Jean-Michel Géridan

Le 15 avril 2016 dans la cafétéria du Palais de Tokyo, où Jean-Michel était venu présenter le travail de recherche de l'école d'art de Cambrai, qu'il dirige depuis deux ans.

Le 15 avril 2016 dans la cafétéria du Palais de Tokyo, où se tenait l’événement Vision-recherche en art et design. Jean-Michel y était venu présenter les réalisations de l’école supérieure d’art de Cambrai, qu’il dirige depuis un peu plus de deux ans.

Jean-Michel est né en 1977, l’année de la sortie de Star Wars et, me signale-t-il rigolard, de la chanson Big Bisou.
Ses ancêtres sont des paysans des Antilles : Guadeloupe du côté de sa mère, Martinique pour son père. Et plus loin encore, des Indes françaises. Il a grandi entre Paris, où travaillait son père, ingénieur, et un minuscule village près de Reims1, où vivait sa mère, employée de la fonction publique hospitalière. Il a toujours aimé dessiner. Il se souvient qu’enfant, il aimait faire des expériences avec son mini-projecteur de cinéma, pour lequel il n’avait qu’une séquence d’une vingtaine de secondes : la mort de Bambi. Ce sont un peu ses débuts dans le domaine des dispositifs multimédia. Dans sa famille de descendants d’esclaves, d’ouvriers agricoles, d’éleveurs de chèvres ou de bœufs, ne bénéficiant pas d’un capital culturel important, la voie logique de la promotion sociale aurait été qu’il devienne fonctionnaire de l’Éducation nationale, ou bien militaire. À la maison, la France n’est pas une abstraction, on ne parle pas hindi ou créole, on est « enfant de la République ». Jean-Michel m’a au passage confié qu’il a vite appris que, quand on est un jeune à la peau un peu foncée dans un petit village de Champagne, il faut sans cesse prouver sa légitimité, en faire deux fois plus, ne pas avoir de mauvaises fréquentations et éviter toute source d’ennuis : même s’il écoutait Nirvana adolescent, pas question de s’habiller comme Kurt Cobain.
Malgré le décalage culturel, personne ne l’a découragé de s’intéresser aux arts et de s’engager dans des études en rapport. Il faut dire qu’il a très tôt été capable de financer son autonomie, grâce à des emplois divers : agent de sécurité, portier ou vigneron. Jean-Michel est entré dans un lycée d’arts appliqués, à Reims. Il se souvient avoir été frappé par une conférence au Centre Pompidou, donnée par Éric Suchère, historien et théoricien de l’art, poète, et enseignant, qui lui a donné envie d’entrer à l’école d’art de Reims. Ce qu’il a fait. Là, outre Éric Suchère, il a notamment rencontré Jeff Rian, grâce à qui il découvre l’existence d’une scène artistique new-yorkaise contemporaine, et Bernard Gerboud2. Il se souvient d’une réflexion que lui a fait à l’époque Jérôme Rigaud, étudiant comme lui : « ce ne sont pas les profs qui font la qualité d’une école d’art, ce sont ses étudiants ». Après trois ans, titulaire d’un diplôme national d’arts plastiques, Jean-Michel a eu envie de changer d’air. Nettement focalisée sur le design, la direction de l’époque ne cherchait pas spécialement à retenir les étudiants ou les enseignants marqués « art », discipline à laquelle Jean-Michel était très attaché, même s’il se considère aussi autant comme designer et n’a pas eu une carrière d’artiste, comme on le verra un peu plus loin.

Jean-Michel est arrivé à l’Université Paris 8 en 1999, orienté vers ce lieu par son professeur de Reims, Bernard Gerboud, pour y entamer un Master. Il y a eu comme enseignants des gens très portés sur les nouveaux médias tels que Jean-Louis Boissier, Liliane Terrier,  Aline Giron, Fabien Vandame, Anthony Keyeux, et moi-même, et s’est lui-même engagé dans le domaine. Lorsqu’il est arrivé à Saint-Denis, le propriétaire de son logement a remarqué son pantalon taché de peinture et lui a fait jurer de ne pas salir l’appartement. Il n’a plus peint dès lors, et s’est engagé intensivement dans les nouveaux médias et l’interactivité.
Un jour, lors du vernissage d’une exposition, Jean-Louis Boissier lui a dit (ça l’a marqué) : « je n’aime pas ce que tu fais, mais ça me semble quand même intéressant, veux-tu rejoindre l’équipe ? ». Ce qui lui était proposé là était en fait d’intégrer le post-diplôme Atelier de recherches interactives, aux arts décoratifs de Paris, mais allait aussi signifier assez vite pour lui d’intégrer l’équipe de recherches Esthétique des nouveaux médias, et, comme chargé de cours, l’équipe pédagogique de l’université Paris 8. Jean-Michel, comme nombre de ses camarades de promotion à l’Atelier de recherches interactives, avait déjà une activité professionnelle soutenue dans la communication ou le web, mais ça ne l’a pas empêché de s’engager sérieusement dans ses études, et de participer, dans ce cadre, au projet Jouable, consacré à l’invention de dispositifs interactifs et fédérant des énergies à Paris, Kyoto et Genève.
Lors d’une conférence à Paris 8, Pierre Bismuth — qui avait déjà participé au film Eternal sunshine of the spotless mind mais n’était pas encore auréolé de son oscar — a dit : « tout le monde est artiste, mais ça, seul l’artiste le sait », phrase qui a beaucoup marqué Jean-Michel et l’a même convaincu de ne plus chercher à être artiste lui-même. Exposer des travaux, donner des moyens de production à des auteurs, former des artistes, oui, mais plus se considérer comme un artiste. Toujours vers cette époque à l’université, il passe un DEA et s’inscrit en thèse (thèse qui est à présent en suspens).

Il démissionne de sa charge de cours à l’université après deux ans (et juge rétrospectivement avoir été un peu jeune à ce poste — il était dans sa petite vingtaine lorsqu’il a commencé), et est aussitôt embauché par l’école des arts décoratifs. Certains traits de l’école lui déplaisent, notamment le rejet par les enseignants plus âgés de l’identité graphique imaginée par le duo M/M Paris. Après deux ans, il quitte les Arts décoratifs (où il sera tout de même régulièrement rappelé pour organiser des workshops) et entre à l’école des Beaux-Arts de Paris, où il s’occupe du pôle nouveaux médias. Il y passe quelques années, mais il voit rouge le jour où l’on rechigne à lui accorder un congé paternité. Il décide alors de quitter l’école. Au même moment, il apprend que l’école d’art du Havre recrute un enseignant d’un profil correspondant au sien. Il connaissait déjà quelqu’un dans la place — à savoir moi.
Lorsqu’il s’est présenté à l’audition, à laquelle j’ai participé, j’ai tenté d’être impartial et de ne pas influencer le directeur : les trois autres postulants avaient de vraies qualités, et sur le coup, j’ai même placé Jean-Michel ex-æquo avec une autre personne, mais je n’ai pas dû le dire d’une manière très convaincante, car ceux qui se trouvaient là sont aujourd’hui encore persuadés que je favorisais franchement Jean-Michel. De fait, je n’ai pas été malheureux que ce soit lui qui soit sélectionné. Pendant l’entretien, le directeur de l’école d’art du Havre avait demandé à Jean-Michel, s’il était choisi, comment il comptait s’organiser, puisqu’il vivait en région parisienne. Jean-Michel a répondu du tac au tac : « je viendrai habiter au Havre ». Je me souviens m’être dit qu’il en faisait un peu trop, sachant notamment qu’il avait son atelier et la société qu’il avait fondée avec Thomas Cimolaï à Paris. Mais dès son embauche, il s’est effectivement mis en quête d’un appartement, et s’est vite installé dans la ville avec sa petite famille : son épouse, que je compte bien interviewer à son tour un jour puisque je l’ai aussi connue étudiante, et leur fils. La première mission de Jean-Michel, arrivé au printemps, a été d’accompagner les étudiants de cinquième année pour la dernière ligne droite de leur diplôme, ce qu’il a fait avec succès. Puisqu’il est très sociable, il est rapidement devenu l’ami de toute la ville, et c’est grâce à lui que j’ai pu à mon tour connaître vraiment toute la partie de l’équipe pédagogique que je ne fréquentais que très épisodiquement, puisque j’étais à mi-temps. Bref, tout nouveau venu qu’il ait été, Jean-Michel m’a aidé à m’intégrer dans une ville où j’étais déjà prof depuis quatre ans lorsqu’il y est arrivé. Avec lui, aussi, dans le cadre du laboratoire de recherche de l’école, j’ai écrit un livre sur le langage Processing qui continue d’être vendu au même rythme trois ans après sa sortie et a même dû être réédité, ce qui constitue un exemple de longévité peu typique dans le domaine des manuels informatiques. Nous avons aussi publié, avec Bruno Affagard, un troisième collègue, un livre consacré à la plate-forme Arduino. Jean-Michel a par ailleurs activement participé à la manifestation Une saison graphique. Son dernier grand défi au Havre aura été de fonder les éditions Franciscopolis avec notre collègue commun Yann Owens. Là encore, un beau succès.

Alors qu’il était dans sa dernière année au Havre, Jean-Michel s’est senti un peu lassé de la routine de l’enseignement et, pire, s’est dit qu’il remplissait moins bien la tâche qu’il ne l’aurait voulu, ce que lui a d’ailleurs confirmé une étudiante — certains étudiants savent être directs, comme ça —, qui lui a dit qu’il n’était plus le prof qu’elle avait apprécié deux ans plus tôt. Il aurait bien été tenté par la direction des études de l’école d’art du Havre (entre temps fusionnée avec celle de Rouen, et devenue un établissement de taille importante), mais il a surtout postulé pour le poste de directeur de l’École supérieure d’art et de communication de Cambrai, que l’ancienne directrice, Christelle Kirchstetter, quittait prématurément pour prendre des fonctions identique aux Beaux-Arts de Nîmes. Je dois dire que j’imaginais désormais mal l’école sans Jean-Michel, et lorsque la nouvelle de son possible départ s’est diffusée, j’ai pu constater que je n’étais pas le seul dans mon cas. Mais en même temps, comment lui souhaiter autre chose que d’évoluer dans le sens qui l’intéressait et pour lequel sa compétence ne faisait pas de doute ?

Jean-Michel a été choisi pour le poste et il est, depuis 2014 (à trente-sept ans !), le directeur dynamique de cette école bicentenaire. Il a entre autres dû mettre au point un programme de recherche cohérent, imprimer sa marque sur le programme pédagogique et accompagner l’installation de l’école dans ses nouveaux locaux. Le budget de l’établissement est modeste, et Jean-Michel doit courir dans tous les sens pour obtenir des équipements et des fournitures aux plus bas tarifs, et s’occupe lui-même de la communication de l’école sur Internet3. Quand il raconte ses histoires de directeur, avec ses entretiens avec les personnalités politiques ou institutionnelles de divers niveaux (jusqu’à la ministre de la culture Fleur Pellerin, qui est venue visiter l’école), on sent qu’il a un peu changé de monde. Ce qui ne l’empêche pas de suivre de près ses étudiants et leurs travaux, peut-être avec une petite nostalgie de ses années d’enseignement — il anime d’ailleurs ponctuellement des workshops dans d’autres écoles. Avec les chantiers qui se profilent à l’avenir — et notamment le projet de rapprochement des écoles d’art de la région —, mais aussi avec son engagement au sein de l’Association des écoles d’art (Andea), dont il est un des administrateurs élus, j’imagine qu’il passera un peu de temps avant que Jean-Michel s’ennuie et ait envie de partir à la conquête d’autres défis.
Jean-Michel a une vision complète des écoles d’art puisqu’il y a étudié, enseigné et encadré. Sa conclusion, c’est qu’il ne connaît pas de meilleur endroit pour apprendre ce qu’on y apprend.

Le site des éditions Franciscopolis, fondées avec Yann Owens : franciscopolis
Jean-Michel n’a plus de site web personnel mais on peut le suivre sur Twitter

  1. « une sympathique bourgade médiévale du 13e siècle de 800 âmes ». []
  2. Né en 1949, Bernard Gerboud nous a quittés en 2014. Je l’ai eu comme collègue à Paris 8, et avant cela, comme enseignant. []
  3. On peut suivre l’actualité de l’école sur Twitter, sur Facebook et bien entendu sur son site officiel. []

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