Géraldine Rey

Après près de dix ans en Australie, Géraldine n'avait pas de lieu pour l'entretien. Nous avons donc échoué complètement par hasard au Vénitien, 23, boulevard des Italiens à Paris. Il faisait un ou deux degrés dehors. Quelques dizaines d'heures plus tard, Géraldine serait rentrée à Perth, où il fait plus de trente-cinq degrés.

Après près de dix ans en Australie, Géraldine n’avait pas de lieu pour l’entretien. Nous avons donc échoué complètement par hasard au Vénitien, 23, boulevard des Italiens à Paris. Il faisait un ou deux degrés dehors. Quelques dizaines d’heures plus tard, Géraldine serait rentrée à Perth, où il fait plus de trente-cinq degrés.

Géraldine est née en 1978, elle a grandi en Moselle, à Thionville. Sa mère était pharmacien assistant et son père était professeur d’éducation manuelle et technique (« techno », dit-on à présent) en collège. Elle commence à apprendre la programmation informatique, entre huit et dix ans, grâce à une initiative locale des Postes et Télécommunications1, qui proposaient un apprentissage hebdomadaire du langage Basic sur ordinateur Thomson MO5 à un petit groupe d’enfants, avec au programme de la théorie, de la pratique, et un temps pour jouer, notamment à Dracula, sur Apple II. Géraldine n’a jamais été dessinatrice mais, avant même de savoir qu’il existait, le métier de graphiste l’attirait, et elle passait par exemple du temps à créer des lettrages pour des compilations musicales qu’elle réalisait sur cassettes audio. À l’école, elle a des facilités pour les sciences, et suit assez naturellement ce cursus. Lorsqu’elle décide d’entrer en école d’art, ses enseignants ne l’encouragent pas et elle ne peut pas suivre d’option arts plastiques au lycée : c’est un ancien prof de collège qui l’aidera à préparer son dossier. Ses parents l’ont toujours encouragée à aller là où elle voulait, mais avec une condition : il ne faut pas le faire à moitié. Elle se présente sans succès à Nancy, où elle est déroutée par les questions du jury d’admission, très orienté « art contemporain », mais est admise à l’école des Beaux-arts de Lyon. L’école est énorme — près de quatre vingt étudiants la première année —, mais elle s’y plait tout de suite, notamment pour tout ce à quoi on l’initie, de la gravure à la théorie du cinéma. Elle s’intéresse à l’époque à la notation de la danse, qui restera longtemps un sujet important pour elle, et s’initie à la mise-en-page avec un logiciel aujourd’hui oublié : Aldus Pagemaker. Malgré cette bonne expérience, Géraldine veut se spécialiser dans le graphisme et postule, soutenue par ses enseignants, à l’école d’art voisine de Valence, où elle entre par équivalence et où elle passera deux ans encadrée par Gilles Rouffineau, Jean-Pierre Bos et Annick Lantenois (qui venait d’arriver), qui la mènent jusqu’au DNAT. Elle profite de l’émulation de sa promotion, d’où émanent de nombreux directeurs artistiques devenus importants aujourd’hui, comme le célèbre duo De Valence.

Géraldine garde un souvenir très vif de ces années et de tout ce qu’elle a fait et appris au passage. Il lui a été impossible de continuer après la troisième année, puisque l’école n’avait à l’époque aucun second cycle d’études. Elle se présente alors dans deux écoles : les Arts décoratifs de Paris, et l’école supérieure d’art et de design d’Amiens. Elle sera acceptée dans les deux, mais choisit finalement Amiens, moins prestigieuse, peut-être, mais dynamique. Elle ne se sent pas vraiment prête pour devenir parisienne. C’est à l’Esad d’Amiens que je l’ai rencontrée. En second cycle, elle a surtout comme enseignants Jean-Louis Fréchin, Philippe Millot et moi-même. Je me souviens pour ma part d’une étudiante enthousiaste, talentueuse et aussi à l’aise avec la programmation qu’Olivier Cornet, un de ses camarades de promotion, devenu depuis enseignant à l’école. Une des expériences qui l’a marquée est un voyage d’échange avec la Turquie. En cinquième année, elle prend quelques distances avec l’école, car après un stage chez Hyptique, elle se voit proposer par cette société un emploi à mi-temps et décide d’habiter Paris : elle ne vient plus à Amiens que deux jours par semaine, pour préparer son diplôme, consacré à la notation chorégraphique Laban, qu’elle obtient en 2001. Les stages font partie des expériences qui ont le plus plu à Géraldine, puisqu’en six années d’étude, elle en a fait sept.

Hyptique, où elle sera donc employée deux ans et demi, était à l’époque un acteur central de l’édition multimédia, qui connaîtra une crise culturelle face à l’importance croissante d’Internet. Après ces années, Géraldine devient graphiste freelance tout en acceptant un poste d’enseignante à l’école multimédia, une école de formation continue parisienne. Cela ne durera que deux ans : les travaux freelance, très centrés sur la communication visuelle et la publicité, lui pèsent, mais elle apprécie l’enseignement et devient même responsable pédagogique du département design de l’école.
En mars 2005, elle a l’opportunité, selon son expression, de « faire un break » et de partir en Australie avec un visa « working holiday », qui permet à de jeunes étrangers de visiter le pays et, s’ils le veulent, d’y travailler. Elle exercera divers métiers de la restauration et apprendra l’anglais. Son année de « working holiday » écoulée, elle veut rester en Australie, et doit trouver une entreprise qui accepte de la parrainer, c’est à dire qui s’engage à l’employer. Elle aura deux propositions : un poste de graphiste interne à l’université Curtin de Perth, et l’autre dans une société à peine née, dont le fondateur est l’unique employé, Bouncing Orange. Au fil des années, la société passera de deux à quinze employés, et Géraldine y occupera tous les postes possibles, de la direction artistique à la stratégie en passant par le développement et la gestion de projet. Pour l’anecdote, elle amènera à l’époque l’utilisation du « content management system » plutôt franco-français Spip, auquel elle substituera plus tard Drupal et WordPress. Après huit ans, la direction que prend la société ne lui convient plus, et elle la quitte après un « clash » assez brutal. Elle effectue ensuite un an dans une société de communication, en remplacement d’une femme en congé de maternité. L’ambiance est médiocre, le travail souvent déplaisant, si ce n’est qu’il permet de découvrir la réalité de l’industrie, et des métiers tels que le stylisme culinaire.

En avril 2014, elle se met à son compte avec sa société Digital Chic, à East Fremantle, dans l’agglomération de Perth. Elle profite instantanément des presque dix années passées à constituer un réseau amical et professionnel, et sans doute un peu du charme que confère un accent français dans les pays anglophones. Elle n’a alors même pas besoin de disposer d’un véritable site web, les clients sont déjà là. Elle a pourtant du mal à définir son métier, qui regroupe diverses compétences, de l’identité visuelle au conseil en passant par la gestion de projet. Elle travaille seule ou avec des sous-traitants, selon les projets. Mais elle est aussi chanteuse, auteur, compositeur, et se produit sur scène de manière régulière. Vingt-cinq pour cent de ses revenus viennent de ses « gigs corporate » (des sessions musicales privées, souvent composées de reprises de standards jazz ou pop), ou des concerts de musique originale. Elle n’est pas une grande musicienne et n’a pas de voix spéciale (c’est elle qui le dit en tout cas), son talent est plutôt d’être une « entertaineuse ». Elle espère que la musique finira par constituer la moitié de ses revenus.

À bientôt trente-sept ans, avec un nouveau départ professionnel mais aussi personnel, Géraldine se donne pour but de trouver un bon équilibre dans son métier en perpétuelle mutation, et espère gagner assez bien sa vie pour voyager un peu plus, ce qui n’est pas évident lorsque l’on habite la ville la plus isolée du monde2.
Depuis qu’elle a quitté le lycée pour l’école des Beaux-Arts de Lyon, Géraldine a l’impression d’avoir vécu dix vies. Elle me disait, au moment où nous nous sommes quittés, qu’il faudrait peut-être que plus de gens effectuent des cursus en école d’art, qui servent avant tout à se trouver soi-même, bien qu’elle ne soit pas certaine que tout le monde soit capable d’accepter le voyage.

Sur Linkedin | blog : Digital Chic | Musique en solo ou en duo / Mambo Chic

  1. Jusqu’à la fin des années 1980, La Poste et France Télécom/Orange étaient une seule et même entreprise publique sous le nom de PTT puis P&T. []
  2. Perth est souvent qualifiée de ville de plus d’un million d’habitants « la plus isolée du monde » car elle est située sur la côte occidentale de l’Australie et est plus proche de Djakarta, en Indonésie, que de villes australiennes telles que Sydney ou Melbourne, de l’autre côté de l’île. Il y fait chaud et la durée des journées varie peu au cours de l’année, puisque l’endroit est au même niveau que l’Afrique du Sud ou l’Uruguay. Les gens se lèvent tôt, finissent de travailler tôt, la vie est chère mais l’ambiance est détendue et on donne leur chance aux gens qui ont des projets. []
  1. oural’s avatar

    Bravo pour ce joli parcours Géraldine..J attends donc la suite de l histoire avec impatience;)
    Et merci à jean no pour belle initiative,
    Mourad oural

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    1. Jean-no’s avatar

      @Mourad : la suite de l’histoire, on va voir, mais la suite du blog, ça peut être toi ! 😀

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    2. geraldine’s avatar

      @mourad merci ! Et oui, on veut la suite du blog avec ton histoire 😉

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    3. Oural’s avatar

      Salut jean no et salut geraldine, je relisais l interview de geraldine et je me répète, bravo pour ce joli chemin,
      Bonne continuation à toi géraldine et à toi jean no
      Mourad

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