Testament du 24 janvier 2018

Je crois que quand je suis malade, je suis insupportable. Voilà pourquoi il est plutôt bien que ça ne m’arrive pas souvent.
Ça énerve les gens quand je le dis, mais je n’aime pas tomber malade. On me répond toujours : « ben évidemment ! Qui aime tomber malade ? Tu crois qu’on fait exprès ? ». Je n’ai pas de théorie, mais je constate que certaines personnes tombent malades et ont même développé une compétence dans le domaine, savent prendre un rendez-vous chez le médecin, se mettre en arrêt, souscrivent à des complémentaires santé, enfin toutes ces choses. Moi pas du tout : comme je ne vois des médecins que quand j’ai un problème, il me semble évident qu’éviter les médecins permet de rester en meilleure santé. Ça vous semblera absurde mais ça m’a bien réussi jusqu’ici, car aujourd’hui est la première fois de ma cinquantaine d’années sur cette Terre que j’ai signifié à un de mes employeurs que je devais être arrêté. J’évite les médecins mais j’évite aussi les malades et je sais que je me montre parfois impoli et peu compatissant avec ceux qui souffrent. J’ai lu une théorie basée sur des modèles statistiques qui affirmait que depuis toujours les hypocondriaques — je suis de ceux-là — permettaient aux communautés de survivre car ils fuient le contact avec les malades, contrairement aux médecins qui fréquentent des gens plein de miasmes (avec une excuse professionnelle il est vrai). Eh oui, s’il a resté des vivants après la Peste noire du XIVe siècle ou la Grippe du début du XXe, c’est peut-être grâce à la sagacité des des gens qui ont peur de la maladie et n’essaient pas du tout d’entrer en contact avec les malades.
Je m’arrange souvent pour n’avoir des rhumes qu’entre mes journées de travail ou pendant les vacances, et il ne m’est jamais rien arrivé d’autre qu’un rhume, si ce n’est que de temps en temps, quand un truc me gratte, me pince ou me gène, je regarde Doctissimo, j’apprends que j’ai probablement un cancer incurable ou une maladie rarissime quelconque et me voilà soulagé, apaisé : il n’y rien d’autre à faire que d’attendre la mort, avec flegme, sérénité et noblesse. Ce qui est le but de la vie, entre parenthèses.

Enfin ça se passait comme ça jusqu’ici, donc.
Ce week-end, j’ai vu venir un bon gros rhume, en parfaite simultanéité avec ma moitié. Il tombe mal car la semaine s’annonçait chargée : un gros travail à finir, un jour de cours, une conférence, et un voyage à Angoulême. Le rhume s’est avéré plus méchant que prévu, peut-être une grippe. Lundi, j’ai peiné à finir la rédaction de ma conférence prévue deux jours plus tard, et je me suis couché sans trouver le sommeil. Le lendemain, toujours pas endormi, j’ai éteint mon réveil avant qu’il sonne, à 5:00, comme tous les mardis. Je me suis levé, habillé, j’ai avalé mon café et je suis parti au Havre. Peu avant Rouen, un tunnel était inondé par la crue de la Seine, alors le trajet a duré une heure de trop. J’avais mal à la tête et j’ai essayé de prendre un fervex®, mais je n’avais comme gobelet pour préparer la décoction que le sachet de poudre lui-même. J’y ai versé un peu d’eau de ma bouteille, et j’ai vite vérifié qu’il était très difficile de touiller l’intérieur d’un bête sachet de ce genre et plus encore d’en boire le contenu. Je m’en suis un peu mis partout.
En sortant du train, la tête me tournait, je grelottais, je suais, mais j’ai malgré tout réussi à marcher jusqu’à l’école, mécaniquement. Tout le monde m’a trouvé bien malade, et j’ai pu voir ce que ça faisait quand les autres vous disent « ah ben t’approches pas de moi, alors ! ». Normalement c’est moi qui dis ça.  Mes yeux me chauffaient et les sons me semblaient assourdis. On m’a dit que je m’exprimais lentement, de manière un peu incohérente et que je ne comprenais pas tout ce qu’on me disait, ce qui n’est pas loin de mon état habituel, finalement, mais cette fois, en pire. J’ai appris que d’autres dans l’école étaient dans le même état que moi et qu’ils n’étaient pas venus : « rentre chez toi ! ». J’ai écrit aux organisatrices de la conférence du lendemain pour leur dire qu’il était possible, considérant mon état, qu’on ne m’y visse pas.
À midi, j’ai juste mangé un peu de riz, sans faim, et puis j’ai fait ce qu’on m’a dit, j’ai repris le train pour Paris, la tête bourdonnante.
J’ai plutôt bien dormi une heure, puis je me suis réveillé avec à nouveau un bon mal de tête, localisé autour de l’œil droit. Même mes cheveux me faisaient mal. J’ai décidé de prendre une aspirine, mais les miennes sont effervescentes, et je n’avais toujours pas de gobelet.
Pas de gobelet ? Qu’à cela ne tienne, je ne manque jamais de papier et encore moins d’idées. J’ai donc déchiré une feuille de mon cahier afin de créer un récipient pour y dissoudre l’aspirine.
Le résultat ressemblait à ça :

Je ne l’ai finalement pas essayé, j’en ai juste fait un dessin parce ce que l’absurdité fonctionnelle de l’objet m’a fait rire. Je n’ai pas non plus tenté de mettre directement le cachet dans ma bouche car j’ai un souvenir médiocre du résultat, ayant tenté pareille manœuvre une fois. Tant pis, pas d’aspirine.

Arrivé Gare Saint-Lazare, je me rue sur la pharmacie de la salle des pas perdus pour acheter des remèdes de charlatan. Des trucs aux plantes. J’aime bien ça, ça a un goût de terre, de thym ou de sapin, ça rappelle les remèdes de sorcières que l’on prépare enfant en mélangeant de l’argile, des herbes de Provence et dieu sait quoi d’autre, et si ça ne soigne pas vraiment, au moins ça n’est pas dangereux. Puisqu’un un rhume ou une grippe ne se guérissent pas, puisqu’il faut juste attendre que ça passe, il faut bien se faire croire qu’on ne fait pas rien.
Le pharmacien a flairé le pigeon enrhumé : « ah, oui, vous avez un rhume… Ah mon pauvre… Alors tenez, donc voilà, vous prenez un cachet toutes les x heures ou x cachets deux fois par jours » (il écrit sur la boite des signes que je n’ai pas pu déchiffrer depuis) « ah vous êtes très pris, donc je vais vous ajouter des gouttes, tenez » (pas le temps de dire oui ou non, il était déjà en train d’écrire sur la boite de gouttes combien de fois je devais inonder mes narines) « oh et puis tiens, j’ajoute ce truc pour alléger la charge virale dans la région des sinus ». Je n’allais pas dire à ce brave homme de remballer ses remèdes de saltimbanque alors qu’il avait écrit des gribouillis illisibles sur chaque boite : ça ne se revend plus, une fois gribouillé, si ? Et puis il avait une blouse blanche et l’air de s’y connaître. Après tout il faut faire des études pour être pharmacien, non ?
Je savais que je me faisais rouler dans la farine, mais mes pensées étaient trop lentes, j’ai juste dit « ah quand même ! » quand le lecteur de carte bancaire m’a appris que je lui devais 44 euros. En sortant, j’essayais de calculer : 44 euros… En francs ça fait… ça fait trois-cent ? Trois cent francs ?
J’imagine le gars se frottant les mains avec satisfaction.

Peu après, dans le train qui me ramenait dans ma banlieue, perdu dans mes pensées, j’ai été réveillé par un son désagréable sorti de ma propre gorge, qui tentait d’imiter la voix de France Gall adolescente chantant Cet air-là.
« Il restera cet air-là-à-à-à-à, à jamais au fond de moi-à-à-à ». J’avais dû chanter fort car tout le wagon m’a regardé.
Arrivé chez moi, je constate que Nathalie est dans un état légèrement pire. Je me suis couché, levé, couché, levé. On a bu des grogs. Nathalie s’est méfiée de mes médicaments de bonimenteur herboriste, échaudée par un vieux dossier de tisane à l’artichaut qu’elle avait détesté. C’est ça le mariage : tu commets une erreur en 1992 et tu la paies encore en 2018 ! J’ai mangé les cachets (et finalement Nathalie aussi) en me rendant compte que, malgré les marques différentes, les deux produits ont la même composition : de l’échinacée, et puis quelques autres trucs que j’ai tous dans mon jardin. Je suis allé sur des sites de pharmacies en ligne, et j’ai constaté que le prix total de ces produits aurait dû être d’environ vingt-cinq euros. Donc si comme moi vous pensez qu’il est anormal qu’un pharmacien surfacture ses produits de vingt euros, vous saurez qu’il faut éviter les produits non-conventionnés chez le pharmacien de la salle des pas perdus de la gare Saint-Lazare. Je ne dis pas que c’est un voleur, juste que c’est le genre de commerçant français tel que le monde nous les envie depuis l’Occupation. Il a de la chance que je ne sois pas physionomiste, parce qu’un jour ou l’autre, je ne serai plus enrhumé.
Mes enfants, cruelle progéniture, se sont moqués de leurs pauvres parents emmitouflés grelottants sous leurs polaires. Après dîner, j’ai retrouvé un peu d’énergie, je devais avoir un peu faim, il faut croire, mais pas assez d’énergie pour m’imaginer prendre la parole pendant un colloque.
Aujourd’hui, ça va un peu mieux. J’ai un peu moins mal à la tête. Et j’ai le nez qui coule. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours pensé que c’était bon signe.

premier et, espérons, dernier arrêt de travail de mon existence.

Tout ça pour dire que si ces lignes sont les ultimes que j’aurais écrites, si je meurs cette semaine d’une pneumonie, je compte sur vous pour jeter sans les lire tous mes manuscrits de romans inachevés. Comme Franz Kafka l’a demandé à Max Brod, par exemple. Enfin pas par exemple, mais exactement pareil. Hein, vous ferez comme Max Brod. On se comprend bien hein ? Pas de blague !
Ils se trouvent dans c:/jn/litterature/romans.

Des bonnes têtes de vainqueurs

Il faisait chaud dans la salle, je me demandais si je n’allais pas avoir soif : est-ce que ça allait être un problème pour parler ? Ma voix allait-elle me trahir ? Je trouvais ma déglutition gênée mais pas encore pénible. Mathieu, m’a dit plus tard qu’il avait eu plutôt froid. Sur le coup il m’a demandé s’il pouvait trouver quelque chose à grignoter car il avait subitement faim. L’un et l’autre nous étions semble-t-il victimes de trac, état qui produit ce genre de manifestations physiologiques incongrues.
Depuis quelque jours nous savions (avec défense absolue d’en parler) que notre livre Internet : au delà du virtuel était lauréat du Prix lycéen « Lire l’économie » spécial BD.

Je n’ai pas pu le faire pendant la cérémonie, mais je remercie les lycéens qui ont décidé de consacrer ce livre, ce qui est d’autant plus flatteur pour nous que la concurrence ne déméritait pas. Merci les jeunes !

J’avais insisté pour arriver en avance au ministère, où se déroulait l’événement, afin d’écouter les intervenants d’une table-ronde précédant la cérémonie et dont l’intitulé fleurait bon le camembert industriel pasteurisé : Quelle alternative européenne aux Gafa ?1. J’avais une bonne raison de vouloir assister à cette table-ronde : subir des discussions oiseuses et générales liées au sujet auquel j’ai consacré un livre ne pouvait que m’aider, par effet de contraste, à me sentir plus légitime dans mon rôle. Je n’ai pas été déçu sur ce point.

Mathieu a profité de quelques minutes libres pour avancer sur sa prochaine bande dessinée, qui va être vraiment géniale. Mais j’ai pas le droit d’en dire plus. Avec une éditrice super. Mais je n’ai pas le droit d’en dire plus. Et un projet étonnant.

Le déroulé de la cérémonie que l’on m’avait envoyé la veille était calé au poil près : à 16h46, une éditorialiste des Échos devait prendre le micro pour convoquer sur l’estrade une lycéenne en école hôtelière qui devait présenter les trois albums finalistes de la sélection « bande dessinée » ; à 16h47, une responsable du service presse d’EDF, partenaire de l’événement, devait surgir pour annoncer le nom des lauréats (nous !) et dire deux mots au sujet de leur (notre) livre. Enfin à 16h48, les lauréats (nous !) devaient prendre la parole. C’était la théorie. En pratique, tout le monde était en retard, et surtout le châtelain, dont l’absence était d’autant plus flagrante que sa chaise, vide, faisait face à la scène avec son nom écrit en gros : Bruno Le Maire.

L’imposant ministère de l’Économie, tout droit sorti du Brazil de Terry Gilliam, dessiné par Chemetov et Huidobro. L’entrée rappelle la sécurité des aéroports : effets personnels passés aux rayons X, portique qui bipe, agents qui nous scannent sous toutes les coutures, identité à donner,… Mais curieusement les agents de sécurité qui nous ont accueillis sont les personnes les plus chaleureuses que nous aurons rencontrées parmi les employés du ministère.

À un moment, nous avons entendu convoquer sur scène les lycéens du jury bande dessinée, mais aussi « Mathieu Burniat et Jean-Noël Lafargue » (encore nous) pour l’annonce des lauréats du prix. Nous avons échangé un regard circonspect : habituellement, on appelle les récipiendaires d’un prix après avoir annoncé leur succès, pas avant. Nous nous sommes levés timidement (et sans être remarqués, car on nous avait placés en périphérie) mais nous n’avons pas osé bouger vers l’estrade. La suite est un peu confuse, nous n’étions pas guidés, pas appelés, pas sûrs de ce que l’on attendait de nous, mais nous avons fini par monter sur scène et nous retrouver à faire tapisserie, peut-être pris pour des multi-redoublants, parmi une foule de lycéens décoratifs plantés derrière Marc Ladreit-Lacharrière2, puis derrière l’économiste lauréat du prix pas-bande-dessinée, et enfin derrière le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, qui dans un discours heureusement suffisamment soporifique pour que les lycéens n’entendent pas l’insulte, expliquait que les jeunes gens passés par les établissements dépendants de son ministère étaient bêtes à manger du foin, car ils n’avaient pas fait une dictée par jour. Il avait d’ailleurs lu une étude scientifique de tout premier plan qui démontrait par A et par B que les gens qui ne savent pas déchiffrer l’alphabet ont un mal fou à comprendre ce qu’ils lisent.

J’ai demandé à l’attachée de presse d’EDF qui était à côté de nous si elle savait ce que nous devions faire, dire, si nous allions tout de même avoir notre petit moment, et elle est obligeamment allée à la pêche aux infos, pour revenir nous chuchoter que nous allions finalement bien être présentés au public. Lorsque notre tour est venu nous avons avancé d’un pas, quand la dame au pupitre a dit quelque chose comme « et voici les auteurs qui ont fait la bande dessinée », ou quelque chose de plus vague encore, nous montrant du doigt sans nous regarder, avec un langage corporel qui ne nous engageait pas vraiment à nous approcher du micro à moins de deux mètres… Elle n’a pas ajouté « et maintenant cassez vous ! », mais je crois bien que c’est ce qu’elle pensait. Il n’y a donc pas eu de remerciements, on ne nous a pas donné de statuette ou de certificat attestant de notre prix (ni de chèque, le prix n’étant évidemment pas doté : c’est le ministère de l’Économie mais aussi des économies, je pense), nous n’avons pas bénéficié d’un geste poli, d’un sourire, d’un clin d’œil… Eh oui, quoi de plus inutile, de plus méprisable, de plus inintéressant, n’est-ce pas, que deux auteurs de bande dessinée ? J’ai eu un subit sentiment de lucidité : nous auteurs, le public lycéen, les jeunes adultes blondinets trop bien peignés à boutons de manchettes clones d’Emmanuel Macron, les personnalités du monde de l’économie, les organisateurs, les pauvres jeune femmes dédiées à l’accueil (malgré sans doute des études brillantes), tout ce monde n’était là que pour le ministre, mais le ministre, lui, n’était pas là3, provoquant un stress général.

Mathieu Burniat, né en 1984, est un jeune auteur de bande dessinée au grand talent, et qui en plus a une bonne tête (cf. photo). Passé par le design industriel, il a décidé de se lancer dans la bande dessinée avec la série de science fiction Shrimp, saluée par les amateurs mais passée sous le radar du public, puis avec La passion de Dodin-Bouffant, adaptation d’un roman gastronomique (une des passions de Mathieu). Son talent est enfin largement salué avec un best-seller, l’extraordinaire Mystère du monde quantique, écrit avec le physicien Thibault Damour. J’ai pas le droit de dire ce que sera son prochain livre mais il va vous étonner et vous passionner. Le dessin de Mathieu peut s’apparenter à celui de plusieurs auteurs des années folles, comme Gus Bofa.

Lorsque nous avons quitté la scène, ce n’étaient plus simplement des vieux notables qui se congratulaient de ci ou de ça, mais carrément un mort : Jean d’Ormesson, avec une vidéo filmée deux ans plus tôt au même endroit : « Quand on m’a demandé de faire un discours pour le prix du livre d’économie, ça m’a bien étonné car je ne connais rien à l’économie (rires) et d’ailleurs mes maîtres à l’école me parlaient de latin, de grec, et ils étaient souvent communistes (rires), ils ne parlaient pas d’économie… ». 

Ça fait deux jours que je cherche une contrepèterie à partir de « Jean d’Ormesson » qui mélangerait les paroles de la chanson Louxor j’adore de Philippe Katerine (« et je coupe le son… et je remets le son ») et la phrase « j’endors mémé ». Mais c’est dur. Le contrepet est une science.

À la descente de l’estrade, une seconde dame d’EDF m’a attrapé pour me serrer la main en me disant qu’elle était un peu navrée de la désorganisation générale, et en nous assurant qu’elle était très fière que notre livre ait été récompensé, ce qui, croyez le ou non, m’a fait chaud au cœur : dans sa position, elle ne pouvait pas le dire ainsi, mais elle semblait profondément désolée par la cérémonie. Ceux qui étaient restés assis — Sophie4, Nathalie5, David6 — fulminaient, car ce qu’ils avaient vu, avec le reste du public, était encore plus choquant que ce que nous avions vécu. Ils nous ont vus, un peu bêtes sur scène, subir une rebuffade scandaleusement humiliante. Ce qui aurait dû être une célébration a surtout apparu comme un camouflet méprisant.

« écoute, j’ai pas vraiment pris de photos parce que les bras m’en sont littéralement tombés… alors bon j’ai pris ces chaises sans le vouloir » (Nathalie). David, lui, a commencé à filmer notre triomphe avant de s’arrêter face au fiasco.

David a eu du mal à desserrer les dents : il avait pris le train depuis Bruxelles, tout comme Mathieu, pour vivre cet instant pathétique — et du reste, moi aussi j’avais pris ma journée, abandonnant mes étudiants havrais. David a fini par dire qu’il devait sortir prendre l’air, d’un ton qui voulait surtout dire qu’il comptait sortir du ministère, et que ce serait tant pis pour le cocktail. Nous l’avons suivi7 pendant que sur l’écran, Jean d’Ormesson continuait à raconter à des lycéens indifférents les souvenirs qu’il avait des instituteurs de sa jeunesse — je me demande s’il y a eu une séquence avec Johnny Halliday ensuite8.

David, Mathieu, Nathalie, sur le départ.

À la sortie de la salle, Sophie a discuté un certain temps avec quelqu’un de l’organisation. Il faut dire que pour les éditions du Lombard, cette cérémonie avait constitué un vrai investissement : deux billets de Thalys, une personne mobilisée, l’impression de bandeaux qui n’ont pas servi… Il faut dire aussi que le ministère nous avait presque harcelés pour que nous soyons présents, laissant entendre que le prix ne serait tout simplement pas annoncé si nous n’étions pas présents pour le recevoir.
Nous nous sommes demandés ce qu’il fallait exiger du ministère en dédommagement et nous nous sommes finalement mis d’accord sur le fait que Bruno Le Maire devrait, pendant un mois, porter un tee-shirt faisant la publicité de notre livre.

Bruno Le Maire recommande « Internet : au delà du virtuel », éd. Lombard 2017, coll. Petite bédéthèque des savoirs. Dix euros seulement ! T’achètes un autre truc et hop, tu ajoutes ça au caddie, c’est quasi symbolique comme tarif, on le sent pas passer. Tu peux d’ailleurs en ajouter un autre, comme par exemple l’ahurissant Les Zombies (Charlier/Guérineau ), sorti récemment.

Nous sommes partis boire quelques bières dans le bar qui se trouve en face du palais omnisports de Bercy9.

Mathieu et moi avons alors appris que les lycéens avaient eux aussi été scandalisés de la manière dont on nous avait traités, ils avaient tous le livre en main, certains espéraient peut-être une dédicace, ou en tout cas échanger avec nous : ils ignoraient qu’ils étaient les faire-valoirs d’un pince-fesse ministériel, ils venaient rencontrer les auteurs !
Un peu désolé pour eux.
Mes amis belges auront eu la confirmation que la France est un pays de baltringues où le prix de la bière est anormalement élevé, et ils en ont été choqués, mais pas moi puisque je suis suffisamment imprégné d’identité nationale réelle (le fameux « pays réel ») pour ne pas pouvoir être surpris du manque de professionnalisme et de la grossière courtisanerie qui a cours lors des événements officiels10, du mépris institutionnel, ni du prix des bières.

Photo : Nathalie Mislov

« Ah il va nous manquer, Johnny », a dit le barman alors qu’on entendait le mythique interprète du jingle Wuopti-deumihileu chanter avec des choristes à la Elvis-Presley-période- Vegas son « wooooh fini, fini pour mwaah ». Voyant nos demi-ébauches de sourires polis et constatant que nous n’allions pas réagir de manière plus volubile à sa prédiction quant à l’effet de manque qu’allait à coup sûr produire l’absence de Johnny Halliday, il nous a demandé si nous voulions une autre bière.
Et nous en voulûmes.

  1. Les GAFA, ce sont Google, Amazon, Facebook et Apple, c’est une manière de décrire les géants technologiques californiens. Les intervenants étaient Frédéric Mazzella (Blablacar), Thierry Philipponnat (BlablaInstitutFriedland) et Valérie Rabault (BlablaPartiSocialiste). []
  2. Qui fut directeur de la Revue des deux mondes, et à ce titre généreux employeur de Pénélope Fillon, qui est le fondateur d’une société de notation financière, mais qu’en tant qu’enseignant en art je connais surtout comme créateur de la Fondation Culture et diversité, dont j’ai pu voir les effets bénéfiques tangibles (mais qui me semble ralentir ses activités). []
  3. Il paraît qu’il a fini par arriver mais je ne l’ai pas vu. []
  4. Sophie de Saint-Blanquat, attachée de presse des éditions du Lombard. []
  5. Nathalie Mislov, ma moitié et ma « plus un ». []
  6. David Vandermeulen, directeur de La Petite Bédéthèque des savoirs. []
  7. En fait c’est plus compliqué que ça. David et Mathieu ont fait tout le tour de la salle pour atteindre la porte par laquelle nous étions entrés, tandis que je me renseignais pour savoir si la porte qui se trouvait de notre côté était aussi une sortie. Elle l’était. Je l’ai empruntée en pensant être suivi par Nathalie et Sophie, mais pas du tout, elles avaient suivi les deux autres. Et pour tout arranger je me suis perdu parce que par cette sortie il a fallu que je fasse un détour impossible en changeant d’étage pour rejoindre mes amis. C’est intéressant comme anecdote, hein ? []
  8. Pas loin ! On m’a appris depuis que Bruno Le Maire était passé dire bonsoir pour clore la séance, mais qu’il y avait en plus un authentique VIP : le youtubeur Cyprien, qui est d’ailleurs représenté dans notre bande dessinée. []
  9. Non, Palais omnisports de Bercy, je ne t’appellerai pas de ton nouveau nom, qui sonne comme une mauvaise pub et qui ne me rappelle rien des bons moments que j’ai passé chez toi. Je pense tout particulièrement au concert de Prince pour la tournée Sign-o’the-times en 1987 et au concert de James Brown en 1986, concert incroyable où le public avait patienté une heure à écouter les musiciens chauffer la salle avant l’entrée en scène du godfather of soul : celui-ci s’était rattrapé en terminant la représentation bien après l’heure du dernier métro, forçant le banlieusard que je suis à marcher plusieurs heures dans la nuit, fatigué mais émerveillé. []
  10. Ce n’est pas une fatalité. Il y a quelques mois, Nathalie et moi avons été invités pour un prix similaire (nous étions parmi les trois nommés) au ministère de l’Enseignement supérieur pour notre Copain des Geeks, et l’ambiance était, cette fois, très bonne, malgré une repas exclusivement à base de mousses (entrée, plat, dessert) qui ne donnaient pas envie avant la première bouchée, et encore moins après. Le chef, en revanche, s’y entendait en vin. []

Une semaine d’hôtels, de trains, de cuisine et de destruction

Lundi J’ai fait mariner des magrets. J’ai utilisé plusieurs vinaigres, plusieurs huiles, du miel, des épices. Le résultat m’a semblé convaincant mais ma marinade n’était pas opaque comme celle des produits de supermarchés, ça m’a inquiété. Le soir, mon appareil photo est mort : son objectif rétractable a cessé de se rétracter.

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Mardi, je me suis invité chez une amie, avec une autre, pour cuisiner. Il est rare que je cuisine, je ne sais pas faire grand chose. En vérifiant si les magrets avaient la bonne consistance, j’ai cassé une cuiller en bois, ma main a glissé, je me suis un peu brûlé un doigt. J’ai vu voler la poêle et les magrets sans avoir rien pu faire. Le linoléum est devenu une mare de graisse, mais n’oublions pas que la graisse de canard est la plus saine des graisses animales. De plus, notre hôte a elle-même renversé un verre d’eau à un moment donné, ce qui aurai peut-être pu me mouiller si c’était parti de mon côté, alors mettons que nous sommes quittes. Non parce que ça va bien, d’essayer de me culpabiliser, comme ça !
La nuit, j’ai dormis à l’hôtel Capucine, dans la chambre deux.
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Mercredi, je me suis senti rétrospectivement contrarié par une discussion de la veille. Du fait des vacances, le train de retour était assez vide et j’ai dormi dans la longueur d’une banquette de compartiment.
Jeudi, je suis allé à Lyon, pour les assises nationales des écoles d’art. Je n’avais pas très bien préparé le forum auquel je participais. Heureusement que le public n’a pas pu réclamer de remboursement (n’ayant rien payé). J’aurai au moins vu plein d’amis. J’ai aussi eu l’impression que Lyon était une véritable ville, un endroit peuplé et vivant. Il n’y en a pas énormément en France, enfin c’est la première que je vois. Je ne compte pas Paris parmi les véritables villes, c’est un musée plein de charme, où prolifèrent les Starbucks, les H&M et les mendiants dans les beaux quartiers, les kebabs, les taxiphones et les artistes en colocation dans les autres.
Le soir, après un discours de l’adjoint à la culture qui n’a fait que parler de nourriture, et après le cocktail dînatoire qui a suivi dans une salle à la décoration chargée, j’ai longuement erré à la recherche de mon hôtel. Une fois l’endroit trouvé, j’ai branché l’adaptateur de ma tablette dans la chambre, et l’objet a littéralement explosé, privant toute une moitié de la chambre d’électricité, et me privant de la possibilité de regarder la télévision, puisque la prise sur laquelle celle-ci était branchée se trouvait sur le même disjoncteur.

prise

Vendredi, à l’hôtel, après avoir cherché dix minutes comment ouvrir le tube de gel douche offert, je suis parti prendre le petit déjeuner. Il était bon, mais même si c’était un service prévu « à la demande », je n’ai pas osé réclamer à la dame de me préparer des œufs brouillés, alors que j’en avais très envie. Ça ne l’aurait certainement pas embêtée mais j’ai été timide. J’ai quitté Lyon à temps pour rentrer donner cours à Saint-Denis à midi. Je n’ai pas pu prendre le train avec ma directrice des études, qui s’y trouvait aussi, car le véhicule était constitué de deux rames accolées, et nous n’étions pas dans les mêmes. De plus j’avais un billet de première et elle, non.
La nuit qui a suivi, j’ai erré dans une ville à la recherche d’un hôtel mais tous étaient complets. Chaque réceptionniste m’assurait que le voisin aurait de la place, mais ça n’arrivait jamais. En désespoir de cause, j’ai décidé de quitter ce rêve laborieux et de me réveiller. Preuve que les solutions sont parfois à portée de main. J’y penserai la prochaine fois que je n’ai pas de chambre d’hôtel.
Samedi, j’ai eu un rendez-vous au café du couvent des Récollets à dix heures, soit deux heures avant son ouverture. Enfin on s’y est installés tout de même.
Dimanche, je ne peux pas dire ce qui m’est arrivé, car c’est demain.