Armes Chamier et Deschamps

J’ai longtemps été assez fier des armes de la famille Chamier1, qui, en dehors des symboles banals (roses, lys, hermine, cœur, branches) montre une main qui tient un parchemin sur lequel se trouve un livre. Et au dessus de cette main, la devise : Aperto Vivere Voto, qui doit signifier « je fais le vœu de vivre ouvert », ou quelque chose du genre (je n’ai pas fait latin). Longtemps, j’ai voulu interpréter ici une double-célébration de l’ouverture d’esprit et du pouvoir des livres. En fait c’est plus compliqué que ça. Du temps du Grand Chamier, les armes de la famille n’était composées que de trois roses, les branches ont été ajoutées pour évoquer les conditions de la mort de cet illustre ancêtre, de même que tout ce qui surplombe, qui évoque en fait l’Édit de Nantes (c’est le parchemin), et La Bible (c’est le livre qui se trouve sur le parchemin et que la famille fait le vœu de toujours garder ouvert — ou en tout cas de toujours avoir le droit de le faire, puisqu’il s’agit d’une revendication à exercer librement sa religion.

Certes, la devise et le dessin sont porteurs de l’histoire familiale, mais le message est un peu moins universel que je n’avais voulu le croire. Mais après tout, c’est bien la libre lecture de la Bible qui a permis la libre-pensée et mené au doute et même, disent certains, à la réflexion individuelle — puisqu’aucune activité n’est aussi individuelle et propre à susciter la médiation personnelle que la lecture.

La famille Deschamps, de son côté, ne fait pas vraiment dans l’originalité, avec des griffons d’or (pas Gryffondor, hein), un lion et une couronne2.  La devise est Fortis, Generosus, Fidelis : fort, noble et fidèle.
On imagine mal une famille qui choisirait pour devise : Faible, geux et infidèle.

Ces armes ont tout de même une histoire : elles ont été données à la famille Deschamps (ou Des Champs), ainsi que la devise, par Henri IV en personne, alors que celui-ci n’était encore que roi de Navarre sous le nom d’Henri III. Ce cadeau avait été fait par le roi en remerciement de l’hospitalité qu’il avait reçue au château de Bourniquel (Château de Cardoux), près de Bergerac, dont j’ignore le lien avec la famille Deschamps.

À partir de 1780, en vertu du testament d’Antoine Chamier et de l’autorisation royale, Jean Des Champs prend le nom de son épouse, Judith Chamier. Les armes sont alors doublées et associées, et les devises accumulées.
Ça commence à être un peu chargé !

  1. D’azur à une face d’or, chargée d’un cœur de gueules ; accosté de deux branches, l’une de palmier et l’autre de cyprès, placées en sautoir, accompagné de trois roses d’argent, une et deux, barbées et grenées. Cimier (crest) : un dextrochère incliné, vétu d’azur à cins fleurs de lys d’or, deux, une et deux, et manchette d’hermine, trnant un parchemin déroulé sur lequel est un live ouvert, garni d’or. Le tout surmonté de la devise : Aperto Vivere Voto. []
  2. d’azur à un lion d’or rampant, lampassé de geules, armé d’un glave. L’écu suporté par deux griffons d’or et surmonté d’une couronne ducale. []

Le château de Lerse

Photo JLPC/Commons

Dans ses mémoires, mon arrière-grand-père Jean Lafargue, qui a passé ses quatre premières années à Laprade, en Charente, aux confins de la Dordogne, où son père avait une usine de papier. Très vite, la famille a quitté la Charente pour le 46 de la rue Jouffroy à Paris, non sans garder un pied-à-terre en Charente, le château de Lerse, dont, près de soixante dix-ans plus tard, Jean Lafargue gardait un souvenir émerveillé :

Du vivant de mon père, nous allions à Lerse, la propriété familiale pendant les vacances. Là, je trouvais la liberté complète, la joie de vivre. La propriété se compose d’un château du XIIIème siècle avec deux grosses tours et une entrée à pont levis. Tout autour du château et des bâtiments de la ferme s’étendent 100 hectares environ de terres: prairies, terres de culture, bois. Après la mort de mon père, elle est passée aux mains de mon frère et je n’y suis retourné que très rarement. Néanmoins, là se trouvent les seuls bons souvenirs de ma jeunesse (c’est à dire avant ma quatorzième année), et en donner une idée ne me paraît guère possible. J’étais libre. Je me trouvais au milieu de la nature, la vraie nature, toute simple, avec ses prairies où je gardais parfois le troupeau de vaches ou de moutons en compagnie de bons chiens de berger qui étaient mes amis, avec ses bois où je trouvais des champignons que ma mère mettait en conserves pour l’hiver, avec ses deux étangs dans lesquels je pêchais carpes et anguilles, avec sa rivière où je prenais les écrevisses et, au moyen d’une étoffe rouge, les grenouilles. A l’automne, je cueillais les fruits très abondants, pommes et poires, qui étaient transportés à Paris, et je participais à la vendange.
Vie merveilleuse en vérité, mais combien de temps a-t-elle durée d’après le calendrier? Quatorze à quinze mois tout au plus au total, et pourtant les images de ce temps restent encore présentes à mon esprit. J’ai l’impression de voir encore les arbres, leurs caractères, leurs emplacements, et cependant ils étaient des milliers. Je suis retourné à Lerse pendant la guerre de 1940; j’y ai passé deux ans à cette époque. Mon neveu Guy avait eu la gentillesse de me confier sa propriété pendant son absence. Bien de changements avaient été faits par mon frère, bien des arbres étaient morts et les étangs étaient presque comblés. Pourtant je voyais tout comme si plus de quarante ans ne s’étaient écoulés depuis que j’avais quitté ces lieux qui m’avaient enchantés.

Ce château se situe sur la commune de Pérignac, à une trentaine de kilomètres au Sud d’Angoulême. Il tire son nom de l’Arce, un ruisseau charentais. Selon le livre Châteaux, manoirs et logis : la Charente Maritime (Philippe Floris et Pascal Talon, éd. Patrimoine et médias 1993), ce château date de la fin du XVe siècle, il a d’abord appartenu à la famille La Rochefoucauld, puis aux Desmier et, jusqu’au XVIIe siècle, à la famille De Lubersac.
Le portail est décoré de coquilles Saint-Jacques, preuve qu’il accueillait les pèlerins sur la route de Compostelle.

Je me demande s’il n’y a pas confusion avec un autre château et un autre Pérignac. En effet, d’autres sources affirment que le château a appartenu à la même famille — la mienne (au départ simplement nommée « seigneurs de Lerse ») — pendant six siècles, de 1410 à 2011. Voilà ce qu’on pouvait lire dans La Charente Libre en 2011, alors que le château venait d’être acquis par un couple belge, Mic Demanet et Roel Leroy, pour devenir une chambre d’hôtes haut-de-gamme :

Le château de Pérignac ou logis de Lerse près de Blanzac vient d’être vendu. Le vice-amiral en retraite François Lafargue, dont la famille possédait ce domaine depuis au moins le XIVe siècle a décidé de passer la main, la mort dans l’âme.
«Ce fut une décision difficile à prendre puisque ce domaine appartient à ma famille depuis plus de 600 ans», explique-t-il. «Mais ce château était devenu une charge trop lourde pour moi. Cette maison m’épuisait et je n’avais pas les moyens de l’entretenir», ajoute-t-il, malgré une retraite confortable.

Lorsque son père est mort, en 1897 à l’âge de 51 ans d’une endocardite aigüe, mon arrière grand-père avait pris la décision de vendre le château à son (demi) frère aîné, branche de la famille avec qui nous n’avons pas de contact :

Ma mère me considérait comme le nouveau chef de famille. Elle n’avait pour vivre avec ses trois enfants (car mon frère ainé disposait pour sa part d’une fortune personnelle) que le revenu d’un capital peu important. Elle n’avait jamais travaillé pour gagner sa vie et il n’en fût pas question car dans notre milieu, c’eût été une véritable déchéance pour une femme que d’en être réduite à ça. Les partages nécessaires entre mon frère et nous se firent discrètement. La vente des meubles eut lieu publiquement, mais ma mère racheta tout ce qui se trouvait dans notre appartement de Paris. Restait Lerse: c’était le gros morceau. Ma mère nous réunit, mes sœurs et moi, afin de nous demander si nous désirions conserver Lerse. Si nous options pour, il nous faudrait quitter Paris et y emménager. Là-bas, nous ne pourrions guère continuer nos études… J’aimais Lerse, je détestais Paris et le lycée, mais j’ai le souvenir très net qu’alors que ma mère et mes sœurs hésitaient, je dis: « – Il faut abandonner Lerse. Nous ne pouvons engager notre avenir à ce point. Nous pourrions regretter de n’avoir d’autre perspective que d’être des paysans ». Ma mère me trouva très raisonnable et à partir de ce moment, elle me tint au courant de sa situation financière, m’amena avec elle à chaque fois qu’elle allait chez le notaire ou à la banque. Elle me demandait aussi mon avis concernant ses transactions à la Bourse, ce qui m’obligeait à lire les journaux financiers et à étudier les cours des valeurs. Lerse fut vendu en vente publique à Paris, avec le moins de publicité possible. Mon frère racheta la propriété à un prix fixé d’un commun accord entre son tuteur, le général Massenet, et ma mère. Il s’agissait d’un prix peu élevé: 70 000 francs de l’époque.

Bon, la super cagnotte de l’Euromillions est de 130 millions d’euros cette semaine.
Ça devrait suffire, non ? Ne reste plus qu’à trouver deux euros, à se rendre au tabac, à jouer les bons numéros, et hop, le château revient dans la famille !
Et si je ne remporte pas le gros lot, espérons que je gagnerai au moins 235 euros, le prix d’une nuit dans la meilleure chambre du château.

Légendes celtiques

En 1913, Jean Lafargue et Florence Adeline Chamier Deschamps, mes arrière-grands parents paternels, ont publié ces Légendes Celtiques, aux éditions Office du Livre.

Ils l’ont signé du pseudonyme Jean Deschamps.
Un extrait des mémoires de Jean Lafargue :

De 1911 à 1913 nous étions installés, ma femme et moi, dans un pavillon de Montmorency à proximité de la gare d’Enghien où je trouvais des trains pour aller à St Denis. Après la journée du travail, je me retrouvais dans la douce ambiance devant des champs cultivés et des cerisiers qui se couvraient de fleurs blanches au printemps, j’oubliais la centrale et mes responsabilités qui étaient très grandes, et je lisais à haute voix les livres de Renan, de Gabineau etc… ou bien je travaillais à une adaptation de légendes celtiques pour laquelle ma femme m’apportait quantités de documents qu’elle trouvait à la bibliothèque nationale. Ce petit volume fut édité grâce à notre ami MaryGill, ainsi que quelques légendes australiennes qui ont été malheureusement perdues.

Un extrait des mémoires de Florence Chamier, qui donne une vision un peu différente de la distribution des rôles, de l’implication et de la charge de travail de chacun des deux co-auteurs :

Dans ce temps là Mary-Gill fût un éditeur très dynamique. Il conçut l’idée de publier des légendes de tous les pays et il s’adressa à moi pour faire un recueil de légendes celtiques. Ce travail m’aida à détourner le triste cours de mes pensées et le soir venu mon mari mit de l’ordre dans mes notes pêle-mêle déblayant ainsi le terrain. Pour me documenter sur ce travail je me rendis en Angleterre au British Museum où un de mes cousins occupait le poste de conservateur facilitant ainsi mon entrée à la bibliothèque, unique au monde. En Ecosse, en Irlande, et au Pays de Galles je retrouvai les mêmes sources qu’en Bretagne, les mêmes inspirations, les mêmes thèmes, le même reflet de l’esprit celte.

Les illustrations sont de Georges Bruyer. Chez le même éditeur, Bruyer a illustré des Contes et légendes slaves compilés par l’ami et éditeur Mary-Gill.

Légendes celtiques semble avoir été réédité trois fois, ou en tout cas, existe avec quatre couvertures différentes, deux à l’Office du livre et deux, récentes (2004 et 2010), aux éditions La Découvrance.

Le cousin anglais

Cette histoire est trop belle pour me retenir de la poster : je suis cousin avec Daniel Craig. Pas vraiment cousin germain, comme on va le voir, mais nous partageons une partie de nos arbres généalogiques respectifs.

Daniel Craig (1968-…)

J’ai découvert l’affaire par un article du Dauphiné, Je m’appelle Bond, James Bond, et mes ancêtres sont drômois, et un article de Genealogy Reviews, où il était révélé  que Daniel Craig, l’interprète de James Bond depuis le Casino Royale de 2006, descend d’un huguenot du seizième siècle, Daniel Chamier, qui se trouve être un de mes ancêtres à moi aussi.
Daniel Chamier est le fils de Pierre (dit Adrien) Chamier (~1532~1595), pasteur, et le petit fils de Gonet Chamier (1500-1575), peintre religieux en Avignon.
Mon plus ancien ancêtre répertorié est donc un peintre !

Daniel Chamier (1564-1621)

Daniel Chamier, dit « le grand Chamier » est une figure assez connue du protestantisme français. Pasteur, professeur de théologie, d’hébreu, de latin et de grec à la l’académie protestante de Montauban, il a rédigé les clauses secrètes de l’Édit de Nantes (1598) et a négocié ce texte auprès d’Henri IV. Il est mort coupé en deux par un boulet de canon le 17 octobre 1621, lors du siège de Montauban, où il existe d’ailleurs toujours une rue Chamier. Son récit de voyage à la cour d’Henri IV est régulièrement réédité. Une partie de la famille Chamier s’est réfugiée en Angleterre, en Écosse et en Australie.

Antoine Chamier (1655-1683)

Parmi ceux qui sont restés en France, Antoine Chamier, fils de Jacques Chamier et arrière-petit fils du grand Chamier, est connu pour avoir subi le supplice de la roue, ayant refusé d’embrasser le catholicisme ainsi que le lui avaient imposé les dragons du roi, avant même la révocation de l’Édit de Nantes (1685), ce texte auquel son grand-père avait consacré des années de sa vie. Il est mort écartelé après une agonie de trois jour à l’âge de vingt-huit ans, le 11 septembre 1683. L’historien Théodore Claparède raconte que « Par un raffinement de barbarie, on dressa l’échafaud devant la maison de son propre père ».

Anthony Chamier (1725-1780), l’oncle maternel de John Ezechiel, peint par sir Joshua Reynolds.

Daniel Chamier et son épouse  Antoinette Moisard (1576-1605) ont eu un fils qu’ils ont appelé Adrien (1590-1671), lequel Adrien (prénom de son grand-père) a épousé Madeleine Alard (1610-1670) avec qui il a eu un fils prénommé Daniel (1628-1676) qui de son mariage et Madeleine Tronchin (1628-1709) a eu un fils prénommé lui aussi Daniel (1661-1698) dont le fils unique, avec Anne Francoise Huet, s’est lui encore prénommé Daniel (1696-1741).
Ce Daniel s’est marié avec Suzanne de la Mejanelle,  avec qui il a eu notamment Anthony Chamier (1725-1780), un financier dont Joshua Reynolds a fait le portrait, et Judith Chamier (1721-1801). Judith Chamier s’est mariée à Jean Des Champs (1707-1767). Leur fils, John Ezekiel/Jean Ezechiel Deschamps (1754-1831) est le plus récent ancêtre commun que j’aie avec Daniel Craig.

Jean Ezechiel Chamier (1754-1831)

Par privilège royal, Jean Ezechiel  a obtenu le droit d’utiliser le nom Chamier. Je sais qu’il a été membre de la présidence de le Compagnie des Indes orientales, qu’il a écrit sur la littérature et la philosophie et qu’il est mort à 79 ans dans sa maison de Park Crescent, à Londres. Il est enterré dans le cimetière de l’église St George’s Hanover Square. En 1785, il a épousé à Madras la fille du vice-amiral William Burnaby, Georgia Grace Burnaby, avec qui il a eu onze enfants : cinq filles et six garçons. Parmi eux, le romancier Frederick Chamier (1796-1870), mais aussi William Chamier (1801-1859) et Henry Chamier (1795-1867).

Fort St George à Madras (à présent Chennai, en Inde), au début du XVIIIe siècle.

William Chamier et Emily Crookenden ont eu sept enfants, dont George Chamier (1842–1915), romancier néo-zélandais, Edward Chamier (1892-1881), joueur d’échecs, et Anthony Frederic Chamier (1846-1938), père de Florence Adeline Chamier Deschamps, mon arrière-grand-mère, mère d’André Lafargue, lui-même père de mon père Daniel. Les enfants d’Anthony, dont la mère est décédée assez tôt, ont grandi aux côtés de leurs cousins enfants de George, l’écrivain. Ce dernier avait quant à lui épousé Emily Gardner, dont c’était le second mariage : un premier époux l’avait abandonnée, enceinte, après deux mois de noces. Emily se disait veuve, et la légende familiale veut que les frères d’Emily aient assassiné son époux indélicat, que personne n’a jamais revu.

Florence Chamier (1884-1972)

De son côté, Henry Chamier a eu avec Anne Antoinette Evelina Thursby (1798-1837) un fils nommé Francis Edward Archibald Chamier, futur père de John Adrian Chamier (1883-1974), célèbre pour avoir créé les Air Training Corps de la Royal air Force. Le couple a aussi eu une fille nommée Georgette Grace Chamier (1817-1847), qui a épousé John Chardin Wroughton (1799-1854), union d’où est née Grace Matilda Wroughton (1845-1894), qui avec Charles Mayvore Smith (1837-1882) a eu une fille nommée Rosalind Zeima Smith, qui avec son mari  Howard Edward Jones ( 1884-1952 a eu une fille nommée Rosalinde Maud Jones, qui, avec  William John Gartland Craig, a eu un fils du nom de Timothy John Wroughton Craig, lequel, avec Carol Mary Olivia Craig, a eu deux enfants, dont le célèbre Daniel Craig, né en 1968 comme moi.

Entre moi et John Ezekiel Chamier Deschamps, il y a six générations, et entre ce même John Ezekiel et Daniel Craig, il y en a sept. Cela fait donc treize niveaux de séparation, ce qui signifie que je partage théoriquement 1/8192e (2 puissance 13) de mon patrimoine génétique avec Daniel Craig. Ce n’est pas énorme, c’est sans doute à peu près autant qu’avec n’importe qui. Mes enfants partagent théoriquement 1/16384e de leur patrimoine génétique avec l’acteur anglais.

Le féminisme en Nouvelle-Zélande

(texte publié par mon arrière-grand-mère Florence Chamier dans La Revue d’économie politique, année 1908, éd. Sirey, Paris (pp772-780). Les notes ainsi que les illustrations et leurs légendes ne proviennent pas de l’article)

Le féminisme en Nouvelle-Zélande


La Nouvelle-Zélande est la première des colonies australasiennes qui ait résolu sous la pression du féminisme la question tant débattue en Europe, concernant le droit de vote des femmes. Le mouvement s’est fait sentir aux antipodes plus vivement qu’ailleurs. Il n’est pas étonnant que le suffrage politique se décide vite dans ces pays neufs, dans un milieu forcément dépourvu de traditions et de préjugés, chez un peuple jeune qui ne recule devant aucune expérience, toujours prêt à soumettre les conceptions de la théorie à l’épreuve de la pratique et où la coopération étroite dans le travail et dans une vie de famille simple réunit la majorité des deux sexes dans une commune pensée et dans une commune action. Cette sympathie dans la pensée et dans l’action donne la clef de la question.

Le projet de loi conférant aux femmes le privilège de vote fut adopté par la Chambre des représentants et le Conseil législatif dans la session de 1893.

L’Australie du Sud n’est venue à cette réforme que plus tard, et depuis cette même réforme a été adoptée par les autres partis constitutifs de la Fédération australienne. Les pionniers du mouvement, qui depuis de longues années avaient soulevé la question et en persévérant ont fini par y intéresser le public furent Sir John Hall, Sir Julius Vogel, Sir Robert Stout et M. John Ballance. Ces hommes politiques voulaient émanciper la femme pensant sincèrement qu’elle pourrait fortifier et purifier les partis politiques. Dès 1877 le ministère Grey, qui était alors au pouvoir, introduisit le projet de loi électorale qui avait pour but de simplifier et d’étendre le droit de vote. Par une de ses clauses ce projet de loi accordait aux femmes, qui payaient des impôts, le droit de vote dans les élections législatives. Elles avaient déjà ce droit dans les élections municipales. M. Sloul, en demandant la deuxième lecture, insista sur ce point. Il était bien décidé à faire des efforts pour qu’on accordât le suffrage aux femmes, mais la question n’était pas encore mûre pour le Parlement. Ce ne fut en effet qu’en l’année 1887 qu’un gouvernement voulut incorporer dans un projet de loi le principe d’une extension générale du suffrage des femmes. Vogel à cette époque était presqu’à la fin de sa carrière. Il proposa The Womens’ Franchise Bill (la loi pour l’affranchissement des femmes), et parla avec enthousiasme de l’importance de la coopération de la femme dans les affaires publiques et de l’influence ennoblissante qu’elle exercerait dans la vie nationale. Stout appuya ses collègues et fit la prédiction suivante. « Je crois qu’il n’y a qu’un danger à laisser passer cette loi, c’est que, si nous avons le vote des femmes et si les femmes sont élues au Parlement, elles voudront élargir le cercle des fonctions de l’Etat ».

Hoani Taipua, un des deux membres maori du parlement néo-zélandais à l’époque.

Le point le plus curieux du débat fut un discours d’un membre maori. « À mon avis, si cette mesure est adoptée, elle sera une source d’ennuis pour cette Chambre. Je pense que nous avons seulement à regarder en arrière et à voir tout le mal qui est arrivé à Adam parce que sa femme lui avait donné une pomme. Nous devrions rappeler à notre mémoire ce qui est arrivé à Samson quand ses boucles furent coupées par Dalilah. Nous devrions nous rappeler l’histoire de la vigne de Naboth où une femme incita un homme à tuer son semblable pour s’approprier sa vigne. Je crains que si l’on permet aux dames de siéger dans cette Chambre, l’attention de quelques-uns des honorables gentlemen ne soit détournée et qu’ils ne s’occupent pas aussi sérieusement des affaires de l’Etat qu’ils ne pourraient le faire autrement. J’avance en années. Je dois avouer que je serais affecté par une faiblesse de cette sorte. Si les honorables gentlemen qui soutiennent ce projet de loi introduisaient une clause stipulant que l’on permet aux femmes laides seulement l’entrée à la Chambre, je crois que la difficulté serait évitée, mais si quelques belles femmes étaient envoyées à cette Chambre, elles engageraient les cœurs tendres de quelques-uns des honorables gentlemen. Pour conclure, je dis que si l’on permet aux dames attrayantes d’être élues au parlement, je suis tout à fait certain que ma propre femme ne consentira jamais à ce que je revienne ici ».

Le projet de loi arriva en deuxième lecture, d’ailleurs très modifié par le comité. Un grand pas en avant était fait mais le ministère Stout-Vogel suit le sort de toutes les coalitions, et pendant les trois années suivantes un ministère à moitié conservateur était au pouvoir en Nouvelle-Zélande.

Cependant la question du suffrage des femmes était restée à l’ordre du jour grâce aux efforts de sir John Hall, et quand les progressistes se trouvèrent au pouvoir en 1891, Hall, bien que dans l’opposition, saisit l’occasion pour proposer à nouveau sa réforme favorite; Ballance, alors premier ministre, l’appuya, et avant que le pays eût été au courant de la question, le projet de loi électorale alors devant la Chambre des représentants fut amendé afin de donner le vote à toutes les femmes adultes. La soudaineté avec laquelle ce projet avait été déposé surprit tout le monde, d’autant plus que pendant les élections générales de 1890, l’idée n’avait presque pas été agitée. La question du travail et celle de la terre occupaient alors toute la scène. L’élément nouveau, le parti du Travail, était en faveur de la réforme. Elle passa donc facilement à la Chambre des représentants, mais les conservateurs étaient encore en majorité à la Chambre Haute et ils accueillirent mal le projet de loi électorale avec l’addition inattendue. Malgré cela, le projet de loi ne fut repoussé qu’à deux voix de majorité.

Ce n’était évidemment plus qu’une affaire de temps. Un courant très puissant en faveur de la tempérance se développa dans la plupart des colonies et atteint le plus haut degré vers 1893. Pendant ce temps-là, le nombre d’abord infime de femmes qui réclamaient le droit de vote avait grandi et prit une expansion considérable. On vit alors l’épanouissement rapide de sociétés telles que « The women Christian Tempérance Union », l’Union de Tempérance des femmes chrétiennes, dont une des branches devait se consacrer à la conquête du suffrage des femmes.

Grâce à celte association, de nombreuses pétitions furent présentées en faveur de la réforme. « La poussée la plus forte, dit sir John Hall, est venue des membres de l’Union de tempérance des femmes chrétiennes, qui avaient toujours soutenu cette cause devant le public, sans cette exaltation et ce manque de sang-froid qu’on reproche si souvent aux femmes, mais avec calme et beaucoup de bon sens ».

A la veille des élections générales de 1893, les divers partis pensèrent que le concours des femmes pourrait leur être très utile. Les conservateurs comptaient beaucoup sur leur conservationisme. Les réformateurs sociaux étaient convaincus également qu’elles se déclareraient pour les remèdes sociaux et humanitaires. Les gens d’église escomptaient leur concours en faveur du parti hostile à l’éducation laïque de I’Etat. Les ouvriers espéraient que leurs femmes se conformeraient plus sûrement à leurs idées que ne le feraient celles des riches et qu’ainsi le pouvoir du parti avancé se trouverait augmenté. Les prohibitionnistes voyaient dans la femme une adepte de leurs idées anti-alcooliques.

New Zealand Graphic, septembre 1893 : si les femmes ont le droit de vote, elles exigeront qu’on leur obéisse…

L’activité de ce dernier parti commença à alarmer les brasseurs et les liquoristes qui jusque-là n’avaient pas attaché une grande importance à cette controverse du suffrage des femmes. Ils se mirent immédiatement à préparer des contre-pétitions, mais c’était trop tard. Les radicaux qui avaient voté pour le suffrage des femmes se montrèrent fidèles, bien qu’ils ne fussent pas tous prohibitionnistes. Quant au gouvernement, il manquait de conviction. Ballance était mort en 1893 et Sedon était alors premier ministre, Le nouveau chef s’était montré plus d’une fois hostile au suffrage des femmes, mais il continua l’ancienne politique de son parti et appuya le projet de loi.

Quoique conservateur, sir John Hall le soutint de toutes ses forces, convaincu de la justice du principe et conscient que les premiers résultats de cette mesure porteraient un coup formidable à son propre parti. Dans un discours prononcé à la Chambre des représentants, il a cité les exemples suivants où le suffrage des femmes est intervenu dans l’élection des membres d’une assemblée législative.

À Wyoming, un tiers des électeurs inscrits sont des femmes, dont 80 p. 100 ont l’habitude de voter. Ceci, dit-il, est une épreuve substantielle du système. Le Fornightly Review pour mai 1890 contient un article par l’honorable Horace Plunkett sur les résultats du suffrage des femmes. Quel que soit le lecteur de cet article il devra reconnaître qu’il est écrit dans un esprit honnête et impartial. L’auteur décrit l’histoire et la pratique du système qui fut inauguré eu 1869. Il est curieux de constater que cette innovation fut le fait du hasard. Une fois votée, elle rencontra une opposition violente. On fit beaucoup d’efforts pour l’abolir, mais le système donnant toute satisfaction est resté en vigueur depuis cette époque. L’élévation du territoire de Wyoming au rang d’État, en 1890, n’a apporté aucun changement à cet égard. Il est juste de constater que les femmes entrant ainsi pour la première fois dans l’histoire de leur pays et mises en présence de devoirs nouveaux, se sont conduites à tous les points de vue avec autant de tact et de jugement que les hommes.

Le gouverneur de Wyoming, dans un speech prononcé dans le Hall des Associations de Philadelphie, s’exprima ainsi « Nos fonctionnaires sont meilleurs à cause du suffrage des femmes. Les hommes savent que s’ils veulent élire des candidats indignes, nommer des hommes dissolus, irresponsables ou incompétents, les femmes seront là certainement le jour des élections avec leur veto sous la forme d’un bulletin de vote. Elles ne sont jamais suffisamment attachées à un parti pour voler en faveur du candidat représentant le parti de leur préférence s’il est réellement inférieur au candidat du parti opposé.

D’autre part M. Théodore Stanton, dans son ouvrage intitulé La question féminine dit « Plus je constate les résultats du suffrage des femmes, plus mes objections s’évanouissent. J’admets franchement qu’il a bien réussi, qu’il a produit du bien dans le pays et point de mal d’après ce que je peux voir et juger. Les femmes sont plus intéressées que les hommes à obtenir un bon gouvernement ayant une influence morale sur nos enfants. Les intrigues de partis n’exercent aucune influence sur leur vote ».

L’ouvrage de M. Stanton contient une citation d’une Assemblée, la Chambre des « Keys » de l’île de Man, dont la fondation remonte, dit-on, au XVIe siècle. Au point de vue de la question du suffrage des femmes, celle île est un véritable Wyoming anglais. Après un débat très animé entre les deux partis de l’Assemblée dans l’année 1880, la Chambre des Keys obtint le consentement de la Chambre Haute pour l’affranchissement des femmes qui sont propriétaires de biens immeubles d’un rapport annuel de 4 livres et au-dessus.

Les femmes montraient qu’elles appréciaient hautement leur nouveau privilège en votant en très grand nombre.

Un des candidats exprima de la manière suivante l’opinion universelle de l’île « Le nouvel élément politique a réussi de la plus admirable façon ».

« J’espère, continua sir John Hall, que les honorables gentlemen admettront que nous ne sommes pas complètement ignorants du sujet et que ces citations les éclaireront et leur montreront le grand succès de cette réforme là où elle a été adoptée. Quand l’histoire de ce Parlement sera écrite, on admettra qu’un bon service a été rendu à la colonie, que cette résolution contribuera largement au bon gouvernement, au bien-être et au bonheur de tout le peuple de la Nouvelle-Zélande ».

Plusieurs pétitions ont circulé pour réclamer le droit de vote. La dernière était longue de 300 yards (274 mètres) et contenait les signatures d’un quart des femmes du pays. Elle a été cérémonieusement déroulée par Sir John Hall dans un silence de mort.

Le projet de loi fut adopté par une majorité de 26 voix dans la Chambre des représentants et de 2 seulement dans la Chambre Haute. Ainsi les femmes se trouvèrent soudainement en possession du bulletin de vote.

Ce privilège leur fut accordé par les hommes politiques dont les chefs, convaincus par les arguments exposés par Stuart Mill, avaient foi dans l’expérience qu’ils tentaient.

Les femmes de la Nouvelle-Zélande n’eurent pas à lutter et à s’agiter longtemps pour leur droit : point de ligues, pas de grand mouvement d’opinion, aucune manifestation politique. Il n’y eut point de femmes orateurs pour convertir l’opinion publique et influer sur les sentiments politiques1.

Après cet exposé historique, voyons quels ont été les résultats des droits électoraux acquis par les femmes néo-zélandaises. La réforme a eu pour premier résultat la nomination d’une majorité démocratique écrasante qui consacra le triomphe de M. Seddon. Il a eu l’immense majorité des voix des femmes, parce qu’elles lui étaient redevables d’avoir soutenu le ministère qui avait loyalement pris position en faveur du projet de l’affranchissement des femmes et réussi à le faire passer dans la loi.

De plus, les femmes croyaient fermement que Seldon permettrait au peuple de régler ou d’abolir la vente des liqueurs alcooliques. Cette question intéresse particulièrement les femmes, car elles en souffrent de maintes manières.

Image prise sur le site Teara, l’Encyclopédie Néo Zélandaise

Aux élections générales de 1893, l’anti-alcoolisme joua un très grand rôle, et le Parlement issu de cette campagne vota des lois nouvelles réglementant plus sévèrement le commerce des spiritueux. Un trait caractéristique à noter dans le résultat de ces élections, c’est l’augmentation du nombre des représentants de la tempérance à la Chambre. Malgré l’adjonction des votes des femmes, rien ne fut changé dans les partis respectifs politiques. Les femmes votèrent pour les partis auxquels appartenaient les hommes de leur famille. On croyait que la loi électorale aurait son effet sur l’éducation. En réalité, le système de l’enseignement est resté tel qu’il était, libre, laïque et obligatoire. Le vote des femmes a eu pour résultat d’augmenter l’influence politique de la famille et du vrai colon au détriment des célibataires n’ayant pas d’intérêt dans la colonie.

Il est évident que chaque famille disposant des voix de ses membres féminins, peut exercer bien plus d’influence dans l’adoption des lois qui intéressent les familles que les électeurs célibataires. En même temps, cette loi favorisant la transformation des célibataires en colons sédentaires, sert les intérêts mêmes de la colonie. Un regard jeté sur les statistiques depuis 1893 à 1905 montre que la femme, en Nouvelle-Zélande, a conscience de ses droits politiques et qu’elle sait les faire valoir.

Nombre des femmes adultes Nombre des femmes inscrites Proportion p. 100 Nombre des votantes Proportion p. 100
 1893  139.471  109.461  78,48  90,290  85,18
 1896  159.656  142.305   89,13  108.783  76,44
 1899  171.373  163.215  95,24  119.550  75,70
 1902  159.783  185.944  94,97  138.565  74,52
 1905  226.933  212.876  93,80  175.016   82,23

Le goût des femmes pour la politique s’affermit et grandit tous les ans. Les femmes cherchent à acquérir la compétence nécessaire à leur nouveau rôle. Une éducation politique leur fait peu à peu connaitre les intérêts de l’Etat. Dans toutes les grandes villes se trouvent des sociétés formées par l’élite de la population féminine. Ces diverses associations se sont amalgamées dans une institution intitulée « Conseil national des femmes de la Nouvelle-Zélande » (National council of the women of New-Zealand), toutes les femmes qui prennent une part active au mouvement politique y sont affiliées. Ce conseil tient une réunion annuelle à laquelle prennent part les déléguées de toutes les sociétés pour lire et discuter les rapports et arrêter un plan d’opération. La grande importance de ces associations, c’est l’influence qu’en raison de leur vote, les Néo-Zélandaises exercent sur les lois. Le pouvoir des femmes s’est déjà fait sentir dans la législation. Les femmes électeurs exercent une influence au point de vue de la prohibition. On appelle ainsi les tendances qui se développent chaque année à propos de l’interdiction du débit des boissons alcooliques. Déjà les prohibitionnistes ont réussi à faire voter une loi qui empêche la vente de tous vins ou spiritueux du samedi à minuit jusqu’au lundi matin, et défend en certaines parties du pays de vendre des boissons fermentées aux indigènes. Les obstacles opposés au trop grand débit de la vente ont déjà donné de bons résultats au point de vue de la morale. On a constaté statistiquement une diminution dans la criminalité

Cette interdiction a été favorable surtout aux indigènes. Beaucoup de jeunes maoris s’abstiennent maintenant de toute boisson alcoolique. Si, comme le faisaient leurs pères aux premiers temps de la colonisation, ils avaient continué à boire, toute la population indigène atteinte d’alcoolisme, et des fléaux qui l’accompagnent tels que la phtisie, n’aurait presque plus de représentants.

Jour d’élection à Auckland, en 1899

Les femmes ont obtenu de grands changements dans la loi qui concerne les pensions de vieillesse d’après laquelle leurs congénères jouissent des mêmes avantages que les hommes et dans des conditions identiques. Une pension de 12 fr. 50 par semaine est donnée aux hommes et aux femmes qui ont atteint l’âge de 60 ans. Dans le cas où le pensionnaire est condamné pour l’ivrognerie ou pour d’autres délits, au lieu de perdre le salaire, il est maintenant payable soit à la femme, soit à un gardien. On peut retrouver la trace de l’intervention des femmes dans la loi qui a porté l’âge de responsabilité de la jeune fille de 13 à 16 ans. De même dans la loi sur la protection de l’enfance (The infant life protection Act), question qui est maintenant réglementée, et dans beaucoup d’autres qui ont amélioré les conditions du travail de la femme et des enfants. Il sera facile de voir dans l’exposé qui va suivre que la position actuelle de la femme en Nouvelle-Zélande est heureuse et privilégiée. La femme se trouvant en minorité dans le pays, l’homme cherche à lui plaire, et à l’élever à son niveau en lui accordant des droits égaux aux siens. L’égalité de l’instruction est reconnue, les portes des collèges et des universités lui sont ouvertes, ce qui lui permet de développer son intelligence. Elle a libre accès à toutes les professions, de nombreux moyens de gagner son pain et de conserver son indépendance.

Il y a des femmes en Nouvelle-Zélande vraiment instruites, des savantes même adonnées au professorat ou à des études spéciales. Il y en a qui exercent la médecine, d’autres sont inscrites au barreau.

Elisabeth Yates, première femme maire de l’Empire britannique2.

Dans le mariage, c’est la reconnaissance complète de l’indépendance de la femme compagne du mari. Elle peut librement disposer de ses biens sans avoir recours à son autorisation. Elle est la véritable associée du mari pour élever les enfants et les éduquer. La femme participe à l’organisation communale, surtout dans les questions scolaires et d’assistance publique. Les femmes ne sont pas éligibles à la Chambre, mais les fonctions municipales leur sont ouvertes. A Onehunga, une petite ville située dans la banlieue d’Auckland, Mme Jates fut élue maire. Elle s’est acquittée de ses devoirs au plus grand avantage de ses concitoyens et s’est couverte d’honneur et de dignité. Il est vrai qu’il se produisit quelques tapages lors de son entrée en fonction. Ces troubles étaient fomentés par un groupe d’hommes qui voulaient nuire à la réputation de Mme Jates, mais leurs projets mal intentionnés furent déçus car Mme Jates eut depuis plusieurs occasions, dans les principaux centres de la colonie, de montrer dans ses discours sa pensée profonde, sa haute intelligence et ses grandes qualités de cœur qui furent toujours très appréciées. En tout cas, l’exemple ne fut pas si mauvais, car dans une autre banlieue d’Auckland, nommée Parnell, Mme Watson fut acceptée comme conseiller municipal. Les femmes peuvent être nommées inspectrices du travail dans les manufactures et dans les magasins pour veiller aux intérêts de leur sexe. Ces fonctions ont donné d’excellents résultats. Les inspectrices du travail se sont montrées tout à fait à la hauteur de leur tâche et le sort des employées féminines de tout âge a été très sensiblement amélioré.

Ainsi qu’on le voit, les carrières ouvertes à la femme sont nombreuses. La notion d’égalité des droits entre l’homme et la femme est très avancée et on peut concevoir que c’est à présent uniquement une question de temps pour que l’application du principe d’égalité absolue arrive à son terme dans la vie polilique, administrative et industrielle.

Miss Florence CHAMIER,
Australienne3.

  1. La manière dont cette histoire est racontée aujourd’hui est plutôt moins paisible. Du reste, les photographies ou les dessins de presse témoignent de l’existence d’une opposition au vote des femmes en Nouvelle-Zélande autant que d’une forte volonté de celles-ci à conquérir le droit de vote. []
  2. Elisabeth Yates est aussi la seconde femme maire de l’histoire humaine, après Susana Salter, à Argonia dans le Kansas. En France, les premières femmes maires seront Odette Roux, aux Sables d’Olonne, et Berthe Grelinger, à Rungis… en 1945, soixante-deux ans plus tard. []
  3. La mention « Australienne » est a priori erronée car si Florence a bien grandi aux antipodes, elle était britannique. Cependant l’indépendance de l’Australie date de 1901 et Florence n’est venue en Europe que deux ans plus tard. []

Le cadeau de Félix Fénéon

Un jour, André est allé avec ses parents voir un de leurs amis, le critique d’art Félix Fénéon. Ce dernier ayant trouvé l’adolescent sympathique, lui a offert une pochade peinte par Georges Seurat. Mais déjà à l’époque, le cadeau semblait excessif et mes arrière-grands parents ont froncé du sourcil pour qu’André refuse poliment, ce qu’il a fait, non sans regrets, car il trouvait la peinture belle. J’ignore de quelle peinture celle-ci était l’esquisse.

Félix Fénéon, par Félix Vallotton (1896)

(histoire que m’a raconté mon grand-père il y a quelques années)

Florence Chamier-Deschamps et Jean Lafargue

La photo ci-dessous a été prise pendant la grande guerre. On y voit Jean Lafargue (1884-1974), Florence Chamier (1884-1972), et leur enfant Claude, leur fils aîné et frère de mon grand-père André.

Florence était britannique, Jean (qui se prénommait en réalité Pierre) était issu d’une famille charentaise. Je reparlerai de l’un et de l’autre plus tard.
Sur la photo qui suit, Florence et Jean se trouvent dans le jardin de la maison familiale où j’ai grandi et où je vis aujourd’hui encore.

Alors qu’ils approchaient tous deux les quatre vingt dix ans, Florence s’est cassé le col du fémur. Elle n’a pas survécu longtemps, et Jean, pourtant en parfaite santé, l’a suivie dans la tombe un an plus tard : « mort de chagrin ».

La peur d’avoir des enfants

André me disait un jour que lui et son épouse Ameyna ne voulaient pas avoir d’enfants, de peur que ces derniers soient, je le cite « anormaux ». Aucun antécédent familial particulier derrière cette crainte, juste l’air du temps hygiéniste et eugéniste, qui a donné Alexis Carel, les frères Aldous et Julian Huxley, et bien entendu, le Nazisme.

Naîtront tout de même Daniel, mon père, en 1943, et sa sœur Jacqueline, en 1948.