente — Christopher Strachey d’avoir une scolarité erratique. Réputé cancre aux éclairs de génie, finissant par interrompre prématurément ses études supérieures pour devenir simple chercheur dans une compagnie de télécommunications filaire, il n’en aura pas moins ensuite l’occasion d’enseigner les mathématiques ou la physique dans des cadres prestigieux.

L’ordinateur Manchester Mark I

The love letter algorithm

L’Histoire de la littérature combinatoire ne démarre pas avec l’ordinateur, puisqu’on peut y relier l’Ars Magna de Raymond Lulle (XIIIe siècle), les Litanies de la Vierge, par Jean Meschinot (fin XVe), les Baisers d’Amour de Quirinus Kuhlmann (1671) ou bien sûr les cadavres exquis des Surréalistes (début XXe), et pourquoi pas des systèmes de divination tels que le Yi Jing (qu’étudia Leibniz, pionnier de la préhistoire de l’Informatique), le Tarot de Marseille, la planche de Ouija des spirites…
Mais il semble que la première création de nature informatique dans le domaine soit due à Christopher Strachey. Il s’agit de ses Lettres d’amour, programmées sur un ordinateur Manchester Mark I, en 1952. Alan Turing a participé à la création du programme en fournissant un générateur de nombres aléatoires. On voit souvent ce travail comme une critique malicieuse du caractère mécanique et (hétéro-)normatif de la correspondance sentimentale3.

Il me semble amusant de mettre en parallèle cette vision taquine de la lettre sentimentale, et donc de l’amour, avec la tradition science-fictionnesque qui distingue le robot et l’ordinateur de l’humain non par l’intelligence, mais par la capacité à aimer, à avoir des sentiments.

Le jeu de dames de Strachey. Dans le texte The « thinking » machine, l’auteur prend ce jeu de société comme exemple pour évoquer la difficulté que rencontrent les ordinateurs dans la gestion de la complexité, mais aussi comme un exemple des nouvelles idées que peuvent amener des programmes « bêtes ».

Dans un texte intitulé The « Thinking » Machine, paru dans Encounter en 1954 (l’année de la mort de Turing), Strachey parle de l’inquiétude du public face à l’ordinateur : quand nous privera-t-il de nos emplois ? À quel point est-il effectivement capable de « penser », est-il vraiment un concurrent pour l’esprit humain ? Et sa réponse, c’est d’expliquer bien entendu qu’un ordinateur ne pense pas, ne veut rien par lui-même, mais qu’un programme extrêmement simple tel que celui de son « algorithme de la lettre d’amour » peut facilement donner l’impression contraire : l’ordinateur et son programme ne sont pas sophistiqués, certes, mais le destinataire peut être abusé par des systèmes astucieux. On voit la proximité intellectuelle avec le Alan Turing de Computing Machinery and Intelligence (1950), qui s’intéressait moins à l’idée de faire « penser » un ordinateur, qu’au fait qu’un ordinateur pourrait un jour imiter la pensée de manière convaincante.

Honey Dear
My sympathetic affection beautifully attracts your affectionate enthusiasm. You are my loving adoration: my breathless adoration. My fellow feeling breathlessly hopes for your dear eagerness. My lovesick adoration cherishes your avid ardour.
Yours wistfully
M.U.C.

Un exemple de texte produit par le programme, qui figure dans le texte The « thinking » machine. La signature, M.U.C., est un acronyme pour « Manchester University Computer ».

Dix ans plus tard, Strachey a publié un texte scientifique au sujet du temps partagé (timesharing), un concept majeur de l’Histoire de l’informatique dont il n’est pas l’auteur, mais qui, dans sa version à lui, contient les prémisses de ce qu’on nomme le multitâche, fonction que nous utilisons désormais tous sans le savoir. Strachey est aussi un des auteurs du langage CPL, qui est lui-même un ancêtre du langage C. Comme Turing, Strachey a été à la fois parmi les pionniers de l’informatique, mais aussi parmi les gens qui ont eu très tôt une réflexion sur l’Intelligence artificielle.
Un personnage dont l’Histoire et les travaux sont à (re)découvrir, donc. Pour ma part je ne connais son nom que depuis quelques semaines.

En 1975, alors qu’il semblait se remettre d’une jaunisse, Christopher Strachey est mort d’une hépatite.

  1. Non, la « machine de Turing » n’est pas le prototype de l’ordinateur moderne, comme on le lit parfois (en mélangeant cette proposition conceptuelle avec l’architecture de Von Neumann, les théories d’Alonzo Church sur les systèmes « Turing-computable » et les travaux de Turing sur les ordinateurs ACE et Manchester Mark I, je suppose), ni un ordinateur dédié au décodage cryptographique (une autre part de l’Histoire de Turing !) et non, Alan Turing n’a pas défini, mais n’a fait qu’inspirer le « test de Turing », qui du reste n’existe pas vraiment ! Précisions qui n’entament en rien l’extraordinaire apport d’Alan Turing à l’Histoire de l’Informatique, de la logique mathématique et de la réflexion sur ce qui allait devenir l’Intelligence artificielle, et bien entendu à l’Histoire avec un grand H, avec le décryptage du code de la machine Enigma — fait de guerre dont Turing n’est pas l’unique acteur. []
  2. Le tout premier jeu programmé serait quant à lui dû à Alan Turing : une adaptation du jeu d’échecs. La distinction entre « jeu sur ordinateur » et « jeu programmé » tient ici dans le fait que Turing n’avait pas d’ordinateur à disposition pour tester son programme. []
  3. Il me semble que Jean Paulhan, dans Les Fleurs de Tarbes, et bien sûr Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux, expliquaient chacun à leur manière que la correspondance amoureuse était d’une extrême banalité, que sa force vient du message sous-jascent (« je pense à toi ») et de l’effet que celui-ci provoque sur le destinataire, ce qui confère paradoxalement à une forme littéraire interchangeable et impersonnelle un effet profondément personnel et unique. []

Littératures graphiques contemporaines #12.6 : Léa Murawiec

avril 14th, 2023 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 21 avril 2023, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Léa Murawiec.

Formée à l’école Estienne et aux Beaux-Arts d’Angoulême, Léa Murawiec a fait ses armes dans le fanzinat, avant de se faire particulièrement remarquer en 2021 avec Le Grand Vide, paru aux éditions 2024 et couronné de divers prix, dans lequel elle met une esthétique singulière et au service d’un récit fantastique aux multiples clefs de lecture.

La rencontre aura lieu le vendredi 21 avril à 15 heures à l’Université Paris 8, dans la salle A-1-175. Sachant les risque de blocage de l’université, veuillez consulter cette page régulièrement pour vérifier si un changement de lieu devait advenir.
Cette rencontre est en priorité destinée aux étudiants inscrits, mais est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.

Conjurer la mort

avril 2nd, 2023 Posted in Design, Mémoire, Parti, Personnel | 5 Comments »

(billet de blog passablement impudique, j’en ai peur !)

La mort m’a toujours intéressé. Et angoissé. J’imagine que c’est assez banal, mais tout de même, c’est un moteur chez moi, c’est ce qui me donne envie de publier des livres — et même un livre sur la fin du monde1 —, c’est ce qui me pousse à écrire sur mes blogs, à semer des mots sur les forums, sur Twitter, c’est ce qui me donne envie de dessiner ce que je vois, ce que j’imagine, c’est ce qui me pousse à collectionner, ou en tout cas à accumuler des livres, des images, des amitiés, à chercher, malgré (à moins que ce ne soit pour pallier) ma mauvaise mémoire épisodique2 des moments, des instants, des sensations, des expériences. C’est sans doute aussi le moteur de mon baroque intérêt pour la généalogie (combien de personnes j’ai mortellement ennuyées en leur en parlant !). Avec la généalogie, j’essaie de voir dans quelle continuité je m’inscris, j’essaie de faire exister les morts en retrouvant leurs noms, en tentant d’apprendre ou de deviner leur Histoire.
Ah oui, et j’ai même créé un blog consacré à la mort, en marge d’un atelier d’une semaine sur le même sujet, à l’école d’art du Havre.

Je suis aussi forcé de confesser, sans fierté aucune, que la perspective de la mort des autres (bien plus angoissante que l’idée de de sa mort à soi, non ?) m’amène à adopter des comportements un peu névrotiques et parfois même odieux : quand je sais que quelqu’un approche de sa fin, j’ai l’affreux réflexe de l’éviter, comme si cette personne restait en vie tant que je ne la revoyais pas — une variante superstitieuse de l’expérience de pensée d’Erwin Schrödinger, dont le chat n’est ni vivant ni mort tant qu’on n’a pas ouvert la boite dans laquelle il se trouve —, ou en tout cas un moyen pour ne pas penser en permanence au corbeau noir qui tourne au dessus de sa tête. Pour la même raison je pense, je déteste morbidement l’idée du déclin et de la maladie. Mais je me soigne, je m’astreins notamment à demander de leurs nouvelles aux gens, et lorsqu’il le faut, j’assiste désormais aux enterrements. J’ai même fini par constater que c’était une bonne chose, comme je le racontais ici. J’imagine que tout ça est est assez banal, donc, mais quand j’essaie de prendre un peu de recul, j’ai du mal à ne pas me juger moi-même un peu bizarre. À présent que j’ai raconté tout ça, plus personne n’osera me signaler qu’il a un rhume de peur que je change de trottoir. Je vous rassure : je force un peu le trait. J’espère.

Dans Monty Python’s The Meaning of Life (1983), la mort vient annoncer aux convives d’un repas et à leurs hôtes qu’elle vient les chercher car sont tous morts, empoisonnés par la mousse de saumon. On ne me fera jamais manger de mousse de saumon !

Il y a quelques temps j’ai bien malgré moi offert une crise de fou-rire à une amie en lui révélant que, bien qu’athée impénitent, je croyais fermement en la vie après la mort. Et ce n’est pas cet aveu très sérieux qui l’a fait rire, c’est le raisonnement qui me motive3. Pour moi, une partie de ce qui fait que l’on existe réside dans notre capacité à agir sur le monde et à affecter nos semblables. Et on peut agir sur le monde sans être vivant au sens biologique du terme4. Si on envoie à quelqu’un une lettre contenant une révélation qui va bouleverser sa vie, et que cette personne ne la reçoit qu’après notre trépas, le bouleversement n’en sera pas moins réel que si nous avions été vivant. Les héritages bénéfiques ou non sont aussi une manière d’agir sur le monde. Quand des auteurs du passé nous font rire, ou bien pleurer, ils ont bien une action sur nous, sur nos sentiments actuels. Ils ne peuvent pas en être conscients, ils n’éprouvent, eux, plus aucun sentiment, bien évidemment, mais il n’empêche ! Et on peut parler de l’enregistrement phonographique ou encore du cinéma, comme dans cet article par un des tout premiers spectateurs du cinématographe des frères Lumière :

Lorsque ces appareils seront livrés au public, lorsque tous pourront photographier les êtres qui leur sont chers, non plus dans leur forme immobile, mais dans leur mouvement, dans leur action, dans leurs gestes familiers, avec la parole au bout des lèvres, la mort cessera d’être absolue.

La Poste (Nice), le 30/12/1895

L’idée d’une solution technologique à la mort a inspiré des auteurs de fiction scientifique et de science-fiction, depuis Jules Verne avec son Château des Carpathes (1892), où un homme inconsolablement endeuillé fait revivre la femme qu’il a aimée par l’image et le son5, jusques à Iain M. Banks et ses Enfers Virtuels en passant par Adolfo Bioy Casares avec L’Invention de Morel ou encore Philip K. Dick avec ses protagonistes en état de demi-vie dans Ubik.

Le Château des Carpathes, illustration de Léon Benett, 1892.
Le Château des Carpathes (1892), par Jules Verne, illustré par Léon Bennett.

Il y a un vingt ans j’ai eu une idée du genre, dans laquelle le réseau Internet prenait une place centrale. Je me proposais de créer un service destiner à collecter, de son vivant, tous les e-mails d’une personne, toutes ses conversations téléphoniques, tous ses écrits sur des forums (aujourd’hui nous ajouterions bien sûr les réseaux sociaux !), et ceci dans le but d’alimenter un robot conversationnel qui pourrait alors se doter de son vocabulaire, de ses préoccupations, de ses connaissances, et imiter son tempérament. Un robot qui serait capable de prendre en partie sa place une fois passé son décès. Un fantôme numérique, quoi. Et un micro-exécuteur testamentaire, aussi, capable de faire des cadeaux aux petits enfants, de commander un bouquet de fleurs ou d’écrire un mot gentil aux amis pour la nouvelle année.
Je sais que ce projet date de vingt ans car, en en parlant ces jours-ci, je suis allé vérifier la date à laquelle j’avais acquis le nom de domaine destiné à ce projet, dust-to-bits.com6. Et par une coïncidence assez extraordinaire, cet achat date précisément du mois d’avril 2003, il y a donc vingt ans quasi jour pour jour.

Bien entendu, aucun aspect hors de l’idée elle-même n’était techniquement à ma portée. J’ai rédigé une page commerciale dans laquelle je me suis amusé à imaginer divers niveaux de service, et où j’ai établi un comparatif entre ce que mon service affirmait pouvoir offrir et les promesses faites par différentes religions au sujet de l’après-vie7. Sans le savoir, et avant que le mot n’existe, du reste, je crois que j’ai fait du design fiction8 !

Le projet Dust-to-bits doit pouvoir permettre la survie de votre âme sans aucune condition : vous n’aurez pas besoin de construire un mausolée, d’être un célèbre peintre ou poète ni d’avoir été un affreux dictateur. Vous n’aurez pas non plus besoin de croire en un dieu d’aucune sorte.

(extrait de la présentation du projet)

Orgueilleusement, je n’ai jamais cherché d’aide, jamais tenté de fédérer des gens plus compétents que moi pour monter une start-up et transformer mes intuitions de ce genre en produits : soit je peux tout faire tout seul, soit je ne le fais pas. Heureusement que tout le monde n’est pas comme ça.
J’ai conservé le nom de domaine dust-to-bits vingt ans, et je viens de le renouveler une fois encore. Je ne sais pas si je me crois capable d’aboutir à quoi que ce soit un jour, mais la montée en puissance des intelligences artificielles destinées à traiter le langage naturel laisse penser que l’idée n’est pas loin d’être réalisable. Du reste, il y a cinq ans, l’informaticienne Eugenia Kuyda a créé un service commercial, replika.ai, dont le but même est de redonner vie à des trépassés.
Je fais un peu le point sur les liens (fiction ou réalité) entre design numérique et existence post mortem dans l’article La vie éternelle : un problème de design interactif ?, publié dans le numéro 254 (mars 2020) de la revue étapes:, revue dont le thème était pour ce numéro… « La Mort ».

Enfin bref, un jour, constatant que mon projet ne semblait pas spécialement parti pour voir le jour, j’en ai tiré une nouvelle de science-fiction, Le sœur de poche., où une société nommée dust-to-bits (tiens tiens !) permettait aux vivants de garder un lien avec leurs morts… Je l’ai envoyée à quelques amies et amis, puis je l’ai publiée en ligne, et enfin, adressée à une paire de revues de science-fiction, qui m’ont complimenté tout en m’informant qu’elles n’étaient pas très intéressées à l’idée de me publier. Un beau jour, en discutant en ligne avec Gérard Klein — pas l’acteur, mais le très vénérable auteur et éditeur de science fiction —, j’ai eu l’idée d’envoyer ma nouvelle à ce dernier, qui l’a appréciée (j’encadrerais bien l’e-mail, mais il dit juste « Elle est très bien cette nouvelle ») et qui m’a recommandé d’écrire à Galaxies et à Bifrost, en me recommandant de lui. Ce que j’ai fait, avec succès, puisque mon texte a été accepté pour le numéro 21 de Galaxies (nouvelle série), sorti il y a dix ans.
Il m’est arrivé plusieurs fois que des lecteurs de la nouvelle me demandent si je connaissais Be right back, le premier épisode de la seconde saison de Black Mirror, dont on m’assurait que le propos était extrêmement proche. J’avoue que la perspective de constater que j’avais eu exactement la même idée que les scénaristes de Black Mirror9 m’a suffisamment gêné pour que je repousse régulièrement le visionnage de l’épisode mentionné. Lorsque je l’ai finalement fait, j’ai été forcé de constater une proximité très forte, du moins pour le début du récit. Par bonheur, les dates me dédouanent de toute accusation de plagiat, car Galaxies 21 est sorti le 21 janvier 2013, tandis que la seconde saison de Black Mirror a commencé à être diffusée sur Channel 4 le 11 février 2013, soit trois semaines plus tard ! L’honneur est sauf, personne n’a copié personne, c’est juste que les idées sont dans l’air et atteignent tout le monde en même temps.
Et puis j’ai été le premier.

  1. Les mythes de fin du monde constituent autant de visions collectives de la mort, et les récits « post-apocalyptiques » ont souvent des protagonistes qui refusent de mourir… []
  2. La mémoire « épisodique », c’est la mémoire que l’on a de sa propre existence. La mienne est assez défaillante, de même que ma mémoire des personnes. Ma mémoire « sémantique », les dates, les noms, et autres connaissance générales, fonctionne mieux. []
  3. Cette précision n’est peut-être pas très intéressante, mais ça se passait très exactement entre le bar Chez Lili et la Halle aux poissons, dans le quartier Saint-François au Havre. J’aime conjurer l’oubli en notant ces détails, car si je m’en souviens aujourd’hui, je sais que je l’aurai oublié dans un an, sauf si je le note ici. []
  4. Pour ce qui est de la biologie, cependant, on peut se rappeler des consolation matérialistes de Diderot, qui écrivait à son amante Sophie Volland qu’il rêvait qu’après leurs morts respectives, leurs molécules éparpillées continuent de se fréquenter : « Ô ma Sophie, il me resterait donc un espoir de vous toucher, de vous sentir, de vous aimer, de vous chercher, de m’unir, de me confondre avec vous, quand nous ne serons plus ! S’il y avait dans nos principes une loi d’affinité, s’il nous était réservé de composer un être commun, si je devais dans la suite des siècles refaire un tout avec vous, si les molécules de votre amant dissous venaient à s’agiter, à se mouvoir et à rechercher les vôtres éparses dans la nature ! Laissez-moi cette chimère ; elle m’est douce ; elle m’assurerait l’éternité en vous et avec vous » (15 octobre 1759). []
  5. Le Phonographe d’Edison date de 1877. Le Kinétographe, du même industriel, de 1891. Mais il ne semble pas que Jules Verne s’y réfère, et c’est surtout du téléphone (qui commence à se diffuser en France vers 1880) qu’il s’inspire, reprenant au passage le nom Téléphote (déjà présent dans La Journée d’un journaliste américain en 2889, de Jules et Michel Verne, 1889) un équivalent au téléphone qui transmet non seulement le son mais aussi l’image, concept qu’avait imaginé George du Maurier dans Punch en 1879, à partir d’un brevet sans rapport de Thomas Edison, le Téléphonoscope, ce qui a inspiré Albert Robida avant Jules Verne. []
  6. J’ai évidemment tiré le nom « Dust to bits » de la liturgie funéraire anglo-saxonne chrétienne (« ashes to ashes, dust to dust »), elle-même inspirée du livre de la Genèse (‘ »C’est à la sueur de ton visage que tu mangeras du pain, jusqu’à ce que tu retournes dans la terre, d’où tu as été pris ; car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière. »‘ — Genèse 3:19). []
  7. Je viens de charger à nouveau cette page en convertissant ses caractères et en corrigeant une paire de fautes d’orthographe. Amusant, je constate que le code HTML commence par <meta name=GENERATOR’ content=’Microsoft FrontPage 3.0′>, ce qui en dira long sur son âge aux anciens du web ! []
  8. Le design fiction, ou design prospectif, consiste à s’intéresser aux implications qu’aurait une technologie non encore existante, en la traitant comme si elle était déjà un produit disponible à la vente. Dit ainsi, on pourra croire que c’est un nom à la mode pour désigner une pratique bien plus ancienne, l’escroquerie (vendre un produit qui n’existe pas !), mais non, c’est un domaine franchement intéressant. []
  9. Par la suite, Black Mirror a eu plusieurs épisodes remarquables sur le sujet de la mort, mon favori étant sans doute San Junipero (saison 3). []

Littératures graphiques contemporaines #12.5 : Natacha Sicaud

mars 23rd, 2023 Posted in Bande dessinée, Conférences | 2 Comments »

Vendredi 31 mars 2023, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Natacha Sicaud.

Formée à l’école des Beaux-Arts d’Angoulême puis à l’école des Arts décoratifs de Strasbourg, Natacha Sicaud participe au tournant des années 2000 à des projets éditoriaux marquants : Comix 2000, Coconino World, ou encore les éditions Café Creed. Depuis elle a publié des bandes dessinées et illustré des livres jeunesse.

La rencontre aura lieu le vendredi 31 mars à 15 heures à l’Université Paris 8, dans la salle A-1-175.
Cette rencontre est en priorité destinée aux étudiants inscrits, mais est ouverte au public extérieur dans la limite des places disponibles.
Connaissant les aléas (transports, blocages) liés à l’actualité, n’hésitez pas à vous référer à cette page pour vérifier le lieu de l’intervention.

Littératures graphiques contemporaines #12.4 : Béhé

mars 13th, 2023 Posted in Bande dessinée, Conférences | 2 Comments »

Vendredi 17 mars 2023, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Joseph Griesmar, dit Béhé.

Béhé a été étudiant de l’atelier d’illustration de la haute école des arts du Rhin, à Strasbourg, où il enseigne à son tour depuis vingt-cinq ans. Il se fait connaître en 1989 avec la série d’anticipation Péché Mortel, co-scénarisée par Toff et publiée dans le journal Pilote, qui met en scène un futur où une maladie sexuellement transmissible provoque un retour à l’ordre moral sous la surveillance d’une milice ultra-conservatrice.
Auteur de deux douzaines d’albums ensuite, sa dernière œuvre est une imposante somme de vulgarisation des travaux de l’anthropologue Pascal Boyer, Et l’Homme créa les Dieux.

La rencontre aura lieu le vendredi 17 février à 15 heures, à la MSH Paris Nord, au 20 avenue George Sand, à La Plaine (Métro Front Populaire, ligne 12).
Du fait d’une capacité d’accueil limitée, cette quatrième séance de la douzième année du cycle de conférences est réservée aux étudiants inscrits au cours.

Quinze ans de blog

mars 8th, 2023 Posted in Le dernier des blogs ? | 5 Comments »

J’aime bien célébrer les anniversaires, alors voilà : le dernier blog a quinze ans aujourd’hui.

Je suis en train de lire un livre sur le phénomène de moiré.

J’ai nommé ce blog « le dernier blog » (parfois écrit « le dernier _des_ blogs ») un peu par boutade : j’avais l’impression que tout le monde avait son blog sauf moi, et de fait, quand j’ai commencé à poster, l’âge d’or du blog semblait terminé, beaucoup de gens délaissaient ces plate-formes au profit du « micro-blogging », avec notamment Facebook. Le blogging n’est pas mort, mais il se porte mal, car l’aspect conversationnel et social de cette pratique s’est déporté vers les réseaux dits sociaux : autrefois, chacun de mes posts suscitait des commentaires, mais aujourd’hui la conversation est éclatée, elle atterrit sur Twitter, sur Facebook, sur Reddit ou que sais-je.
Dommage, mais c’est l’ordre des choses, et ça n’est pas seulement dû à la concurrence des réseaux sociaux, c’est aussi la faute (invisible pour les utilisateurs) des moteurs de publication de spam qui bombardent les sections « commentaires » des blogs de messages publicitaires indésirables. Plus d’un blogueur, refusant de passer du temps à faire le tri, a définitivement condamné sa la section « commentaires » de son blog, et ceux qui ne s’y résolvent pas, comme moi, sont forcés de modérer, c’est à dire de n’accepter la publication des commentaires qu’après les avoir validés. La pratique du blog se perd, donc, dommage, car le blog indépendant échappe à la capacité de nuisance des réseaux sociaux : censure, contenu standardisé, publicité, mystérieux algorithmes de mise en avant des contenus, et autres formes d’aliénation.

J’ai lancé ce blog comme complément à mes enseignements, car j’ai l’esprit d’escalier, comme on dit, et il arrive souvent que ce ne soit qu’après les heures de cours que je pense à telle référence, ou que j’arrive à synthétiser mon propos. Mais de ce point de vue, ce fut plutôt un échec, ou du moins, les étudiants pour lesquels j’ai écrit mes premiers posts n’ont jamais vraiment utilisé mes billets comme prétexte à la conversation en cours. Du reste, j’ai moi-même rapidement écrit sur tout un tas de sujets non directement liés à mon activité d’enseignant. Je me suis mis, par exemple, à évoquer la représentation de l’informatique dans la fiction, ou mes observations sur les évolutions de nos vies numériques, transformant ce site en un espace de recherche. Et à ma grande surprise, c’est là que j’ai commencé à avoir un public. Sans dire que j’ai installé une ligne éditoriale, j’ai commencé à éprouver de la frustration face à tel ou tel sujet : trop politique ? trop anecdotique ? trop bizarre ? Pour cela, j’ai commencé à créer de nouveaux blogs : Castagne, mon blog politique ; Fatras, un blog qui accueille des anecdotes ou des souvenirs ; Fin du Monde, et La Mort, deux blogs qui ont accompagné des workshops à l’école d’art du Havre ; Légende familiale, qui est consacré à mes explorations généalogiques ; percevoir, qui est consacré aux mécanismes de perception ; etc. J’ai même des blogs cachés, que vous ne verrez pas et qui me servent à stocker des textes, des liens, des citations,…

Ce blog et les autres sont souvent à l’origine de mes aventures éditoriales, des articles que l’on m’a commandés, etc. (la liste ici)

En cherchant à me rappeler des articles qui ont fait un peu parler d’eux (ou dont on me reparle parfois), je recense La génération « post-micro » (décembre 2009), Misère de la super-héroïne au cinéma (mai 2012), Le mauvais goût et le blasphème dans le dessin d’actualité (février 2015), Les investissements de Franko Mislov (septembre 2012), Peut-on parler de soi sur Wikipédia ? (septembre 2021), ou encore mes articles consacrés aux gares, comme L’automate supprimé par défaut de productivité, La nouvelle Gare Saint-Lazare, La nouvelle gare Saint-Lazare, un an plus tard et Prison automate. Mais je ne sais même pas s’ils sont vraiment intéressants à lire, des années après leur rédaction. Chaque fois qu’on m’a suggéré d’éditer une compilation, même en pdf, je me suis dit que ce ne serait sans doute pas une bonne idée. Mais je sais que chaque billet m’a semblé très important sur le coup, assez important en tout cas pour que je prenne le temps de l’écrire. Ces textes m’aident me rappeler de ce que j’ai un jour vu, lu ou pensé, et rien que pour ça je suis content non seulement d’avoir écrit tous ces billets, mais aussi de continuer à le faire.

Bref, dussè-je être le dernier et unique lecteur du dernier des blogs, je compte bien fêter un jour ses vingt, ses trente ou ses quarante ans. Après on verra.

En 2023, le dessin sera électrique (1923)

mars 4th, 2023 Posted in Brève, Création automatisée, Vintage | No Comments »

Après mon billet sur la nouvelle Une petite merveille, voici un dessin de 1923 exhumé il y a quelques années par le site Paléofuture. L’auteur, Harold Tucker Webster (1885-1952) imaginait, pour le New York World1, qu’en 2023 les auteurs de bande dessinée pourraient se reposer, laissant deux machines œuvrer à leur place : une pour inventer des idées et l’autres pour dessiner.

Ce n’est pas la première fois qu’un artiste ou un écrivain surchargé rêve d’une machine qui travaillerait à sa place, mais on s’amusera de l’exactitude de la date de la prédiction, puisqu’en 2023, avec GPT-3, Midjourney, etc., la question n’a jamais été si actuelle et si débattue.

  1. Le New York World, lorsqu’il appartenait à Joseph Pulitzer, a eu une importance capitale sur la naissance de la bande dessinée étasunienne, avec son supplément dominical en couleurs où est né, notamment, Le Hogan’s Alley/Yellow Kid de R.F. Outcault. Pulitzer est aussi un des initiateurs de la syndication(le fait qu’un contenu éditorial soit produit par une agence et acheté par une multitude de journaux locaux) de comic-strips, et qui était en concurrence sur tous ces points avec Joseph Medill Patterson et Randolph Hearst. Une époque passionnante et fondatrice du rapport de la presse à la bande dessinée, et aussi fondatrice des enjeux du statut d’auteur dans le cadre d’un art de masse, avec des arbitrages juridiques importants (Katzenjammer kids, Yellow Kid). []

Littératures graphiques contemporaines #12.3 : Wandrille

février 20th, 2023 Posted in Bande dessinée, Conférences | No Comments »

Vendredi 24 février 2023, le cycle de conférences Littératures graphiques contemporaines accueillera Wandrille Leroy, dit Wandrille.

Alors même qu’il est encore étudiant à l’école nationale supérieure des arts décoratifs, Wandrille Leroy commence à publier sous le label « Pierre Papier ciseaux » des éditions à petit tirage dont il est l’auteur. Sorti de l’école il fonde avec Benoit Preteseille les éditions Warum, ou ils publieront plus de 250 livres, souvent de premiers livres d’auteur majeurs. En 2016, il gagne le fauve Patrimoine avec Vater und Sohn. En deux décennies il aura porté (et continue de porter) de nombreuses casquettes : éditeur, dessinateur, scénariste, traducteur, enseignant et même animateur de podcast.

La rencontre aura lieu le vendredi 24 février à 15 heures, en salle A-1-175. Cette seconde séance de la douzième année du cycle de conférences est ouverte au public extérieur, dans la mesure des places disponibles.

Une petite merveille (1958)

février 16th, 2023 Posted in Création automatisée, Lecture | No Comments »

(attention, je raconte l’histoire !)

Thing of Beauty, publié en septembre 1958 dans Galaxy Magazine et trois mois plus tard en français, sous le titre Une belle invention, dans Galaxie, est une nouvelle de Damon Knight1. Dans une seconde traduction française, elle a pris le titre Une petite merveille, que je garde pour cet article.

Gordon Fish, qui semble être un homme d’affaires douteux, reçoit un jour la livraison non sollicitée d’un tas de cartons encombrants. Il est mécontent de cette intrusion, mais les livreurs sont certains de l’adresse : « si vous n’en voulez pas, vous n’avez qu’à le renvoyer ». Les livreurs disparaissent sans que Fish ait signé quoi que ce soit. Les colis contiennent une machine incompréhensible, au nom inconnu, garnie de boutons écrits dans une langue dont Fish n’a jamais entendu parler.

En manipulant l’engin un peu n’importe comment, il obtient un résultat : la machine trace des dessins. Le premier dessin lui semble sans intérêt — il représente un homme en toge avec un taureau —, mais il ne connaît rien à l’art et il se demande si l’œuvre n’a pas une valeur mercantile. Il décide de le montrer à l’employé d’un snack qu’il fréquente, Dave, qui est caissier pour payer ses études en art. Ne voulant pas dévoiler la provenance du dessin, Fish prétend que celui-ci est dû à son neveu. L’étudiant est émerveillé, et explique qu’il a d’abord cru à un dessin de Picasso, dans sa période classique. Il ajoute qu’un dessinateur aussi extraordinaire pourrait concourir pour une commande de fresque dotée de dix mille dollars, mais qu’il faudrait pour cela mettre l’image en couleurs. Fish invente une histoire : son neveu vit dans le Wisconsin, il est blessé à la main, il ne peut pas s’occuper de couleurs. Mais Dave pourrait s’en charger à sa place ?

Illustration de Wally Wood, accompagnant la première publication de la nouvelle.

De retour chez lui, Fish presse les boutons de la machine, qui trace un nouveau dessin, mais il est un peu déçu : le dessin représente une filles avec des fleurs et une vache : cette machine ne saurait donc dessiner que ce genre de choses ? Il finit par comprendre que les dessins changent selon les boutons enfoncés : folk, djur, land, planta, byggnader, Arbete, Kärlek,… À force d’essais il comprend que ces mots signifient « personnes », « animaux », « paysage », « plantes », « immeubles », « travail », « amour »,…
Peu à peu, il lui semble être capable de maîtriser la machine et de savoir dans quel ordre presser les boutons pour obtenir, par exemple, des scènes historiques ou religieuses. Les dessins sont parfois très sages, parfois caricaturaux lorsque l’on presse un bouton nommé överdriva. Sans comprendre le manuel qui accompagne la machine, il continue d’essayer un peu tous les boutons, insistant même sur ceux qui ne semblent rien faire : utplana, torka, avsla. Il aimerait vendre le brevet de cette machine extraordinaire, mais sa tentative de le démonter ne lui apprend rien.
Il écrit au service de recherche de l’Encyclopaedia Britanica pour savoir s’ils connaissent la langue utilisée pour les commandes de la machine et s’il est possible de les lui traduire.

Le temps passe et contre toute attente, le dessin que Fish a soumis à un concours lui rapporte des milliers de dollars, à condition que Dave — à qui Fish raconte que son neveu souffre désormais d’un handicap qui l’empêche de dessiner, de se déplacer, et qu’il souffre d’une timidité maladie — exécute la fresque. Puisque cela semble plus commode ainsi, les deux hommes conviennent que Fish se fera passer pour l’artiste, et utilisera son nom, George Wilmington. Ses dessins obtiennent rapidement du succès, et une femme lui confie même sa nièce comme étudiante, en échange de milliers de dollars. Seulement il doit cacher à absolument tout le monde que son œuvre émane d’une machine à laquelle lui-même ne comprend rien. Il a bien tenté de démonter l’appareil pour en déposer le brevet, mais même en parvenant à en soulever le panneau de protection, il n’y a rien compris.
Lors d’une soirée, il rencontre un physicien à qui il demande s’il lui semble imaginable de créer une machine capable de dessiner. Ce dernier n’y croit pas tellement :

I assume you mean it would originate the drawings, not just put out what was programmed into it. Well, that would mean, in the first place, you’d have to have an incredibly big memory bank. Say if you wanted the machine to draw a horse, it would have to know what a horse looks like from every angle and in every position. Then it would have to select the best one for the purpose out of say ten or twenty billion — and then draw it in proportion with whatever else is in the drawing, and so on. Then for God sake if you wanted beauty too I suppose it would have to consider the relation of every part to every other part, on some kind of esthetic principle. (…) I guess we’ll be staying out of the art business for another century or two.

Tout se passe presque bien, mais la machine semble refuser de se répéter, elle agit comme si elle oubliait peu à peu des motifs. Pour la fresque qu’il devait réaliser, notamment, la machine n’a dessiné qu’un pied. Un pied que tout le monde juge magnifiquement exécuté, mais aussi un peu intriguant, et Fish s’avère incapable de répondre quand les médias l’interrogent sur la signification qu’il donne à cette image de pied.
Un second problème se présente : Mrs Prentice, la tante de son élève, est mécontente de son investissement, car Fish n’a fait à la jeune Norma que des remarques sans intérêt et, du reste, a cessé de venir voir son travail. Mis au défi de réaliser un dessin pour prouver qu’il est bien l’artiste qu’il prétend, Fish s’enferme avec sa machine. Tandis que celle-ci se contente de dessiner un nez et des formes géométriques, Fish découvre la réponse du service de recherche de l’Encyclopaedia Britannica : la langue était du suédois et les mots ont un sens.
Fish comprend qu’à chaque fois qu’il a fait tracer un dessin à la machine, il lui a aussi demander d’effacer le motif de sa mémoire.

Quatre ans après la rédaction de cette nouvelle, en 1962, A. Michael Noll, jeune ingénieur employé par les laboratoires Bell, publiait un mémo dans lequel il avançait que l’ordinateur pourrait être employé pour produire des images. Les créations que ce jeune ingénieur nommait modestement « patterns », rédigées en langage Fortran, posaient les bases de l’art génératif et du code créatif.

Adolescent, j’avais lu cette histoire comme une critique de l’abstraction, mais en la relisant, cette interprétation ne me semble pas évidente. Il est intéressant de se replonger dans ce récit, soixante-cinq ans après sa publication, alors même que Dall-e, Stable diffusion et Midjourney émerveillent le public et inquiète un nombre non-négligeable de créateurs visuels qui craignent à juste titre de voir leurs propres créations intégrées à des outils créés pour se passer d’eux2 ! On notera la pertinence de l’estimation faite par le scientifique qui compte en milliards le nombre d’images que devrait connaître la machine pour pouvoir produire des dessins originaux : c’est bel et bien en milliards que se comptent les images contenues dans les datasets tels que Laion, qui est utilisé par Stable Diffusion ou la future IA dessinatrice de Google, Imagen. En revanche il se trompe en supposant que les technologies se tiendront à l’écart du marché de l’art « pour encore un siècle ou deux ».
Notons pour l’anecdote que le tout premier « plotter » (traceur) commandé informatiquement a précisément été inventé en 1958 par Konrad Zuse, un pionnier allemand de l’informatique. Il s’agit du Graphomat Z64. Je ne saurais dire si Damon Knight en avait entendu parler mais il est probable que non, car cet appareil n’a commencé à se diffuser qu’au cours des années 1960.

  1. Damon Kninght (1922-2002), est notamment l’auteur de la célébrissime nouvelle To serve man (1951), qui avait été adaptée pour la série The Twilight Zone en 1962 et dont la trame est connue bien au delà du cercle des amateurs de science-fiction. On note que To serve man et Une petite merveille partagent une chute liée à un problème de traduction. []
  2. Les IAs de génération d’images ne sont pas qu’une menace pour les créateurs, elles peuvent être détournées, elles peuvent être des outils de création,… Mais les illustrateurs qui s’inquiètent n’ont pas forcément tort. J’ai évoqué la question en détail dans le troisième numéro du magazine Illuzine. []

La Grande Grammatisatrice automatique (1953)

février 14th, 2023 Posted in Création automatisée, Ordinateur célèbre, publication électronique, Vintage | No Comments »

(Attention, je raconte l’histoire !)

La Grande Grammatisatrice automatique est une nouvelle de Roald Dahl, parue en 1953 sous le titre The Great Automatic Grammatizator, dans le recueil Someone Like You et, en France, dans le recueil Bizarre! Bizarre!, publié en 1962.

Adolphe Knipe, jeune ingénieur de génie, créateur d’un super-calculateur, a pour rêve secret de devenir écrivain, mais il est désespéré de constater qu’aucune revue ne s’intéresse aux nouvelles qu’il envoie. Il conçoit alors un projet qui le vengera : une nouvelle machine dont le but n’est pas d’effectuer des calculs mais d’écrire des textes. Constatant que chaque revue a ses goûts, son style, qu’il existe des constantes dans tous les textes, et que la grammaire repose sur des règles immuables, il lui semble possible de mécaniser la littérature. Il essaie alors de convaincre son employeur, Bohlen, de financer la machine qui pourra rendre les écrivains inutiles, en saturant le monde éditorial de nouvelles vendues pour la moitié du tarif habituel.

Pourquoi ne pas considérer une œuvre littéraire comme une marchandise comme un article que l’on peut fabriquer, une chaise, un tapis, par exemple ? Pourvu que les commandes soient livrées à temps, qui s’inquiétera de l’origine de la marchandise ? Nous allons anéantir tous les auteurs en leur coupant l’herbe sous les pieds ! Nous accaparerons le marché de la nouvelle, monsieur !

Bohlen n’est pas tout à fait convaincu par le discours comptable de Knipe — il est d’abord surpris d’apprendre que les écrivains tirent des revenus de leur travail —, mais quand son employé lui fait miroiter la perspective de signer certains textes de son nom, il se rêve en littérateur respecté.
La machine est construite, et malgré quelques ratées au début, s’avère diablement efficace. En un rien de temps, Bohlen et Knipe fondent une agence littéraire qui propose à tous les éditeurs des textes signés de leurs noms mais aussi de ceux d’une quinzaine d’auteurs inventés. Enfin, ils parviennent à modifier l’engin pour produire des romans entiers. Ils peuvent alors proposer à des écrivains déjà célèbres de laisser la machine œuvrer à leur place, sous leur nom, contre une généreuse compensation financière, et avec l’assurance que leurs prochains romans seront meilleurs que s’ils les avaient écrits eux-mêmes.

J’ai demandé à l’IA Stable diffusion d’illustrer le prompt a machine wrote a novel.

Un peu comme le Literary Engine de l’Académie de Lagado imaginé deux siècles plus tôt par Jonathan Swift dans le troisième Voyage de Gulliver1, la Grande Grammatisatrice automatique est pour son auteur le prétexte à une réflexion moqueuse sur la valeur des textes. Swift imaginait une machine à produire les textes universitaires afin de dénoncer le manque d’intelligence et d’originalité dont été constitué selon lui la littérature académique. Roald Dahl, de son côté, parle de plusieurs choses à la fois : la littérature commerciale ; les écrivains qui répètent une formule ; la fragile intégrité des créateurs ; les difficultés matérielles éprouvées par les écrivains ; les aspects mercantiles de l’écriture ; la jalousie professionnelle ; la tentation de facilité ; et enfin, la dévaluation du travail par la mécanisation.
En 1953, Alan Turing (mort l’année suivante) avait déjà écrit son célèbre texte Computing Machinery and Intelligence, qui évoquait l’idée que les messages produits par un ordinateur puissent être pris pour des messages issus d’êtres humains, et la science-fiction commençait à s’emparer de l’idée de l’ordinateur pensant2. L’idée d’un générateur de textes littéraires se trouve déjà dans le 1984 de George Orwell (1949), avec le « Versificateur », un « genre de kaléidoscope spécial » utilisé par le Ministère de la Vérité pour produire des textes ineptes aptes à distraire le peuple3 — que Roald Dahl avait sans doute lu. On peut enfin citer  What do you read? par Boyd Ellanby (pseudonyme conjoint de Lyle Gifford Boyd et de son époux William Clouser Boyd), paru dans le numéro 27 de la revue Other Worlds, en mars 1953, et qui traite aussi de l’idée d’une littérature industrielle, mais moins sous l’angle des mutations professionnelles liées à la mécanisation que sous celui de la déshumanisation des lecteurs habitués à consommer des fictions mues par une logique froide.

Le texte de Roald Dahl est vieux de soixante-dix ans, mais il trouve une certaine actualité au moment où les technologies de production de texte telles que GPT-3 semblent avoir franchi un cap et provoquent un véritable emballement médiatique autant que des inquiétudes, pas nécessairement infondées, chez de nombreux professionnels du texte — universitaires, journalistes ou traducteurs.

  1. Le texte de Swift date de 1735. Lire l’article Le générateur littéraire de l’Académie de Lagado. []
  2. Par exemple avec Un logic nommé Joe, de Murray Leinster, dès 1946. []
  3. « There was a whole chain of separate departments dealing with proletarian literature, music, drama, and entertainment generally. Here were produced rubbishy newspapers containing almost nothing except sport, crime and astrology, sensational five-cent novelettes, films oozing with sex, and sentimental songs which were composed entirely by mechanical means on a special kind of kaleidoscope known as a versificator ».
    George Orwell, Nineteen eighty four, 1949. []