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Talons

Article publié le : mercredi 4 juillet 2012. Rédigé par : Jean-no

Je ne m’étais jamais demandé à quoi servaient les talons avant que mon prof de morphologie, Jean-François Debord, projette une diapositive d’une photographie prise par un de ses prédécesseur au début du XXe siècle. La photographie montrait une jeune femme, une australienne, si je me souviens bien, pieds nus et en bottines. La jeune femme avait la beauté d’avant la grande guerre, aux formes nettement plantureuses, et cela rendait le contraste entre les deux clichés plus fort encore. Mais sur une jeune femme svelte, comme Sylvia, qui a eu la gentillesse de m’envoyer ces photos (photographe : Gilles), l’effet est le même :

On voit tout de suite que le corps change complètement de forme. Les jambes se tendent et se galbent, les fesses remontent, le dos et le ventre se creusent, la cage thoracique part en arrière, faisant pointer les seins vers le haut. Cela ne se voit pas sur la photo, mais le port de tête change aussi et devient plus altier.
En dehors du maintien, on remarque que tous les caractères féminins sont exacerbés : taille, poitrine, hanches, fesses. J’ai tenté de le montrer par le dessin. Le résultat est approximatif mais on voit que les directions du corps sont modifiées et provoquent une attitude de séduction, de tension musculaire et de dynamisme, le corps est plus élancé et plus « sthénique » :

Le talon n’est donc pas qu’un simple élément de costume, il est un caractère sexuel tertiaire qui met en valeur et exagère les caractères sexuels féminins. Le prix à payer est élevé : risques de chutes, inconfort du pied — inconfort au point que certaines femmes se font injecter de disgracieux coussinets de silicone dans les pieds pour que ces derniers s’adaptent aux mieux aux souliers à talons vertigineux, on appelle ça le « loub job », en référence au chausseur Louboutin.
Pour compléter ce genre d’analyse, on pourrait regarder ce que donne le corps en mouvement, sur des talons, et ce que ça modifie à la démarche, et comparer différentes tailles de talons et différent types de souliers.
Il est intéressant de voir que le soulier, sans parler de la hauteur du talon, est souvent dessiné pour rappeler et donc pour souligner le galbe et la tension qu’il donne au corps entier.

(On m’a promis d’autres photographies, je les publierai plus tard. Lectrices, n’hésitez pas à m’en envoyer à jnlafargue chez gmail point com)

Morphologie

Article publié le : dimanche 20 novembre 2011. Rédigé par : Jean-no

Quelques photos de mon cahier de morphologie. Cela se passait il y a vingt ans très exactement, à l’École des Beaux-Arts de Paris. J’utilisais un grand cahier Sennelier relié « à l’italienne ».
En revoyant mes dessins, je suis un peu déçu, je les trouve mal proportionnés, un peu malhabiles en fait. J’espère que ça signifie que j’ai fait des progrès, même si je ne dessine plus.

Il ne s’agissait pas d’un cours d’anatomie, car même s’il était beaucoup question d’os, de muscles et de graisse, le professeur, Jean-François Debord, cherchait avant tout à nous faire comprendre l’articulation et la beauté des formes, et la beauté du corps humain, dans sa plus grande variété — pas de corps idéal chez Debord, mais au contraire l’affirmation constante qu’on pouvait trouver de la grâce partout, chez un grand maigrichon ou chez un petit râblé, chez une fille « garçonne » comme chez une autre caricaturalement gynoïde.

Debord avait fait cesser la pratique de la dissection des cadavres à l’école car ce qui l’intéressait, c’était le vivant, très exclusivement. Les modèles qui posaient pour nous le faisaient généralement en mouvement et à peu près toujours habillés, car l’enjeu était de comprendre l’os et la chair sous un pantalon ou sous un gros pull. Debord n’aimait pas énormément recourir aux modèles professionnels de l’école et utilisait plus volontiers son propre corps ou celui d’étudiants volontaires.

Il était obligatoire d’assister au cours une fois par semaine pendant la première année à l’école, mais je l’ai pour ma part fréquenté deux fois par semaine pendant mes trois années à l’Ensba — cursus que j’ai abandonné pour répondre, contre mon gré, à l’appel du service national, mais aussi sans doute pour me sortir d’une impasse artistique, enfin ça c’est une autre histoire.
Pendant son show bi-hebdomadaire, Debord passait la majeure partie du cours à dessiner sur un grand tableau noir, à la craie, et nous dessinions avec lui. La dernière demi-heure était consacrée au visionnage de diapositives, généralement tirées de l’histoire de l’art. On constatait que les artistes les plus divers avaient souvent perçu de manière très juste le fonctionnement du corps, de Titien à Degas en passant par Daumier, Delacroix ou Rembrandt. Je crois que je n’ai jamais été aussi passionné d’histoire de l’art qu’à cette époque et j’en ai gardé un grand amour pour des artistes qui m’étaient jusqu’ici indifférents tels que Paul Véronèse ou Nicolas Poussin.

Outre un regard nouveau et émerveillé sur le dessin et sur le corps, j’ai tiré de ces cours tout un vocabulaire amusant qui ne me sert pas tous les jours : graisse péri-ombilicale, grand trochanter, sartorius, os illiaque, ectomorphe,…

Beaucoup d’étudiants ont gardé un grand souvenir de leur fréquentation du département de morphologie, mais on trouvait tout de même des allergiques, car le cours était effectivement bien éloigné des préoccupations de la plupart des aspirants artistes.
Debord n’aimait pas énormément la bande dessinée, au désespoir de ceux que cela passionnait. Pourtant, parmi les anciens étudiants de Debord, ce sont précisément deux auteurs de bande dessinée qui ont rendu le plus respectueux hommage à leur professeur, et c’est logique, car pour parler du corps en mouvement, un art séquentiel s’imposait. Ces deux étudiants, ce sont le célèbre Joann Sfar (qui fréquentait comme moi l’atelier Carron à l’école) et Agnès Maupré, auteur d’un virtuose Milady de Winter.

Lorsqu’Agnès Maupré a présenté ses dessins à Joann Sfar, ce dernier a envoyé la jeune femme suivre la dernière année de cours de Debord. Elle en a tiré un livre, le Petit traité de morphologie, qui se termine par une lettre assez timide (ce n’est pourtant pas son genre) de Sfar à Debord, et par une réponse de ce dernier, qui décrit son parcours et ses motivations et qui résume son travail d’une manière qui me touche beaucoup :
« Votre lettre m’émeut, évidemment. Si j’ai fait ce que vous dites, c’est simplement parce que j’apprenais devant vous, prenant le plus de risques possible, dans une certaine solitude ».
Cela me touche en tant qu’enseignant à présent et en tant qu’ancien étudiant, parce que ce qu’il dit là est exactement ce que je ressentais en l’écoutant à l’époque.

Animalité

Article publié le : lundi 7 novembre 2011. Rédigé par : Jean-no

(attention, article au sujet un peu polémique, n’hésitez pas à le commenter dans un bon esprit et en essayant de comprendre le point de vue de vos contradicteurs)

Les amis se moquent de moi : l’un me demande si je vais parler du gonflement du sexe, un autre du gonflement des seins et un troisième me fait remarquer que ce blog est très centré sur les questions de la chair.

Ces railleries sont méritées, mais je dois malgré tout persister un peu. Car si j’ai l’air de réinventer la poudre en parlant des caractères sexuels secondaires et tertiaires et de leur rôle dans la séduction, je trouve passionnant de constater que nous sommes influencés par eux bien au delà de ce que nous pouvons imaginer. Nous percevons des modifications infimes ou grossières du corps des gens qui se trouvent en face de nous (une rougeur, un agrandissement de la pupille, un geste), mais nous ne les voyons pas vraiment. Les documentaires animaliers parlent des dimorphismes sexuels qui se trouvent chez les fourmis, les veuves noires ou les macaques, mais on ne dit pas ou très peu que des dimorphismes aussi exagérés, tellement évidents qu’on ne les voit plus, se trouvent chez l’humain. Je pense que la question embarrasse, en fait, comme chaque fois que nous devons admettre que nous sommes un primate relativement banal, hors son extraordinaire inclination pour le bavardage. Les religions et la philosophie, disciplines particulièrement humaines en tant qu’elles s’appuient précisément sur le bavardage pour exister, entretiennent quasi-universellement le postulat que nous sommes autre chose qu’un singe parmi les autres.

En sommes-nous vraiment si sûrs ? Avons-nous tant confiance en nous ? La manière dont nous organisons la disparition des autres grands singes (Gorille, chimpanzé, chimpanzé bonobo, orang-outan) de la surface de la planète ressemble à un pudique et discret effacement de preuves, parfaitement similaire à celui auquel procèdent, à l’égard des humains, les habitants de la planète des singes.

Bien entendu, les enjeux féministes entrent aussi en ligne de compte, notamment dans leur version du siècle précédent, comme lorsqu’Elisabeth Badinter affirme implicitement que prendre en compte des différences biologiques entre hommes et femmes, c’est légitimer la domination masculine : pour elle, la femme doit être un homme comme les autres et doit vivre la malédiction de la maternité comme une opération médicale, utilitaire et hygiénique sans intérêt, un truc embarrassant qui ne doit pas empiéter sur la capacité à être un bon petit soldat de la société capitaliste, faisant passer sa carrière avant sa vie et se définissant par sa consommation. D’où sa violente détestation de l’allaitement maternel1. Ironiquement, je vois là une manière d’instituer le mâle en humain de référence : ça, c’est féministe ?

Cette idéologie du refus de prise en compte de notre réalité biologique, et de la tentative de passer outre, peut causer des dégâts considérables, comme le raconte Agnès Maillard dans son texte La sorcière des mers, qui montre bien la brutalité contre-productive dont peut faire preuve la science lorsqu’elle entend maîtriser le vivant : c’est un tabou (toujours pour des raisons philosophiques et politiques) mais la pilule contraceptive peut altérer et même ruiner la libido de celles qui y recourent. Ce n’est à mon avis pas la transgression de la nature, qui est le problème, c’est que nous avons la mauvaise habitude d’intervenir sur des données que nous sommes loin de maîtriser.
Je comprends bien pourquoi la question fâche et embarrasse : si la biologie existe, alors nous serions déterminés à un comportement précis, nous serions placés sur une échelle évolutionniste précise (les beaux et forts adaptés contre les faibles et les laids inadaptés), la beauté n’aurait plus rien de métaphysique, ne serait finalement qu’une donnée mécanique au but utilitariste : la survie de l’espèce.
J’ai beaucoup aimé Le gène égoïste, de Richard Dawkins, qui démonte assez brillamment ce concept de « survie de l’espèce » : il n’existe pas de sentiment instinctif d’appartenance à une espèce, et pour Dawkins, nos gènes s’associent, coopèrent objectivement pour constituer des organismes capables de les répliquer, et ils ne font pas ça en y réfléchissant, d’ailleurs — les gènes ne pensent pas —, ils le font parce que s’ils ne le faisaient pas, ils n’existeraient plus, d’où cette notion légèrement anthropomorphique d’«égoïsme» qu’emploie Dawkins.

Bon, je ne sais plus bien où je voulais en venir avec ce billet — peut-être s’agissait-il juste de taper sur Élisabeth Badinter près de deux ans après la bataille générationnelle qu’a déclenché la sortie de son livre ?  —, mais pour en terminer avec ma position, disons que ce qui m’intéresse ce n’est pas de constater qu’une femme met en avant sa poitrine pour séduire, ni qu’un homme ait une activité réciproque pour éveiller l’intérêt sur sa personne, c’est de voir que la séduction peut prendre de nombreux chemins, parfois moins évidents, parfois tordus, parfois ambigus2, et que si nous ne les comprenons parfois pas bien du tout, les artistes ont souvent su les évoquer, les représenter, les transmettre, les utiliser.

Bref, ce blog traite de la perception, et notamment de la perception d’autrui, et cela va m’amener à aborder des questions biologiques, éthologiques, psychologiques, culturelles, bien au delà de la simple évocation des illusions d’optique, qui me semblent surtout intéressantes en par le fait qu’elles révèlent le caractère approximatif du fonctionnement de notre cerveau.

  1. J’ai acheté Le Conflit : La Femme et la mère, lorsque ce livre est sorti en poche, mais je dois avouer qu’il me tombe des mains, je l’ai à peine entamé. Personnellement je dois pas mal de choses à Élisabeth Badinter, je l’ai lue dans ma vingtaine et elle m’a sensibilisé aux questions féministes et aux questions de « genre », même si je me rends compte à présent que son moteur premier est sans doute son dégoût de la nature – qui explique aussi sa haine pour Jean-Jacques Rousseau -, dégoût qui est devenu à présent un anti-écologisme brutal. Au fil des interviews, elle s’est souvent défendue, expliquant que l’important était de laisser le choix de la maternité et de l’allaitement aux femmes, mais régulièrement, ce masque de tolérance tombe et elle n’hésite pas à qualifier de néo-nazis ceux qui font remarquer que l’allaitement maternel est plus adapté aux nourrissons et cause moins d’allergies, ni à qualifier les mères allaitantes de guenons, et ça ne semble pas être un compliment dans sa bouche. Je n’exagère pas. Je comprends presque son point de vue, elle ne veut pas que la féminité soit une prison pour les femmes. Mais il me semble qu’on peut passer à une autre étape, et se dire que la féminité ne doit pas être refusée, mais doit légitimement trouver une place saine dans la société. []
  2. Qu’est-ce qui fait que les hommes ne sont pas forcément attirés par une exacerbation délirante des caractères sexuels féminins et inversement ? Qu’est-ce qui fait que l’artifice entre en ligne de compte dans notre rapport à l’amour ? Qu’est-ce qui fait que la vue d’un escarpin peut provoquer une excitation sexuelle mesurable chez certains et pas du tout chez d’autre ?… []

Le gonflement des lèvres

Article publié le : lundi 7 novembre 2011. Rédigé par : Jean-no

La bouche des femmes gonfle, dégonfle et se teinte en fonction du taux d’œstrogènes secrété par leur organisme. C’est ce qui explique que les lèvres se rident, s’affinent et se décolorent fortement après la ménopause. Les lèvres constituent donc un caractère sexuel secondaire qui indique le degré de fertilité de leur propriétaire, degré qui culmine logiquement au moment de l’ovulation et retombe à une valeur très basse autour du début des règles ou en cas d’utilisation d’une pilule contraceptive.
Pas difficile de comprendre qu’un maquillage rouge « gonflant » de la bouche  sert à exagérer ce caractère sexuel, tout comme le font les procédés de chirurgie esthétique : implants de fibre gore-tex ou collagènes, injections d’acide hyaluronique, etc.

(ci-dessus : photographies empruntées à une clinique de chirurgie esthétique et montrant l’état de la bouche avant et après intervention. Ci-dessous : la fiancée et la mère de « Giusepe » dans l’émission « Qui veut épouser mon fils »)

En toute logique, les travestis et les transsexuels recourent au même artifice et se dotent de bouches qui crient « je suis fertile ! » (ci-dessous, des travestis et des transsexuels trouvés grâce à ces mots-clés sur Google Image)

Il est assez émouvant et en même temps amusant de constater que le besoin de séduire, d’aimer et d’être aimé, est loin de s’arrêter à la logique de la reproduction, et qu’il est possible, pour arriver à ses fins sentimentales, de recourir à une certaine imposture (avec la complicité assumée de la personne séduite, en général), de simuler une fertilité biologique fallacieuse ou obsolète.
On peut se demander, par contre, quel est le rôle et l’effet des maquillages des lèvres qui ne sont pas rouges, mais rose pâle, bleu, vert ou blanc, par exemple. Purement décoratif ? Je n’ai pas d’hypothèse.

Dimorphisme de la peau

Article publié le : dimanche 6 novembre 2011. Rédigé par : Jean-no

Derrière le bronzage, derrière le phénotype (peau « noire », peau « blanche », peau « tannée »,…), derrière les pathologies (anémie, couperose, acné, ictère, albinisme, problèmes vasculaires), la couleur de la peau humaine est un caractère sexuel secondaire1. Cela signifie qu’un homme et une femme de même origine (un frère et une sœur par exemple) n’ont pas la même couleur (ni le même grain, d’ailleurs) de peau. Curieusement, les scientifiques n’ont sérieusement étudié ce dimorphisme pourtant flagrant que de manière assez récente. Les artistes, eux, l’on toujours représenté, parfois en l’accentuant de manière caricaturale, depuis les fresques de Pompéi jusques aux peintures de Klimt ou de Schiele. Chez certains peintres, la peau de l’homme tire plus vers le rouge, chez d’autres, vers une couleur caramel, ou vers du gris, et celle de la femme, vers un rose pâle, vers du jaune, du vert ou même, vers un blanc d’albâtre.

Je ne suis pas qualifié pour disserter sur le détail du phénomène biologique2, mais si mes souvenirs sont exacts les œstrogènes (hormones produites en grande quantité par les femmes et en bien plus petite quantité par les hommes) et la testostérone (hormone produite en bien plus grande quantité par les hommes que par les femmes) ont une influence sur l’apparence de la peau, et non seulement sur sa teinte, mais aussi sur sa « réflectance », c’est à dire sur la manière dont la lumière est absorbée/diffusée, ainsi que sur sa qualité et sans doute aussi son odeur (mais là j’invente !). De plus, le sang des hommes contient en moyenne plus d’hémoglobine que celui des femmes.

La couleur de la peau, déterminée sexuellement (les garçons ont plus de mélanocytes au mm²) évolue selon l’âge : les adolescents (filles et garçons) sont de plus en plus pâles à mesure qu’ils approchent de la vingtaine. La peau des hommes a ensuite tendance à foncer, tandis qu’elle reste pâle chez les femmes (bien que la pâleur soit moins forte à mesure que leur âge s’éloigne de vingt ans), particulièrement sur les bras, jusqu’à la ménopause, âge à partir duquel les couleurs de peau des hommes et des femmes tendent à se rejoindre à nouveau.

dimorphisme_melanine

Reste que la peau plus rouge et plus foncée peut être considérée comme un indicateur de virilité et la peau plus blanche (en fait plus verte) comme un indicateur de jeunesse et de féminité. Cela vaut autant pour des septentrionaux d’origine, roux à la peau naturellement très peu pigmentée, que pour des africains originaires de pays situés sous le Sahara, à la peau très foncée (car contenant des mélanosomes jusque dans les couches supérieures de la peau), et même si cela se perçoit de manière moins évidente sur la peau d’une éthiopienne que sur celle d’une écossaise, c’est aussi vrai pour l’une que pour l’autre.


Il faudrait faire une étude sérieuse pour le prouver pense que si de nombreuses femmes « noires » blanchissent leur peau à coup de produits dangereux qui inhibent la mélanine ou grâce à un travail de retouche-photo, c’est peut-être bien moins à cause d’un racisme émanant des photographes ou de leurs commanditaires ou à cause des complexes nés de cette situation et de l’histoire coloniale et post-coloniale que pour chercher à accentuer une apparence juvénile (ci-dessus, l’actrice et chanteuse Beyoncé).
Dans le même ordre d’idée, je pense que si Michael Jackson a ressenti le besoin de « blanchir » sa peau (photo de droite), c’était, sans forcément en avoir conscience, pour obtenir une figure féminine, adolescente, dénuée de testostérone. On remarquera que ce n’est pas l’option retenue par les sculpteurs du musée de cire de Madame Tussaud qui donnent à Michael Jackson une peau d’homme « blanc » (photo du centre) et restaure par ce fait une virilité apparente que, au risque de faire de la psychologie de bazar, le « roi de la pop » fuyait de toutes ses forces.

En Asie comme dans les pays Européens, la pâleur (toujours relative) de la peau des femmes a souvent été une valeur très prisée. J’ai déjà lu ici et là certains avancer que ça avait un rapport avec le travail : être pâle, c’est faire partie des oisifs, qui ne voient pas souvent le soleil, tandis que les gens qui travaillent aux champs ont, eux, une peau bronzée. Cette explication « aristocratique » est certainement en partie exacte, mais n’est pour le coup pas réservée aux femmes : dans les cours des XVII et XVIIIe siècle, les hommes poudraient parfois leur visage comme des geishas. On notera qu’à partir du début du XXe siècle, les oisifs ne sont plus ceux qui se cachent du soleil, mais ceux qui prennent des vacances, qui vont skier à Saint-Moritz ou à Gstaad et qui vont prendre des bains de mer à Biarritz, à Belle-Îsle ou à Antibes,… C’est à dire les gens qui bronzent.

J’ai pris au hasard la scène des échecs dans L’Affaire Thomas Crown (1968). On y voit assez clairement la différence entre les carnations de Faye Dunaway et de Steve McQueen : elle a la peau assez blanche — et plus encore la peau des bras, moins exposée au soleil, ce que je n’ai pas pris en compte, ne pouvant pas comparer avec les bras de McQueen —, tandis que son partenaire a une peau plus rougeâtre, plus foncée et même, ayant l’apparence d’être plus contrastée.
J’ai isolé les visages (hors cheveux, yeux et bouches) et j’ai réalisé un petit programme pour recenser les valeurs colorées présentes sur la peau de l’un et de l’autre acteur. La même gradation est présentée brute, puis en mettant isolant les valeurs rouges-magenta, puis en niveaux de gris. Chaque fois, la bande supérieure correspond à la peau de Faye Dunaway et celle du bas, à Steve McQueen. L’intérêt de ce choix d’acteurs est que Steve McQueen et Faye Dunaway sont tous deux blonds, descendants d’européens du nord, le dimorphisme ne résulte donc pas (ou pas trop) d’une variation locale, contrairement au cas de la plupart des couples hitchcockiens, par exemple.

On me fera remarquer que le plan est tourné en champ/contre-champ et que les deux acteurs ne sont pas soumis au même éclairage, ce qui fausse évidemment tout. Cependant la même observation peut être faite dans les conditions d’éclairage les plus variées. Il faudrait aussi cantonner l’observation à des zones diverses du corps : une joue, un front, un avant bras, n’ont absolument pas la même couleur (des peintres comme Courbet ou plus récemment Lucian Freud ont observé la variation des couleurs de la peau avec une minutie extrême). Je ne peux pas nier non plus qu’un photogramme extrait de film est d’une fidélité douteuse vis à vis de la réalité représentée.
Et même, on remarque très fréquemment que le chef-opérateur ou le metteur en scène s’arrangent pour que la différence des carnations soit accentuée par l’éclairage ou la mise-en-scène : la femme prend volontiers la lumière et l’homme reste dans l’ombre.

Le dimorphisme réel est donc souvent accentué par l’intervention des artistes.
Il est aussi accentué par le maquillage, qui augmente les contrastes sur le visage.

C’est ce qu’a cherché à prouver Richard Russell, du département de psychologie de Harvard avec l’image qui suit. Il s’agit d’un même visage androgyne (créé par le mélange d’un certain nombre de visages d’hommes et de femmes) et dénué d’indications sexuelles extérieures (cheveux, vêtements), représenté deux fois, mais avec un léger traitement informatique : l’image est plus contrastée à gauche qu’à droite. Or il est évident pour tout observateur que l’image de droite représente un homme et celle de gauche une femme. Autant que la couleur (l’image est ici désaturée, donc nous ne sommes pas influencés par le degré de rougeur), le contraste des traits du visage influence notre jugement quand au sexe apparent de la personne.

Pour Richard Russell, cela implique que le maquillage féminin habituel (accentuation de la bouche, du contour des yeux, des sourcils) sert à exagérer un caractère sexuel secondaire3.
Mon professeur de morphologie, Jean-François Debord, qualifiait le maquillage, les bijoux, les vêtements, de « caractères sexuels tertiaires », c’est à dire d’objets ou de comportements servant à mettre l’accent sur un caractère sexuel secondaire. Il paraît que cette notion est tombée en désuétude mais il me semble qu’elle reste utile.

On peut réfléchir au passage à l’attirance que les jeunes gens, et notamment les jeunes filles, éprouvent souvent pour la figure du vampire. Ou à certains masques, aux maquillages de certains chanteurs (à gauche : Klaus Nomi et Robert Smith) ou de certains personnages (Pierrot, le clown blanc,…), qui sont tous censés évoquer la pâleur anémique ou cadavérique, ou encore le caractère aristocratique « ancien régime » évoqué plus haut, mais aussi l’épiderme féminin.

Je n’ai pas la compétence scientifique qui m’autoriserait à pousser cet article très loin, mais il me semble qu’il y a matière à observation et à réflexion.

  1. Les caractères sexuels secondaires sont les détails physiques qui, sans avoir de rapport direct avec les fonctions de reproduction, sont caractéristiques d’un sexe plus que de l’autre — par exemple la graisse péri-ombilicale chez les femmes, les flancs gras (« poignées d’amour ») des hommes, etc.  []
  2. Pour être précis j’ai lu une longue étude scientifique canadienne qui faisait le point sur le sujet il y a des années, et qui faisait même l’historique de la question du point de vue des physiologistes et expliquait entre autres qu’on ne s’est soucié de ce dimorphisme qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle, mais je ne la retrouve pas bien que j’aie retrouvé de nombreux textes en rapport. Ami scientifique du dimanche ou du lundi, n’hésite pas à proposer des références sur le sujet en commentaire. []
  3. Richard Russel, A sex difference in facial contrast and its exaggeration by cosmetics, Perception #38, 2009.  Why Cosmetics Work dans The Science of social vision, éd. Oxford University Press, 2010.  []

Maquillage et compétence

Article publié le : lundi 31 octobre 2011. Rédigé par : Jean-no

Une étude commandée par la multinationale Procter & Gamble, spécialisée dans les produits d’hygiène notamment, établit que le maquillage influe sur la perception de l’intelligence et de la compétence. Quatre maquillages ont été testés : sans maquillage, un maquillage « naturel », un maquillage « professionnel » et enfin un maquillage « glamour » et ostentatoire.

Des photos neutres (sans expression particulière, éclairage constant, cadrage serré pour ne montrer ni la coiffure ni les vêtements) de vingt-cinq femmes différentes âgées de 25 à 50 ans ont été soumises à un échantillon de 280 adultes, dont 90 hommes, qui ont regardé chaque photographie pendant une durée d’un quart de seconde, pour un premier groupe, et pour une durée indéfinie pour un second groupe. Les personnes auxquelles ont été montrées les images devaient placer arbitrairement un curseur censé évaluer quatre qualités : l’attractivité, la sympathie, la loyauté/fiabilité et la compétence. Dans chaque cas, le maquillage léger ou professionnel semble faire paraître les femmes plus compétentes et plus fiables, mais le maquillage « glamour », tout en inspirant la compétence, fait perdre la sensation de fiabilité. L’étude émane d’un groupe de chercheurs en psychaiatrie, médecine, biostatistique et informatique de centres de recherches de Boston, et a été publiée le 3 octobre 2011.
On peut prendre connaissance de la méthodologie complète et des tableaux de résultats sur le site Plosone.