Il était une fois la terre

La série Il était une fois… l’homme (1978), entendait faire le récit de l’histoire de l’humanité en vingt-six épisodes. Le dernier contient peu d’éléments historiques mais parle de la situation contemporaine et spécule sur le futur. Il commence par évoquer les trente glorieuses : pendant que l’on envoie des objets (puis des hommes) dans l’espace, l’urbanisme se développe, et la production effrénée impose une consommation tout aussi effrénée : « il faut former les consommateurs par millions pour que les usines tournent ».

De cette course résulte une vie urbaine stressante, où tout doit aller toujours plus vite et une pollution croissante. Tandis que certains n’ont pas de quoi se nourrir, d’autres se font vendre des produits superflus. On sent l’influence des premiers philosophes, politiciens ou scientifiques de l’écologie : Ivan Illich (La convivialité), Jean Dorst (Avant que nature meure), René Dumont (L’Utopie ou la Mort) ou Paul R. Ehrlich (The Population Bomb).

La planète souffre par ailleurs d’une démographie galopante et double de plus en plus rapidement. Cette partie est influencée par le rapport The Limits to growth (1972), qui avait marqué les esprits en son temps et proposait de remplacer la croissance et la consommation par l’équilibre : ce qu’on appelle aujourd’hui le « durable », finalement. Ces conclusions avaient été vivement critiquées par Friederich Von Hayek lors de son discours de réception au prix Nobel d’économie en 1974 mais les scénarios proposés n’ont pas forcément été contredits par l’histoire. L’estimation démographique, par exemple, prédisait qu’il y aurait sept milliards d’habitants en 2010. Plutôt bien vu !

L’épisode prévoit le grand Paris en 2030, puisqu’à cette date, dit-il, il n’y aura qu’une grande agglomération urbaine de Paris au Havre, pareil de Marseille à Gènes, pareil dans tout le sud de l’Angleterre ou avec la totalité des Pays-Bas. La prolifération des ordures deviendra un problème insoluble.

Les ressources sont limitées, les problèmes empirent, la guerre est le moyen que les dirigeants des pays trouvent pour calmer leurs peuples. Mais, explique le narrateur, si la mentalité des humains n’a pas progressé depuis la préhistoire, leurs moyens de destruction ne cessent de se perfectionner et de gagner en puissance. Une guerre totale anéantit donc la vie humaine sur terre.

Les seuls survivants sont les spationautes qui se trouvaient sur la lune ou en orbite à ce moment-là. Bien qu’issus de plusieurs pays, ils s’unissent. Ils sont, pour la plupart, des savants, et se mettent d’accord pour retirer leur autorité aux politiciens, puisque ces derniers sont la cause du destin de la terre (on pense à la république des savants du Things to Come de H.G. Wells). Pendant des siècles, ils stationnent dans le voisinage de la planète en attendant que son niveau de radioactivité ait baissé, tout en effectuant des explorations en quête d’autres mondes habitables. Je remarque que, excepté le sage barbu Maestro, tous les hommes de l’espace sont chauves.

Mais heureusement, d’autres futurs sont peut-être envisageables, et l’épisode s’achève sur le prêche d’un professeur qui explique à ses élèves que, si nous ne voulons pas que tout cela arrive et si nous voulons conserver notre belle terre, il faut que chacun fasse un petit effort. Jeter les détritus à la poubelle, par exemple. La prescription est un peu simpliste mais les images qui précèdent sont suffisamment angoissantes — pollution invivable, surpopulation, guerre totale — pour que l’on comprenne le péril qui pèse sur le futur.

Malgré cet épilogue positif, le ton général de cet ultime épisode est au profond désespoir, et il y est régulièrement dit que l’homme ne changera jamais et qu’il est certain qu’il causera sa propre destruction. C’est, du reste, ce que disait le générique.

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6 réponses à Il était une fois la terre

  1. Rama dit :

    Je retiens trois choses de cet épisode (outre la mode hippie, cf avant-dernière image de ton deuxième tableau) :

    – Le mauvais génie des ordures (3ème ligne du 3ème tableau), qui m’avait plus frappé, enfant, que les histoires de déchets chimiques ou de gaz à effet de serre. Question toujours épineuse de représenter des abstractions, ou d’y renoncer et de montrer quelque chose de faux mais qui oriente l’esprit dans la direction voulue. Je me souviens aussi qu’à l’époque, on s’inquiétait beaucoup des pluies acides, dont on n’entend guère plus parler.

    – La musique : toute la série est accompagnée de leitmotivs de jazz électro (absolument géniaux), mais cet épisode est le seul dont le thème est une version bossa-nova-ironique de la Marche funèbre de Chopin.

    – Tu dis que les savants « retire[nt] leur autorité aux politiciens, puisque ces derniers sont la cause du destin de la terre » ; ça n’est pas tout à fait exact. Les savants rassemblent les militaires et les politiciens et ils les balancent par le sas ! Radicalité de la solution, et au temps pour la légitimité démocratique. C’est à ça que je pensais et que j’avait peur de « spoiler » après ton précédent billet quand je disais que la série sous-tendait une idéologie technocratique. L’outrance de cette scène s’explique par le complexe de Cassandre qu’exprime l’épisode, mais quand même, à présenter à des enfants, c’est un peu raide. Enfin, ça n’enlève rien à la dévotion que m’inspire Il était une fois… l’Homme.

  2. Jean-no dit :

    Bonne remarque sur la musique, j’avais remarqué la marche funèbre mais pas fait attention au fait que ça diffère complètement des autres épisodes (que je n’ai pas vu depuis fort longtemps).
    Je n’étais pas totalement sûr de l’interprétation à donner à l’épisode du sas. Au début, ma phrase était « se débarrasser des politiciens » mais j’ai eu un doute et j’ai pudiquement écrit « retirer leur autorité » (en oubliant le « se » d’ailleurs). Mais c’est pour ça que je cite « The Shape of things to come » (un prochain article) qui a vraiment cette moralité : le politique, le militaire, doivent être soumis aux scientifiques et non le contraire.

  3. Rama dit :

    J’y pense, un peu dans le même genre mais en film, il y a The Age of Stupid.

  4. Rama dit :

    (je squatte)
    Deux autres idées:

    – La guerre nucléaire entre les « Ronds » et les « Carrés » démarre à cause d’une manipulation des « Triangles », aux ordres du Nabot, qui fait sauter des ogives dans les camps des puissances dominantes pour les inciter à s’affronter et émerger ensuite comme survivant du massacre. Amusant à la lumière des dix années de prétendue « guerre contre le terrorisme », déclanchée par une provocation et dont l’Iran émerge comme vainqueur par défaut dans la région du Golfe.

    – Je pense que tu as remarqué le double clin d’oeil dans l’avant-dernière vignette du 5ème tableau : thème de If i forget thee, oh Earth et scène de 2001 l’Odyssée de l’Espace . C’est magnifique ! :’)

    • Jean-no dit :

      @Rama : oui je ne suis pas trop entré dans les détails pour les ronds et les carrés, j’ai jeté les images des « double-cônes » parce que ça s’éloignait un peu de la question 😉
      La vignette dont tu parles m’a aussi fait penser à Cosmos 1999.

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