Psychologie de la fin du monde

Je viens de visionner une intéressante conférence animée le 23 octobre dernier à la Cité des sciences par Milena Jugel, jeune doctorante en psychologie sociale à l’Université de Bordeaux qui consacre justement ses recherches1 au le sujet de la croyance en la fin du monde, sous l’angle de sa discipline.

Au cours de son intervention, elle rappelait entre autres les mécanismes psychologiques de construction d’une image du monde et notre besoin de certitudes (certitudes plus ou moins partagées puisque croire est une activité sociale), besoin dont l’intensité est sans doute variable selon les personnes mais qui n’en n’est pas moins universel. Le public de la conférence semblait plutôt troublé de voir la science mise sur le même plan que les croyances religieuses, illustrant involontairement la question du besoin que chacun éprouve de se faire des certitudes, quel que soit le terreau dans lequel se forment ces certitudes. Évidemment il n’était pas question de dire que la croyance en des contes surnaturels peut être mis sur le même plan que l’appréhension scientifique rationnelle, mais l’un et l’autre modèle ont en commun de fabriquer une représentation du monde2

L’exposé est franchement intéressant mais je ne me hasarderai pas à tenter de le résumer. J’y ai en tout cas appris une méthode de laboratoire (qui n’était pas détaillée très précisément) pour amener les gens à dévoiler leur vision profonde d’un sujet comme la mort, la fin du monde ou l’incertitude : on les fait parler ou écrire sur le thème, dans un échange ouvert. Après quoi ils se trouvent dans l’état d’esprit qui permettra d’évaluer leur rapport à ces sujets. Je me fais au passage une réflexion qui est que chaque fiction, chaque film, chaque roman, n’est pas seulement l’expression d’un auteur (ou d’un propagandiste), c’est aussi une manière de placer le spectateur dans des conditions qui lui permettront de réfléchir au sujet dans lequel il s’est trouvé immergé. C’est un peu évident, bien sûr, mais savoir que la psychologie sociale en fait une méthode est assez intéressant.

Le thème de la fin du monde (ou de la fin d’un cycle de l’histoire du monde) a sans doute toujours existé. On ne peut pas le prouver, mais dès lors que des humains ont eu conscience qu’il existait un monde, dès lors qu’ils ont eu l’intuition que ce monde n’avait pas toujours été tel qu’ils l’ont connu, et dès lors qu’ils ont eu conscience de la mort, ils pouvaient imaginer que le monde ne serait pas éternel.
L’auteur de l’exposé parle à un moment de la convergence entre plusieurs croyances (new age, ufologues, etc.) qui aboutissent toutes à légitimer le 21 décembre 2012 comme date de la fin du monde. C’est assez passionnant, au passage, de voir que le nombre de « sources » pour cette date la légitime, lui donne du poids aux yeux de certains, alors même que cette profusion la rend absurde, puisque les causes des menaces annoncées peuvent difficilement être additionnées. C’est un peu comme les gens qui appuient leur croyance religieuse sur le fait que dans le monde, neuf personnes sur dix croient en quelque chose, même si ce quelque chose varie énormément et s’avère contradictoire : dieux uniques, fantômes, panthéons,…
Des groupes religieux, sectaires, ésotériques, se sont ralliés à cette date, mais ils n’en sont pas à l’origine, pense Milena Jugel, qui ajoute que, en quelque sorte, « 2012 est la propriété de tout un chacun ». Je fais la même observation, je pense que le succès de cette date ne vient pas d’un gourou qui l’aurait imposée, ni même du « facteur maya » (1987) de Jose Argüelles, mais du fait que les gens ont choisi de la retenir, peut-être parce qu’elle est mnémotechnique (21/12/2012). Le succès de cette date que chacun appelle pour rire « date de la fin du monde » s’explique à mon avis par une envie générale de changement dans un monde qui semble menacé économiquement, écologiquement, politiquement. Une envie d’entrer dans le XXIe siècle, peut-être ?

Mon hypothèse personnelle sur le 21 décembre 2012 est en effet que (presque) personne ne croit réellement en cette échéance, et que la date circule comme un gag, mais un gag aux résonances assez profondes. Il s’agit de jouer avec l’idée d’une remise à plat, d’un bouleversement majeur qui nous extrairait de l’état de tension et d’incertitude dans lequel le monde, ou en tout cas une certaine partie du monde, semble plongé.
J’ai une métaphore, pour ça : les jeux de construction, ou les châteaux de sable. Enfant, on peut fabriquer un château, le faire grandir, l’améliorer, mais il y a un moment où on se lasse de ce qu’on a bâti, parce qu’on n’arrive plus à imaginer, parce qu’on est paralysé par la forme qu’a pris l’existant. Il faut alors détruire le château. Et c’est la même chose avec le monde, dont l’organisation complexe nous mène à éprouver une « envie de fin du monde »3, une envie de faire table rase, une envie de tout casser, pour pouvoir recommencer à construire. Bien sûr, pour la plupart des gens, cette envie n’est qu’un jeu intellectuel, une « expérience de pensée », mais certains prennent le jeu très au sérieux, comme les survivalistes qui espèrent que les conditions de la catastrophes leur donneront une chance d’exister différemment, de devenir importants, héroïques, victorieux, mais aussi sans doute comme les terroristes qui provoquent sciemment des désastres pour reconfigurer la géopolitique4.

(En haut : montage maison de photogrammes issus de la conférence de Milena Jugel ; puis photos prises sur FlickR : un château de sable aux îles Canaries par KenC1983, 2007, licence CC BY-ND ; un château de sable à Copacabana, par Matt Kowalczyk, 2006, licence CC BY-NC-2.0 ; un château cassé par  Rishi Menon, 2012, licence CC BY-NC-ND 2.0)

  1. Sa thèse s’intitule Structure et fonctions des croyances, l’exemple des croyances en la fin du monde, et est dirigée par André Lecigne. []
  2. Par ailleurs, quand quelqu’un affirme que croire que la fin de la Terre aura lieu dans quatre milliards d’années, il s’en remet à l’opinion majoritaire chez les scientifiques, mais il n’en n’est pas moins dans la croyance, car il ne peut ni le prouver ni espérer le vérifier. Et il peut très bien choisir de croire en cette échéance pour des raisons totalement non-rationnelles, comme le temps que laisse à l’humanité une durée si extrême et si éloignée de tout référent historique. []
  3. Pourrait-on inventer la formule Weltuntergangwollen, comme on parle d’un Kunstwollen pour la « volonté d’art » ? Bon, je ne parle pas allemand, alors c’est peut-être n’importe quoi. []
  4. Si l’on se fie à Henri Laborit, il y a une alternative à la violence pour combattre le stress : partir. Mais où partir, lorsque le monde est « fini », qu’il n’y a plus un kilomètre de Terre à explorer et que la conquête de l’espace a été oubliée ? []
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