Ligne 13

Lieu : entre deux stations de la ligne 13 du métro parisien, en revenant d’une soutenance de thèse.

Sophie est née à Toulouse en 1984. Après une courte période en région parisienne, elle est allée vivre à Angoulême où elle est restée de ses huit ans à ses vingt ans. Après le lycée, elle est entrée à l’école de l’image, où elle a passé deux années plutôt désagréables. Elle a décidé d’en partir assez rapidement et a entamé un cursus d’arts plastiques par correspondance, puis à l’université de Bordeaux, et enfin à l’Université Paris 8, où je l’ai rencontrée. Je la voyais tout le temps avec une de ses colocataires, Mariel, que j’interviewerai plus tard et qui a eu un parcours proche. Toutes deux ont obtenu en même temps une bourse sur critères universitaires — très convoitée — et, trouvant qu’il n’y avait pas suffisamment d’heures de cours en arts plastiques, ont entamé un double-cursus en Hypermédias. Comme beaucoup d’étudiants venus à l’université après un temps en école d’art, Sophie et Mariel étaient déjà autonomes, bûcheuses, et adultes, au sens où elles n’allaient pas en cours pour obtenir des notes ni pour faire plaisir aux profs ou aux parents, mais pour apprendre et pour produire.
Même si elle ne garde un souvenir en demi-teinte de l’enseignement à l’école des Beaux-Arts d’Angoulême, donc, Sophie en aura tout de même tiré l’énergie et le niveau d’exigence qui lui ont permis de réussir ses études universitaires ensuite.

Sophie a fini par obtenir un DEA en arts plastiques (j’étais dans son jury), avec un mémoire consacré à la « culture Peter Pan » (cultures otaku et geek), suivi d’un DESS en Hypermédias. Elle s’est ensuite inscrite en doctorat, auprès de Jean-Louis Boissier, en poursuivant son enquête sur les cultures otaku et geek. Dans le cadre de son contrat doctoral, qui a duré trois ans, elle a été amenée à enseigner, notamment sur le « game art », sur les images boards tels que 4chan, sur les jeux massivement multijoueurs (organisant notamment avec Julien Levesque un atelier intensif pendant lequel les étudiants se relayaient jour et nuit pour faire du « gold farming »). Elle a notamment fait manipuler des consoles de jeux de toutes générations à ses étudiants, ou leur a fait étudier de bout en bout le jeu Heavy Rain. Elle a aussi été responsable des mémoires de Licence.

Parallèlement à ses études puis à ses années d’enseignement, Sophie a eu une production artistique notamment avec Karleen Groupierre, Eric Hao Nguy ou encore Adrien Mazaud. Ses projets ont obtenu des prix à Laval Virtuel ou au Cube, et ont été montrés au festival Bains Numériques, aux Cordeliers, aux Arts et Métiers et même au SIGGRAPH Asia, à Hong Kong, où elle a eu l’honneur de voir son travail apprécié (et il y a de quoi s’en vanter) par un vétéran des arts numériques, Jeffrey Shaw.

Aujourd’hui, tout en terminant sa thèse et en continuant sa production plastique, elle donne régulièrement des conférences, par exemple au festival Geekopolis, ou dans le cadre de manifestations liées à ses sujets de prédilection. Elle a des liens avec le département Arts et Technologies de l’image, est membre actif de l’Observatoire des mondes numériques en sciences humaines et, comme thésarde, est rattachée au Laboratoire Théorie, esthétique, art, médias et Design de l’Université Paris 8.

Blog : sophiedaste.wordpress.com

Lieu : le biohacklab "La paillasse", à Paris, où César a fait une de ses trop rares apparitions à Paris.

Lieu : le biohacklab « La paillasse », à Paris, où César a fait une de ses trop rares apparitions en France. Comme je voulais profiter de sa présence à Paris pour l’interviewer, il m’a proposé de le faire devant le public venu assister à sa « master class ». Sur la photo, on le voit quelques minutes avant notre intervention, caché derrière un pillier…

César est né en 1983. Il est un « enfant de la balle », puisque son père est Tetsuo Harada, sculpteur et professeur à l’école d’architecture de Versailles. Pas de hasard, pas de déclic, pas de lutte qui l’auraient amenés au métiers de la création : il est né dedans.

César a vécu à Saint Malo, puis est venu au lycée à l’école Boulle, à Paris, où il a eu une scolarité difficile (il se considère comme le cancre de sa famille), mais s’en est tout de même tiré avec une mention « très bien » au baccalauréat. Il est ensuite entré aux Arts décoratifs de Paris, en section animation, tout en fréquentant les ateliers de l’École supérieure de création industrielle, qui l’attiraient parce qu’il y voyait les étudiants travailler la nuit. Ce n’est que le début, pour César, d’une formidable collection de cartes d’étudiants, puisqu’il est aussi passé à Central St Martins et au Royal College of art, à Londres, plus tard au MIT, à Boston (comme chef de projet, cette fois), et même à l’Université Paris 8, en arts plastiques, où, m’a-t-il confié, il s’était surtout inscrit pour disposer d’un statut d’étudiant en France et intégrer le club local de judo. Il fréquentait pourtant quelques cours, dont le mien, et j’en garde un souvenir assez net. Alors que j’ai tendance — comme praticien ou comme enseignant — à limiter mon travail aux bords de l’écran, César me parlait beaucoup de projets tangibles, d’électronique « libre », et je trouvais son goût pour le bricolage sérieux admirable.

À côté de ses études, pour vivre, César a beaucoup travaillé dans le bâtiment, sur des chantiers. Il a aussi enseigné, par exemple à l’université londonienne Goldsmith, et il enseigne d’ailleurs toujours beaucoup. Grand voyageur, il est adepte de la débrouillardise pour se loger ou pour travailler : il profite des canapés de ses nombreux amis dans le monde, a construit une yourte sur le toit de l’un d’eux à Londres, et aménagé des espaces délaissés à Hong-Kong ou en Louisiane.

Mû par des préoccupations écologiques, il a développé depuis Nairobi, au Kenya, un système de veille participative pour évaluer la progression de la pollution. En 2010, la marée noire dans le Golfe du Mexique l’amène à la Nouvelle Orléans, où il utilise d’abord des ballons aériens pour photographier les nappes de pétrole sans la permission de British Petroleum, puis, en observant les opérations de dépollution, se met à rêver d’un drone maritime à coque articulée, énergétiquement autonome, capable d’absorber le pétrole. Il réunit une équipe et se lance dans le projet Protei, qui, après des années fructueuses en prototypes, vient d’aboutir à une première déclinaison commerciale — vendre des objets lui semble la manière la plus honnêtes pour financer son travail. Membre du réseau Ted, il présente son travail un peu partout. De loin, on a l’impression que César a une existence de rêve, qu’il est une sorte de Commandant Cousteau du design. Il pourrait bien le devenir, il le mérite, et en fait, je pense que c’est son destin. Je l’imagine bien effectuant ses tours du monde sur un cargo-atelier, filmant les sacs plastiques qui polluent les mers et inventant des solutions pour y remédier. Mais dans la pratique, il jongle avec très peu de moyens et se demande régulièrement comment financer ses projets et comment rémunérer les gens qui travaillent avec lui. Il court derrière les subventions, les partenariats, les récompenses, et le fait en se tenant à une éthique personnelle forte (tout ce qu’il produit est sous licence libre, notamment) qui le rend méfiant vis à vis des tentatives de récupérations médiatiques qui se feraient au service de projets contraires à l’ordre des priorités qu’il a choisi de se fixer : la nature d’abord, les gens ensuite, la technologie après, et enfin, l’argent. L’inverse exact du « business as usual », donc.

Sites : Protei.org | Cesarharada.com | Twitter : @cesarharada

B

Benoît, à la « Brasserie des Belges », rue de Saint Quentin.
La sonnerie de son téléphone est un morceau du groupe Royksöpp.

Benoît est né en 1977. Il a grandi à quelques dizaines de kilomètres d’Amiens et s’est d’abord orienté, au lycée, en section scientifique. Il aimait dessiner, il s’intéressait notamment au graffiti — sans le pratiquer réellement hors de ses cahiers, ou sous forme d’autocollants. Mais il s’intéressait aussi beaucoup à l’informatique, bien que ses parents ne lui aient acheté un ordinateur qu’une fois son baccalauréat passé. Il ne s’est pas beaucoup plu en cursus maths/informatique à l’université, mais il passait ses nuits à utiliser tous les logiciels qu’il parvenait à se procurer : Corel Draw et Microsoft Publisher, pour le graphisme ; Paint shop pro pour le traitement d’images ; Deluxe Paint pour le dessin ; etc. Il dévorait avidement les magazines tels que Computer Arts ou Studio multimédia. Plus tard, toujours pour s’informer, il a fréquenté des forums ou des listes de diffusions telles que « Pistes-L ».

Il est arrivé au concours de l’école supérieure d’art et de design d’Amiens avec un lutin rempli d’impressions d’images réalisées avec un logiciel de 3D, avec une affiche réalisée aux crayons de couleurs, mais aussi avec un site Internet, qu’il avait réalisé sans être connecté, à l’aide du logiciel Netscape Composer. On était en 1998 et, même si Internet commençait à être connu du public, rares étaient ceux qui y étaient connectés. Benoît s’est vite fait la réputation d’être le « geek » de l’école, et il a souvent été mis à contribution pour des tâches telles que le paramétrage du réseau de l’école ou la réalisation du site web d’enseignants. Mon épouse Nathalie et l’artiste Marie-Ange Guilleminot l’ont d’ailleurs fait travailler sur une maquette interactive en 3D, réalisée d’après des plans de Lygia Clark, pour une exposition à la biennale de Sao Paulo. C’est avec Denis Toulet, qui enseignait le graphisme à l’Esad, que Benoît a le plus assidûment collaboré sur des projets extérieurs à l’école.

Lorsque Benoît a obtenu son diplôme, Denis Toulet, justement, lui a proposé de devenir l’assistant de ses cours à l’école d’art d’Arras, trois jours par semaine, ce qui lui laissait du temps pour travailler en freelance. L’embauche a traîné à se concrétiser et les conditions proposées par la mairie se sont avérées de moins en moins avantageuses. Benoît est loin de n’être qu’un « geek », il est aussi un authentique designer graphique.
C’est une toute autre histoire, mais il faut signaler que Benoît est aussi un percussionniste sérieux, il a un temps été très impliqué (participant à beaucoup de concerts, sans pouvoir ne vivre que de ça) dans le domaine.

De ses années à l’école d’art d’Amiens, il retient de s’être formé le goût et d’avoir acquis le sens du design, de ce qui est « gratuit » et de ce qui ne l’est pas. Je me souviens de lui comme d’un étudiant très autonome, qui aimait trouver les solutions par lui-même, bien comprendre ses outils, et partager ses connaissances avec les autres étudiants.

Benoît a un temps envisagé de poursuivre ses études à Waide Somme, une école spécialisée dans l’animation et la 3D, qui émane de l’Esad. Il s’est inscrit à la Maison des Artistes. Il a participé à des concours (dont un lui a payé les licences de ses logiciels), a été graphiste pour l’ASSEDIC, il a réalisé des jeux Flash pour France 3, et continue, depuis, à effectuer des piges diverses. Il y a quelques années, il est revenu à l’école d’art d’Amiens pour en réaliser le site Internet. Et puis il s’y est fait embaucher comme professeur à mi-temps.

Site web : jaiunsite.com | blog : jaiunblog.com |  twitter : @BenoitWimart

Impossible de payer un verre à Anne-Sophie, car elle vit aujourd’hui au Québec. Je l’ai donc interviewée via Facebook, et photographiée sur Skype.

Anne-Sophie est née au Havre en 1985.
Le choix des études en art lui a toujours semblé naturel, et elle avait le projet de devenir designer produit ou architecte. Elle a passé, laborieusement, un bac spécialisé en génie mécanique, n’ayant pas réussi à intégrer un lycée d’arts appliqués à Rouen, et avant tout motivée par le dessin technique. Elle a ensuite tenté l’école Estienne, à Paris, sans succès. Sa mère est tombée malade d’un cancer (aujourd’hui guéri !), et Anne-Sophie a décidé de s’inscrire en anglais à l’université pour s’en occuper tout en se donnant le temps de préparer un dossier pour les écoles d’art. Elle a tenté les concours d’entrée des écoles du Havre et de Rouen, et a échoué aux deux. Mais l’école d’art du Havre l’a tout de même admise en rattrapage à la rentrée 2006, après un passage devant un nouveau jury.

Elle est restée à l’école jusqu’en 2010, après avoir validé sa quatrième année. La cinquième année lui faisait un peu peur, à cause de la contrainte du « mémoire » qu’il fallait rédiger, mais d’autres raisons l’ont poussée à interrompre ses études là : la mort de son père, la difficulté financière, et donc le besoin, mais aussi l’envie de travailler, et l’envie, aussi, de quitter le Havre.

Anne-Sophie se rappelle ce que lui ont apporté les études supérieures : enfin, elle a commencé à vivre, à être stimulée, à apprendre. Rétrospectivement, elle se dit même qu’elle aurait pu aller plus loin. Elle se plaignait beaucoup de l’école lorsqu’elle y était, et d’un certain nombre de ses profs, mais elle s’y sentait malgré tout bien.

Une fois sortie de l’école, elle est partie à Paris, pour se former en alternance. Elle ensuite a connu le chômage, qui lui a pesé. Elle a vécu à Londres, puis est revenue en France travailler chez Deezer, pendant plus d’un an. Elle a eu le projet d’aller travailler aux États-Unis, mais les difficultés à obtenir un visa l’ont pour l’instant amenée à se rabattre sur le Canada, où elle vient tout juste de trouver un emploi dans le domaine du design graphique, qui reste sa passion.

Portfolio : behance.net/anne_sophie_hostert

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Lieu : Le Régent, café et restaurant, métro Cadet, à Paris

Guillaume est né en 1986. Il a toujours aimé dessiner, et s’est assez naturellement orienté vers les arts plastiques au Lycée, soutenu par ses parents. Il n’a pas tout de suite réussi le concours d’entrée de l’école d’art du Havre, et s’est inscrit dans un cursus économique et social à l’université, mais un désistement inespéré lui a finalement permis d’intégrer l’Esadhar à la rentrée 2005, où il a choisi la section design graphique. Tout au long de ses années d’études, il s’est intéressé à la boulimie visuelle, à la répétition d’images, à la mode et à la culture populaire.

J’ai un souvenir assez vif du passage de son diplôme, en 2010 : le jury l’avait recalé, en lui disant que son travail aurait fait un beau diplôme en section arts, mais n’était pas recevable en section design graphique. Le moment avait été assez traumatisant, notamment pour Guillaume qui, sur le coup, a voulu tout abandonner. Mais il s’est accroché, et à présent il ne le regrette pas du tout, car son second passage de diplôme a été bien plus abouti que le premier, dont il est la continuation.

En 2011, il a non seulement obtenu son DNSEP, mais l’a fait avec les honneurs, puisqu’il a obtenu les félicitations. Pendant ses études, Guillaume a été caissier chez Auchan, où on lui disait que « le client doit se souvenir du service, pas de la personne », et contrôleur qualité dans une usine de fabrication de bouteilles qui fonctionnait jour et nuit et où il passait huit heures d’affilée, solitaire, à regarder défiler des bouteilles dont les ratées devaient être mises au rebut. Des métiers difficiles, répétitifs, et assez peu créatifs, donc.
Après sa sortie de l’école, Guillaume a passé quelques mois au Canada, puis a commencé à regarder les offres d’emploi et de stages à Paris — bien que très attaché au Havre, il a toujours voulu travailler ailleurs, à Paris ou, pourquoi pas un jour, à l’étranger.

Un an après sa sortie de l’école, il a été embauché par une marque de prêt-à-porter en vogue, comme illustrateur. Il n’y fait pas que dessiner, il effectue un travail quotidien de veille, va voir des expositions, fait des voyages,… Son métier change chaque jour (on est loin des caisses de supermarché ou du contrôle-qualité des bouteilles de verre) et il peut s’amuser avec ce qui constituait précisément son matériau de base lorsqu’il était étudiant : l’imagerie de la culture populaire. Il regrette un peu de ne plus avoir aucun temps pour créer en dehors de ses heures de travail (qu’il ne compte pas), mais au fond, c’est logique, puisque ce qu’il fait est déjà ce qu’il aime faire. Je note cette phrase, qui fait plaisir : « Je fais ce que j’ai toujours aimé faire ».

De ses années d’étude, il a tiré un certain niveau d’exigence, notamment conceptuelle : il y a à présent un raisonnement, une méthode et des références derrière chaque chose qu’il produit. Ce qui est à la fois fertile et pesant — pesant au sens où il ne s’autorise pas à travailler purement d’instinct, sans s’imposer de contraintes. Il regrette en revanche le faible temps qu’il a consacré à l’apprentissage des langues1, dont il mesure l’importance à présent qu’il doit collaborer avec des gens du monde entier. Il est un peu nostalgique du confort des études, pour les moyens d’expérimentation dont on y dispose autant que pour les liens que l’on y tisse, et il se serait bien vu continuer quelques années de plus s’il avait existé un cursus de troisième cycle.

Guillaume a connu plusieurs faux-départs. Il n’est pas entré dans l’école immédiatement, il n’a pas eu son diplôme du premier coup, mais le résultat est là : aujourd’hui, il fait ce qu’il a toujours voulu et ce qu’il a toujours aimé faire.

  1. L’enseignement des langues est un problème récurrent de toutes les écoles d’art françaises que je connais : quelle que soit sa bonne volonté, un unique enseignant en anglais s’occupe en général de cent cinquante ou deux cent étudiants, aucun moyen n’est sérieusement mis en œuvre pour arranger ça. []
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Lieu : Thé Troc, rue Jean-Pierre Timbaut, Paris 11e arrondissement.

Inès a grandi en Tunisie, où elle est née en 1977. Son père est tunisien, sa mère française. Elle a vécu quelques années au Qatar, puis est revenue passer ses années de lycée à Tunis. Après le baccalauréat, ignorant tout de l’organisation des études artistiques en France, elle est partie étudier les arts plastiques à l’Université de Montpellier, où elle n’a pas vraiment trouvé sa place : l’absence de cadre et l’esprit général plutôt classique l’ont laissée insatisfaite. Elle a effectué une mise à niveau arts appliqués, qui lui a nettement plus plu.

Partie pour Paris, elle a tenté d’entrer à l’Université Paris 1 (Saint Charles), ce qui lui a été refusé, puis à l’université concurrente, Paris 8 (Saint-Denis), où on lui a fait la même réponse : elle n’avait pas un bac de l’année, elle n’était pas du secteur, donc il n’y avait pas de place pour elle. Heureusement, elle n’était pas toute seule dans son cas. Conseillés par l’Unef, Inès et une petite troupe d’étudiants sans université ont fait le pied de grue devant le bureau du président, avec djembé et couverture médiatique. Ils ont eu gain de cause, et pour eux, on a ouvert l’annexe de la rue d’Amiens, à Stains, dans des préfabriqués. Éloigné de l’université, situé dans un quartier peu riant, l’annexe de la rue d’Amiens a rapidement eu une réputation épouvantable, mais en attendant, ce groupe d’étudiants a profité des cours pêchus de Thomas Hirshhorn (« Énergie oui, qualité non », était le titre de son cours où, pour la première fois, Inès a utilisé un caméscope), Jean-Charles Massera, Wang Du, Christophe Domino, Antoine Moreau ou encore Guy Tortosa1. C’est là qu’a été fondée l’association Cortex, qui a amené à l’époque une certaine vigueur à Paris 8. Entre le mouvement de protestation pour obtenir le droit d’étudier et l’isolement de l’annexe de Stains, Inès s’est instantanément fait des amis.

Après deux ans, cette bande d’étudiants très soudée est revenue sur le site principal de Paris 8, à Saint-Denis, et s’est un peu dispersée. À cette époque, elle s’est intéressée aux cours estampillés « multimédia », comme celui de Jean-Louis Boissier. À cette époque, je donnais un cours à l’objet un peu flou, entre multimédia, langages du web, et bande dessinée.
Inès a passé un peu moins d’une année aux Beaux-Arts de Brera, à Milan, en Erasmus, où elle a suivi des cours académiques ou techniques, plutôt appréciables après trois ans à Paris 8. Rentrée en France, elle a enchaîné plusieurs contrats à la Poste de l’Hôtel de ville, pour vivre, mais aussi pour s’acheter un caméscope. Elle voulait suivre une formation pour apprendre la vidéo, mais La Poste n’en proposait pas. Elle s’est inscrite à un atelier vidéo dans un centre d’animation, pour pouvoir pratiquer. Toujours à la même époque, avec quelques amis étudiants, elle a édité un petit ouvrage collectif de dessin, distribué dans les librairies de bande dessinée.

Inès a soutenu sa maîtrise avec Liliane Terrier, puis a intégré la seconde promotion de l’Atelier de Recherches Interactives, aux Arts-décoratifs de Paris, tout en s’inscrivant en seconde année de licence cinéma à Paris 8, où elle a plus tard passé un DEA d’arts plastiques, toujours avec Liliane Terrier.
Au cours de ces années, Inès a fait tous les petits boulots : hôtesse, employée d’un bureau de monitoring médical, ou même télé-opératrice chez Europ Assistance. Elle a aussi fait des stages pour un magazine, des sociétés de production audiovisuelle, et animé des ateliers d’arts plastiques pour des enfants ou des adolescents. Elle a aussi fait partie de l’équipe du projet « Jouable », qui s’est terminé avec une exposition à l’école des Arts décoratifs de Paris.

Chaque fois qu’elle rentrait en Tunisie, elle s’y sentait un peu plus étrangère que la fois précédente et elle a décidé de postuler pour y revenir, comme enseignante en art.
Devenue enseignante aux Beaux-Arts de Sousse en 2006, elle s’est retrouvée sans grande préparation face aux étudiants dans un amphithéâtre, avec mission d’y enseigner l’histoire de l’art médiévale, qu’elle a dû apprendre — enseigner force à apprendre. Elle enseignait en même temps les techniques de l’audiovisuel, qu’elle pratique. Devenue titulaire, elle a ensuite été affectée à Kairouan où elle enseigne l’illustration et les techniques d’expression graphiques.

Inès voulait terminer le travail de recherche qu’elle avait entamé, en démarrant une thèse (l’œuvre d’animation, lieux d’expériences cognitive et sensorielle), qui a finalement été suivie en co-tutelle par un professeur de Tunis et un autre d’Arras. Elle l’a soutenue en juin dernier.

  1. Maxence Alcalde, qui étudiait à la même époque au même endroit, s’en est souvenu sur son blog. []
kevin_cadinot

Lieu : bar-hôtel Les Capucines, cours de la République, Le Havre

Kevin est entré à l’école supérieure d’art du Havre en 2008 et en est sorti en 2013. Il est né en 1980, ce qui a fait de lui un « vieil étudiant », puisqu’âgé d’une dizaine d’années de plus que la plupart de ses camarades de promotion. Ce décalage peut être problématique — ça s’est déjà vu — mais lorsque les étudiants sont déterminés, lorsqu’ils jouent le jeu, c’est au contraire une chance pour l’école. Ils amènent avec eux une expérience de la vie un peu plus étendue que celle des étudiants tout juste sortis du lycée, ils savent ce qu’ils cherchent et ils sont émancipés de l’attitude plutôt passive qui est encouragée tout au long de l’éducation secondaire.

Il fait partie des étudiants qui étaient plus faits pour l’indépendance et l’exigence des études supérieures que pour le cursus précédent : après la première, il s’est orienté vers une professionnalisation par un apprentissage, se sentant mal adapté au système.
Il n’a pas le bac.

Kevin a envisagé la mécanique et la carrosserie, mais est finalement devenu couvreur, passant par le compagnonnage, qu’il n’a jamais achevé. Je dois dire que je me projette un peu dans cette description : je n’ai pas le bac non plus, j’ai passé trois ans dans un lycée professionnel, dont je n’ai pas validé le CAP, et ce n’est qu’une fois arrivé dans le supérieur que j’ai commencé à avoir envie de faire et d’apprendre parce que, enfin, j’étudiais pour moi-même et non pour me fondre dans un moule aux buts plus ou moins incompréhensibles.

Il a ensuite été chauffeur routier pendant six ans, en France et en Grande-Bretagne. Parallèlement, il s’est toujours intéressé à la photographie, et a tenté de se faire financer une formation dans le domaine par le Fongecif, qui la lui a refusé. Sur le conseil du photographe Olivier Roche, qui avait été le technicien-photo de l’école d’art, il s’est inscrit aux cours péri-scolaires afin d’y préparer le concours d’entrée, pour lequelle ma collègue Élise Parré l’a soutenu et s’est démenée pour qu’il puisse intégrer le cursus avec une dérogation, condition nécéssaire pour les étudiants au parcours atypique, non-bacheliers et ayant atteint ou dépassé vingt-six ans.

Même si je l’ai beaucoup croisé, je n’ai pas eu Kevin comme étudiant pendant ses quatre premières années d’études, puisqu’il avait choisi la section art (j’enseigne en design graphique), mais il est souvent venu me voir, pendant son année de diplôme, pour discuter de son mémoire — un mémoire très peu scolaire, comme on s’en doute, et très intéressant.

De ses années d’études, Kevin retient la rencontre avec des gens qui se posent des questions proches des siennes sur le monde et la création, et qui le confortent dans la voie qu’il a choisie. À peine arrivé dans le « grand bain », il compte montrer son travail autant que possible, mais réfléchit aussi à pousser encore un peu plus loin ses études par le biais d’un post-diplôme.

Il a été sélectionné pour la prestigieuse exposition de la Jeune création, en octobre prochain.

Son site : kevincadinot.fr
À propos de son travail : Kévin Cadinot, dans l’inachèvement de la forme
Mise à jour : depuis la publication de cet article, Kévin a été chargé de scénographier un certain nombre d’expositions à la Bibliothèque universitaire et à l’école d’art du Havre, à la Fiac, à l’Esam de Caen ou encore au centre national du graphisme à Chaumont.

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