Morphologie

Quelques photos de mon cahier de morphologie. Cela se passait il y a vingt ans très exactement, à l’École des Beaux-Arts de Paris. J’utilisais un grand cahier Sennelier relié « à l’italienne ».
En revoyant mes dessins, je suis un peu déçu, je les trouve mal proportionnés, un peu malhabiles en fait. J’espère que ça signifie que j’ai fait des progrès, même si je ne dessine plus.

Il ne s’agissait pas d’un cours d’anatomie, car même s’il était beaucoup question d’os, de muscles et de graisse, le professeur, Jean-François Debord, cherchait avant tout à nous faire comprendre l’articulation et la beauté des formes, et la beauté du corps humain, dans sa plus grande variété — pas de corps idéal chez Debord, mais au contraire l’affirmation constante qu’on pouvait trouver de la grâce partout, chez un grand maigrichon ou chez un petit râblé, chez une fille « garçonne » comme chez une autre caricaturalement gynoïde.

Debord avait fait cesser la pratique de la dissection des cadavres à l’école car ce qui l’intéressait, c’était le vivant, très exclusivement. Les modèles qui posaient pour nous le faisaient généralement en mouvement et à peu près toujours habillés, car l’enjeu était de comprendre l’os et la chair sous un pantalon ou sous un gros pull. Debord n’aimait pas énormément recourir aux modèles professionnels de l’école et utilisait plus volontiers son propre corps ou celui d’étudiants volontaires.

Il était obligatoire d’assister au cours une fois par semaine pendant la première année à l’école, mais je l’ai pour ma part fréquenté deux fois par semaine pendant mes trois années à l’Ensba — cursus que j’ai abandonné pour répondre, contre mon gré, à l’appel du service national, mais aussi sans doute pour me sortir d’une impasse artistique, enfin ça c’est une autre histoire.
Pendant son show bi-hebdomadaire, Debord passait la majeure partie du cours à dessiner sur un grand tableau noir, à la craie, et nous dessinions avec lui. La dernière demi-heure était consacrée au visionnage de diapositives, généralement tirées de l’histoire de l’art. On constatait que les artistes les plus divers avaient souvent perçu de manière très juste le fonctionnement du corps, de Titien à Degas en passant par Daumier, Delacroix ou Rembrandt. Je crois que je n’ai jamais été aussi passionné d’histoire de l’art qu’à cette époque et j’en ai gardé un grand amour pour des artistes qui m’étaient jusqu’ici indifférents tels que Paul Véronèse ou Nicolas Poussin.

Outre un regard nouveau et émerveillé sur le dessin et sur le corps, j’ai tiré de ces cours tout un vocabulaire amusant qui ne me sert pas tous les jours : graisse péri-ombilicale, grand trochanter, sartorius, os illiaque, ectomorphe,…

Beaucoup d’étudiants ont gardé un grand souvenir de leur fréquentation du département de morphologie, mais on trouvait tout de même des allergiques, car le cours était effectivement bien éloigné des préoccupations de la plupart des aspirants artistes.
Debord n’aimait pas énormément la bande dessinée, au désespoir de ceux que cela passionnait. Pourtant, parmi les anciens étudiants de Debord, ce sont précisément deux auteurs de bande dessinée qui ont rendu le plus respectueux hommage à leur professeur, et c’est logique, car pour parler du corps en mouvement, un art séquentiel s’imposait. Ces deux étudiants, ce sont le célèbre Joann Sfar (qui fréquentait comme moi l’atelier Carron à l’école) et Agnès Maupré, auteur d’un virtuose Milady de Winter.

Lorsqu’Agnès Maupré a présenté ses dessins à Joann Sfar, ce dernier a envoyé la jeune femme suivre la dernière année de cours de Debord. Elle en a tiré un livre, le Petit traité de morphologie, qui se termine par une lettre assez timide (ce n’est pourtant pas son genre) de Sfar à Debord, et par une réponse de ce dernier, qui décrit son parcours et ses motivations et qui résume son travail d’une manière qui me touche beaucoup :
« Votre lettre m’émeut, évidemment. Si j’ai fait ce que vous dites, c’est simplement parce que j’apprenais devant vous, prenant le plus de risques possible, dans une certaine solitude ».
Cela me touche en tant qu’enseignant à présent et en tant qu’ancien étudiant, parce que ce qu’il dit là est exactement ce que je ressentais en l’écoutant à l’époque.

15 réponses à “Morphologie”

  1. lamouette Says:

    Je regrette de n’avoir pas suivi assez longtemps les cours de Jean-François Debord… Entre 1988 et 1993, l’Ensba ne favorisait pas vraiment le dessin. Aujourd’hui, heureusement pour les artistes et les spectateurs, cette pratique revient en force.

  2. Eléonore Says:

    Merci Jean-Noël! J’ai suivi moi aussi le cours de morpho de Debord aux Beaux-Arts, entre 1998 et 2001 à peu près, et ça fait plusieurs fois que j’en parle et que je cherche le nom du prof! Je me souvenais que c’était un homonyme de quelqu’un de plus célèbre, mais pas de qui…
    J’ai aussi conservé tous mes cours de morpho. On dirait les mêmes que toi; il faudrait qu’on compare, un jour.

  3. Jean-no Says:

    @éléonore : tu m’épates, j’aurais cru que tu étais bien trop jeune pour ça ! :-)
    Tu étais inscrite à l’ENSBA ?

  4. Youkyyy Says:

    Ca fait très envie, j’étudie aussi le dessin, je trouve que le modèle vivant c’est passionnant. Le livre est fidèle à l’esprit des cours?

  5. Eléonore Says:

    J’étais à la fac d’arts plastiques à l’époque mais on manquait de cours de pratique, le dessin était considéré comme un truc ringard et on n’avait ni cours de dessin ni cours de peinture. Du coup, sur les conseils d’un copain je suis allée suivre les cours de Debord en auditeur libre aux Beaux-Arts. Il laissait entrer qui voulait, c’était au fond de la cour, je n’ai jamais rien demandé à personne; et d’ailleurs j’avais repéré quelques dinosaures d’habitués qui n’avaient pas trop une tête à être inscrits aux Beaux arts. Je me dis que cela doit être vraiment gratifiant en tant que prof, d’avoir des élèves qui viennent comme ça, juste pour le plaisir. J’adorais quand il prenait le squelette à la fin du cours, et qu’il lui faisait faire du sport pour nous montrer « comment ça bouge » en fonction des positions du personnage. Est-ce que Debord est encore parmi nous? Est-ce qu’il y a encore des cours de morpho aux Beaux arts?

  6. Delavier Says:

    Salut excellent article, je l’ai collé sur mon mur facebook… j’ai les même planches que toi dans mes cahiers (mais par ma main cette foi ci) on a suivis les mêmes cours de JF Debor , exceptionnels ! ils ont changer ma vie. Grâce a JFD je suis devenue un maître en anat-morpho , et j’ai popularisé sa façon de construire et de percevoir le corps humain dans le monde entier . j’ai vendue plus de 3 millions de livres d’anat dans le monde , les écoles d’art du monde entier utilise mon oeuvre, ainsi que les studio de cinema et de jeux vidéo quant ils travaillent sur le corps humain sans oublier les kiné chirurgiens coach sportif et bodybuildeurs…. mais derrière mon oeuvre mondial, se cache en définitive le savoir de Jean-François Debors qu’il ma passionnément transmit pendant neuf ans…

  7. Muza Règne Says:

    Sinon, on peut ajouter que Debord est (était ?) un sacré vieux c*n sexiste, aussi.

  8. Jean-no Says:

    @Muza_Règne : je ne trouve pas que ce soit juste de dire ça de lui. Je connais beaucoup de filles qui ne seraient pas d’accord. Quels sont tes arguments ?

  9. Muza Règne Says:

    C’est loin pour moi (diplomée en 98), ça va être dur d’argumenter, mais chacun de ses cours auquel j’assistais avec beaucoup d’intérêt par ailleurs parce que le sujet m’intéressait, me hérissait néanmoins le poil par son parti pris sexiste, son image des « femmes » grossière et figée qu’il ne manquait pas d’asséner comme une vérité incontestable qui était à des années lumières de moi et qui me frappais à chaque fois comme une insulte, bref, beurk.
    (et je ne peux fournir aucun exemple précis hélas, pas de souvenirs autres que ça)

  10. Jean-no Says:

    @Muza_règne : un ressenti, c’est une donnée. Mais mon ressenti est vraiment autre. Il me semble que Debord s’intéressait avant tout (et amoureusement) aux femmes tandis que les hommes l’intéressaient peu. Je sais en tout cas que c’est chez lui que j’ai découvert la tolérance envers les physiques, que j’ai découvert qu’il n’y avait pas qu’une beauté. De ce point de vue là, je trouve Debord plutôt féministe.

  11. mad meg Says:

    J’ai suivi aussi les cours de Debord en 2001, l’année de son départ à la retraite, et j’ai des planches des mêmes poses avec le même code couleur que celles que tu montres sur ton blog. J’ai adoré le cours de Debord, c’est la seule chose qui m’a plu aux beaux-arts que je n’ai fréquenté que quelques mois.

    Pour le sexisme de Debord, j’avais la même impression que Muza Règne. Je me souviens de ses longues parenthèses sur les bienfaits esthétiques des talons aiguilles, son ravissement d’enfant lorsqu’il racontait reluquer les fesses des prostituées qui montaient les escaliers devant lui dans le quartier des Halles où il avait grandi. Son sadisme enthousiaste lorsqu’il disait s’amuser à regarder les femmes en talons se briser les chevilles sur le pavé du quartier St Germain. C’était pas un sexisme haineux, simplement banal, mais je sais qu’il faisait beaucoup soupirer les femmes de l’amphi (et moi aussi) avec ce genre de parenthèses. Il renvoyait presque toujours le physique féminin à celui de la séduction, et donnait des conseils à ses éléves de sexe féminin pour êtres agréables à l’oeil, ne pas trop grossir, ne pas trop maigrir, pratiquer tel sport et pas tel autre, s’habiller ainsi… je pense que c’est cela qui était le plus désagréable. Par rapport à d’autres profs des beaux arts il était assez soft niveau sexisme.

    Au niveau des différents type de physiques, il était tout de même assez dévalorisant pour les types enrobés (à part les localisations graisseuses naturelles des femmes qu’il disait apprécier), même si il nous apprenait à les dessiner, il ne se privait pas de commentaires méprisants sur la graisse et les corps mous. Ces petites remarques n’empechaient pas le cours d’être passionnant, truffé d’anecdotes savoureuses et inoubliables. J’y allais comme à un spectacle. Je feuillette régulièrement ses cours avec délice et les garde comme un trésor. C’est chouette d’en entendre parler ici. Merci pour cette petite madeleine.

  12. mad meg Says:

    Je me suis offert la bd d’Agnès Maupré et c’est vraiment très fidèle à mon souvenir. Et donc un régale à lire et une super madelaine de Proust. Merci beaucoup pour m’avoir fait découvrir ce Petit traité de morphologie.

  13. boris Says:

    bonjour,
    j’ai lu la BD d’Agnès Maupré et j’ai entendu parler d’une vidéo d’un cours de Mr Debord.
    Sauriez vous si c’est possible de se la procurer?
    Merci

  14. martag Says:

    Maître Debord n’était pas sexiste, il a donné cours pendant un an rue de l’église.

    Non seulement ses cours étaient passionnants mais il démontraitt un grand respect pour la femme et possédait une grande éducation.

    Il nous avait présenté sa femme et sa fille Anne. Nous étions enchantées.

  15. Allam Kamel Says:

    j ai aussi suivi ses cours de Morphologie aux beaux arts de paris en auditeur libre durant mais études de kinésithérapie a paris 1982
    c était toujours un grand moment de joie car passionne d anatomie ( le deuxième endroit ou j aimais aller pour assouvir ma soif de connaissance était le musée RODIN ) et amateur de dessin j assistai méduser en direct live a
    l apparition sur le tableau avec des craies de couleurs a une œuvre comme par magie elle disparaissait aussi rapidement sous l éponge humide comme mes yeux qui n avait pas le temps de la copier .
    ce souvenir est lui ineffaçable
    MERCI

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