Un sac à pain assez joli, sans plus

Alors je raconte. Je suis allé chez mon boulanger, acheter le pain, comme tous les jours. Je lui ai tendu mon sac à pain, comme tous les matins, en lui demandant d’y mettre deux baguettes. C’est un assez joli sac à pain orné du logo de l’enseigne. J’ai payé, le boulanger est parti dans l’arrière-boutique, enfin là où se trouve le four, je crois (hmmm, que j’aime le pain quand il vient tout juste d’être cuit !). Un autre homme est revenu en me rendant mon sac. Je l’ai saisi, mais il ne pesait pas lourd car à l’intérieur, aucune baguette, il n’y avait rien du tout ! Forcément, j’ai dit au gars qu’il avait dû oublier quelque chose. Il a regardé dans le sac et il m’a dit : « Il n’y a pas de pain dans ce sac ». Je lui ai dit que je savais bien qu’il n’y avait pas de pain dans le sac, et que c’est pour ça que je le lui avait rendu.
Il a à nouveau plongé les yeux à l’intérieur du sac vide, puis m’a regardé et m’a dit :

« — Donc si je résume, vous souhaitez du pain ?
— Ben oui, je veux du pain, évidemment, je veux deux baguettes !.
— Très bien. Pour deux baguettes, cela vous coûtera deux euros.
— Mais j’ai déjà payé !
— Ah, c’est curieux, est-ce que vous pouvez me donner votre numéro de téléphone, votre nom et votre adresse complète afin que j’effectue les vérifications nécessaires ? »

Je me suis exécuté. Il m’a fait épeler plusieurs fois mon nom et s’est trompé dans les chiffres mais ça a fini par fonctionner.

« — Merci de votre patience. Donc monsieur, je vois que vous êtes client chez nous.
— Oui, je suis client chez vous, je viens tous les jours depuis quinze ans
— Très bien monsieur. Alors pouvez-vous me décrire exactement la nature du problème que vous rencontrez ?
— Euh… Eh bien je vous ai demandé deux baguettes de pain et j’ai eu un sac vide à la place, c’est vraiment aussi bête que ça !
— Merci de votre réponse. Est-ce que vous avez acheté des croissants ?
— Non, pas du tout, juste deux baguettes.
— Parfait monsieur. Sur mon ordinateur, je vois que vous êtes client et que vous disposez d’un sac à pain que nous vous avons fourni. Est-ce que vous l’avez endommagé, troué, placé à proximité d’une source de chaleur ?
— Non non, mon sac à pain va très bien vous savez !
— Très bien monsieur, je comprends que vous dites que le sac à pain vous semble fonctionner correctement, mais cependant, quand vous êtes rentré chez vous, le pain et les croissants qu’il transportait avaient disparu, c’est bien cela ?
— Euh non non non, pas du tout !
— Donc vous les avez bien retrouvés ? Je vais donc clore l’incident, en vous remerciant et en vous souhaitant une excellente journée.
— Mais non mais non ! L’incident n’est pas clos du tout !
— Ah. Je vais devoir ouvrir un nouveau ticket-incident afin que vous puissiez m’expliquer votre problème. Au passage, je vous informe que vous pouvez télécharger l’application Ma boulangerie afin de suivre en direct l’évolution de votre dossier.
— Mais je veux juste mon pain !
— Reprenons. Donc vous avez perdu votre pain et vos croissants ?
— Je ne les ai pas perdus car je ne les ai jamais eu !
— Très bien monsieur. Donc une fois rentré chez vous, les croissant et les baguettes étaient tombées du sac. Est-ce que vous avez utilisé ce sac d’une manière particulière ? Est-ce que vous l’avez utilisé pour transporter le pain ou les chocolatines d’une boulangerie concurrente ?
— Je n’ai jamais eu de chocolatine !
— Très bien, vous avez donc perdu un croissant, deux baguettes, mais aussi une chocolatine.
— Non ! Non non non ! Je ne suis pas rentré chez moi ! Pas. Rentré. Chez. Moi.
— Donc c’est en vous rendant dans un autre lieu que votre domicile personnel que vous avez perdu le pain ? Je rencontre un petit problème, car en consultant votre dossier je vois que vous n’avez jamais payé les viennoiseries !
— Je n’ai pas acheté de viennoiseries !
— Très bien, j’ai noté que vous n’avez pas encore réglé le montant qui correspond à la valeur d’un pain au chocolat et d’un croissant. Notre service de facturation vous débitera de la somme correspondante sous huit jours ouvrés. Il est possible que nous rencontrions du retard car nous avons en ce moment beaucoup de dossiers à traiter. Si cela arrive, vous serez débité le mois suivant.
— Écoutez, c’est un cauchemar, vous ne comprenez rien à ce que je raconte ! J’aimerais parler à quelqu’un d’autre, à la personne qui était là la semaine dernière, et qui me connaît bien !
— Très bien monsieur, je vais vous transférer vers un service plus adapté à votre situation, afin de comprendre votre problème et de le régler. »

J’ai attendu dix petites minutes en écoutant une annonce sonore diffusée par les hauts parleurs de la boulangerie, qui vantait la qualité du pain et de l’accueil de la Société Fournil Royal. Je l’ai encore dans la tête : « ta—ta—tadam, tiin… ta—ta—tadam, tiin… ta—ta—tadam… ».

Un jeune adulte, ou peut-être même un adolescent, certainement un apprenti, est apparu. Il n’avait pas l’air bien finaud. Il m’a demandé :

« — Bonjour ! Société Fournil Royal, que puis-je faire pour vous ?
— Bonjour. Eh bien voilà, j’ai payé deux baguettes mais je ne les ai jamais reçues.
— Très bien monsieur, mais avant que vous m’explosiez votre problème…
— exposiez, pas explosiez !
— …J’aurons besoin que vous le donnez des renseignemonts pour procéder à une série les tests de vérifications.
— Hein ?
— C’est très bien monsieur, nous l’essayons tout les skiais en notre pouvoir pour améliorer la qualité car le service. Pourrez-nous à cet effet me rappeler votre nom et votre numéro de téléphone ? »

J’ai dû donner à nouveau mon nom et mon adresse, tout réexpliquer, mais le gamin est vite arrivé à la conclusion que j’avais sans doute tenté d’utiliser le sac à pain de la boulangerie pour acheter du pain dans une autre boulangerie. J’ai protesté mais il ne voyait pas d’autre explication.

« — Très bien monsieur, pouvez-vous me confier votre sac à pain afin que nous services techniques procèdent à une révision complète de sa qualité ?
— Le sac va très bien, le sac n’a rien du tout, le sac n’est absolument pas le problème ! » — Je me suis retenu de terminer ma phrase par un juron.
« — Exactement, monsieur. J’ai tout de même besoin de ce sac à pain afin de vérifier sans l’état et d’écarter certaines hypéthèses expliquant l’indice fonctionnement. »

À cet instant j’aurais pu sauter par dessus la caisse et frapper ce type qui ne comprenais pas un traître mot de ce que je lui disais, et que j’avais un peu de mal à comprendre moi-même, mais je me suis maîtrisé, me contentant de lui jeter le sac à pain d’un geste rageux et méprisant :

« — Le voilà votre sac ! Le voilà ! Écoutez, c’est simple, je vais quitter cette boulangerie, tant pis pour mes deux euros, c’est une histoire de fous, vous ne tenez aucun compte de ce que je vous raconte, vous ne comprenez rien ! Je vais voir ailleurs ! Adieu ! Vous comprenez ? Adieu ! »

Le mitron acnéique m’a regardé avec un air de désespoir infini et m’a dit, d’une voix atone, qu’il allait devoir me basculer sur le service clientèle de la boulangerie. L’attente n’a pas duré aussi longtemps que la première fois mais elle était toujours accompagnée d’un pénible jingle chanté en boucle : « ta—ta—tadam, tiin… ».
Une dame est apparue :

« — Bonjour monsieur. J’apprends avec regret que vous ne souhaitez plus faire partie de notre clientèle. Je me présente, je suis Séverine, du service des résiliations, et je suis à votre service. Bien que moi-même et l’ensemble de l’équipe soyons désolés que vous ayez décidé de tester d’autres boulangeries, nous respectons votre choix et nous mettrons tout en œuvre pour que la transition se passe au mieux. À cet effet, pouvez-vous s’il vous plait me rappeler vos coordonnées complètes ainsi que votre numéro de client ?
— Mon numéro de client ? Quel numéro ? Je ne savais pas que j’avais un numéro de client, on ne me l’a jamais dit ! ». Je lui ai juste donné mon nom.
« — Très bien monsieur. Je comprends que vous avez perdu ou oublié votre numéro d’abonné. Je vais devoir vous appeler sur votre téléphone portable afin de vérifier votre identité.
— Mais… »

Je n’ai pas eu le temps de terminer ma phrase, ni même de la commencer, ma poche s’est mise à sonner. J’ai décroché, c’était Séverine-du-service-des-résiliations. Je parlais au téléphone à une personne qui se trouvait face à moi, et qui me demandait de lui confirmer chiffre par chiffre le numéro de téléphone auquel elle venait de me joindre. Le processus fut un peu laborieux mais mon identité a finalement été établie de manière certaine : c’est pour la sécurité, m’a-t-on expliqué.

« — Très bien monsieur. Afin de compléter le processus de rupture de contrat-clientèle, vous devez nous rendre le sac à pain qui vous a été prêté et vous acquitter du règlement correspondant à l’achat de deux baguettes, d’un croissant et d’une chocolatine.
— Je vous ai déjà rendu le sac à pain !
— Merci monsieur. Je ne vois pas de traces de la restitution du sac à pain dans l’ordinateur. Vous devez impérativement nous le rendre, sinon nous devrons prélever sur votre compte un montant équivalent à sa valeur lorsqu’il est vendu séparément.
— Je l’ai donné à… au jeune qui m’a parlé avant… vous voyez qui ? C’est celui qui vous a appelé. Un apprenti ou quelque chose comme ça… Il m’a énervé, je lui ai jeté le sac !
— Merci monsieur, je comprends que vous souhaitez conserver cet équipement. Je remarque aussi que nous vous avons confié un autre sac à pain en deux-mille six, et que vous ne nous l’avez pas non plus restitué. Souhaitez-vous le conserver aussi ?
— Quoi ? En deux-mille six ? L’année je ne sais plus, mais je n’ai eu que deux sacs différents. Je me rappelle que vous m’aviez proposé d’échanger l’ancien sac à pain avec le nouveau quand vous avez changé de nom et de logo ! Je vous l’ai rendu aussi, le premier sac ! Pour avoir le nouveau il fallait rendre l’ancien. À quoi il vous servirait, au fait ? Il est obsolète depuis que vous avez été rachetés et que vous avez changé de logo, non ?
— Très bien monsieur. Il semble qu’aucun des deux sacs à pain que nous vous avons confié ne nous a été rendu. Vous allez donc devoir les rembourser.
— Mais je refuse ! Je ne vais pas payer pour des objets que je n’ai plus et qui vous ont été restitués !
— Parfait monsieur, vous n’avez à vous inquiéter d’aucune formalité, notre service comptabilité va s’occuper de ponctionner votre compte courant, et cela sans frais de dossier.
— Hein ? Mais comment ? Pourquoi ? Qui vous l’a permis ?!
— C’est très simple monsieur. Vous avez certainement signé un formulaire nous autorisant à prélever des sommes sur votre compte, par exemple lorsque vous avez souscrit au programme pratique et commode, fini les factures !. de votre abonnement Fidélité+.Vous êtes bien adhérent de ce programme depuis le deux août deux-mille douze, je ne me trompe pas, monsieur ? »

La tête commençait à me tourner et j’ai reculé, complètement hébété.
Jusqu’ici, j’aimais bien l’endroit, je n’y avais jamais rencontré de problèmes, alors pourquoi aller ailleurs ? Toutes les boulangeries sont à peu près pareilles, de nos jours, les prix, le service, la décoration, alors celle-la ou une autre, hein…

Je manquais d’air, j’ai tenté de sortir de la boutique mais son issue était désormais obstruée par une femme qui portait l’uniforme de la boulangerie.

« — Bonjour monsieur ! Vous êtes récemment entré en contact avec nos services afin de régler un problème technique ou commercial, et je souhaiterais que vous consacriez un bref instant à m’aider à évaluer la qualité de notre service, dans le but d’améliorer ses performances.
— Ah vous tombez bien parce que j’ai des choses à dire ! J’ai beaucoup de choses à dire !
— Parfait monsieur. En termes de qualité d’expression en langue française, quel note attribueriez—vous au conseiller ou à la conseillère avec qui vous avez eu un échange : cinq parfait, quatre très bien, trois suffisant, deux passable, un médiocre ou zéro très mauvais ?
— Euh… Lequel ? Quel conseiller ? J’ai eu plusieurs conseillers !
— Je suis désolé, je n’ai pas bien compris votre réponse !
— Quel conseiller ? J’en ai eu trois ou quatre !
— Très bien monsieur, je note que vous avez attribué la note quatre
— Mais… mais pas du tout !
— Je vous souhaite une excellente journée et je vous remercie d’avoir consacré quelques minutes de votre temps à cette étude qui sera très utile pour améliorer la qualité de notre service à l’avenir. »

Elle s’est éclipsée.
La vie était un peu plus simple avant que les boulangeries ne décident de s’inspirer du fonctionnement des société de télécommunication.

 

 

Sur une idée de Nathalie Mislov, Gabriel Lafargue et moi-même. Dédié à Patrick Drahi, Xavier Niel, et tous leurs collègues.

Le carrosse doré

(une conversation récente me donne envie de publier ici cette nouvelle, écrite il y a quatre ans à Kali, en Croatie, en même temps que je mettais la dernière main à mon livre Les fins du monde de l’antiquité à nos jours. Les revues auxquelles je l’ai soumise l’ont trouvée trop courte. Étant moi-même un lecteur lent, sinon fainéant, j’ai toujours adoré les micro-nouvelles)

Célestine de Beaulapin était une femme dont l’esprit et la beauté enchantaient la cour de Louis le quinzième. Elle tenait régulièrement salon et les plus grands intellectuels, les Diderot, les Rousseau, les Grimm, les d’Holbach et bien d’autres (dont elle ne retenait pas toujours les noms) se pressaient pour être invités à sa table et s’y illustrer dans des conversations philosophiques de la plus haute volée. Le roi lui-même n’aimait rien mieux que de fausser compagnie à son intrigante maîtresse, la Pompadour, pour aller s’oublier entre les satins et la peau douce et parfumée de Célestine. Elle n’était pas une fille facile, ça non, mais que peut-on refuser à un roi, et qui plus est, à un roi qui savait se montrer si délicat amant ? Il n’était même pas si vieux. Il l’emmenait à la tombée de la nuit dans un carrosse doré tiré par un équipage de huit chevaux, et ils se rendaient tous deux jusqu’à un parc charmant rempli de fontaines, de rocailles, de grands et beaux arbres et de statues imitées de l’antique qui regardaient les amoureux d’un air complice, éclairés par la lune et par les torches que tenaient des domestiques muets. Elle se donnait régulièrement à lui en ronronnant sur tous les tons des « oh, sire ! » qui signifiaient, selon les cas, que l’audace du monarque la faisait rougir, ou que sa vigueur la transportait sur les plus hautes cimes du plaisir,

La livrée de Célestine était impressionnante, des centaines d’hommes et de femmes dédiaient leurs journées à faciliter son quotidien : manger, circuler, faire salon, se lever, s’habiller, se déshabiller, se laver, il n’est rien de tout cela qu’elle aurait pu faire sans ses serviteurs. Sa toilette ne mobilisait pas moins de trois belles jeunes femmes, toutes fraîches, propres, parfumées, aux bonnes joues roses, aux rires enjoués et aux plaisanteries légères. Elle était aimée de ses gens, car elle savait les remercier de leur labeur d’un discret sourire, d’une caresse sur la joue, et parfois même d’une tape sur l’épaule, ce qui semblait toujours un peu surprenant de familiarité virile venant d’une frêle et belle jeune femme. Oui, Célestine était heureuse. Mais ce qu’elle aimait par dessus tout, ce n’était ni la fréquentation du roi, ni le commerce des grands intellectuels, ni même les parties de jeu où elle perdait avec fièvre des millions pour gagner avec dédain des milliers, ruinant par là son époux, un homme fade avec qui elle avait convenu depuis longtemps d’éviter les rencontres.

Ce qu’aimait vraiment Célestine, c’était ses trois meilleures amies, Barbara du Luxembourg, Émilie de l’Oise et Alison du Neuf-trois.

Toutes trois se voyaient généralement deux fois par jour. Celles qui s’étaient levées avant midi prenaient leur petit déjeuner ensemble, et aucune n’aurait manqué à leurs rendez-vous d’après souper, où elles bavardaient généralement jusqu’à ce que le sommeil les gagne et que chacune rentre chez elle. Leur grand plaisir était de médire sur toutes leurs fréquentations, ou d’échanger des ragots sur les grands noms du temps : « Savez-vous que le baron d’A* s’est entiché d’une danseuse de l’Opéra ? Il rampe devant elle, qui sait en profiter pour se faire offrir toutes les choses dont, pourtant, aucune fille du peuple n’a besoin. C’est d’un drôle ! ». « Madame de T** a quitté Paris pour six mois : son amant l’aura faite grosse et voilà qu’elle part enfanter à la campagne ! Songe-t-elle vraiment que Paris ne le saura pas ?».

Lorsqu’elles ne pouvaient pas se voir, elles échangeaient des billets, qu’elles confiaient à des porteurs. Célestine avait un forfait confortable qui lui permettait d’envoyer cent billets de 140 caractères chaque jour. Si elle dépassait le nombre, le serviteur refusait tout simplement de se charger du transport, sans risque de dépassement. La mère de Célestine avait décidé de souscrire ce forfait après une facture exagérée qui avait valu à la jeune femme une conversation aussi désagréable que banale : « je ne peux pas te faire confiance », « avec ce que je gagne à l’hôpital », « et puis ton père qui paie la pension quand ça le chante »« et sa pouffiasse qui trouve qu’il me donne déjà trop », « quand tu ne vivras plus sous mon toit et que tu auras un emploi stable, tu dépenseras ton argent comme tu le voudras », etc.

Elle savait qu’elle n’était pas à plaindre : ses trois amies avaient des forfaits plus restrictifs que le sien et leurs parents étaient plutôt plus sévères. Même s’il lui arrivait de piquer des crises et même si elle passait son temps à se plaindre de sa « daronne », elle savait bien que sa mère l’aimait beaucoup et que c’était pour son bien qu’elle s’inquiétait parfois de voir sa fille passer tant de temps au XVIIIe siècle et si peu à éplucher les journaux d’annonces d’emploi.

Surprise ! (1992)

(une nouvelle que j’ai écrit il y a vingt-trois ans, retrouvée, scannée, corrigée. Pour bien faire, il faudrait la reprendre et l’améliorer, mais ça sera pour une autre fois)

Je n’aime pas les surprises. Pas du tout. C’est pour ça que jusqu’ici, je n’avais eu aucune envie d’ouvrir la caisse. Le vieux du labo m’avait répondu : «vous verrez, vous serez drôlement surpris ! drôlement !». Il avait un air drôle, en me disant ça. J’avais demandé «c’est quoi cette surprise ?», mais le directeur avait fait un geste pour que le vieux se taise, avant de me dire à moi : «c’est une surprise et c’est top secret, top secret absolument !… Si on vous dit ce que c’est, ça ne sera plus une surprise, forcément».
Forcément.

Tout ce que j’en savais, c’était ça : on avait mis dans la navette une caisse qui s’ouvrirait deux cent jours exactement après le décollage. C’était il y a un peu moins de deux cent jours, et à en croire la minuterie, «ça» aura lieu d’ici une trentaine de minutes.

J’aime si peu les surprises que j’en deviens paranoïaque. Je ne sais pas pourquoi, mais la minuterie de la caisse me rappelle la minuterie d’une bombe. Évidemment, je vois mal pourquoi bousiller un programme de deux milliards avec une bombe, qui, à voir la caisse, pèserait au moins deux cent kilos

Je me sens complètement stupide à regarder cette caisse, du coup, ça me rappelle tout un tas de trucs idiots, mais d’un autre coté, je n’ai vraiment aucune envie de rigoler.

Réfléchissons : je teste un programme ultra secret, top secret, qu’ils avaient dit Une caisse de deux cent kilos, ultra secrète ? Une sonde spatiale ? ridicule ! je ne pourrais pas la faire sortir de la navette, il n’y a pas d’ouverture suffisante.

Ah… C’est dans douze minutes.

Nerveux. Je vais faire une partie de Pac-man. Ca ne me détendra pas, mais au moins, ça occupe.

Je me demande ce que c’est, ce jeu, Pac-man … enfin, je veux dire je me demande d’où ils la sortent, cette histoire d’enzymes gloutons, de labyrinthes, de pastilles jaunes et de cerises-bonus. Ça ne ressemble à rien de ce qu’on trouve dans la nature, du moins pas à notre échelle, parce que bien sûr, ça rappelle les globules, lymphocytes et tout le toutim.

Sept minutes J’ai trouvé ! Dans la caisse, il y a un Pac-man ! Pas exactement un Pac-man, évidemment, mais quelque chose du genre, je veux dire un monstre, ou plutôt, un robot, une machine programmée pour me mettre en pièces, pour me désintégrer, pour me réduire en compote. Pourquoi me faire ça mais c’est évident : pour tester leur robot-monstre en apesanteur, ou pour évaluer la résistance du corps humain devant…

Cinq minutes ! Je disais ça pour rire, en fait ; deux cent jours dans l’espace rend un peu fêlé ! c’est l’ennui, c’est normal Quatre minutes. J’ai les foies, j’y tiens plus. Trois. Je déteste. Deux. Je déteste, je déteste, je déteste les surprises. Une. Calmons nous un peu.

Le compteur indiqua : «Zéro», et «ça» eut lieu. J’eus tout juste le temps de m’écarter pour ne pas recevoir un des côtés de la caisse sur le pied quand elle s’est ouverte. Recroquevillé les genoux sous son menton, un robot en position de fœtus entourait ses jambes de ses bras synthétiques. Un robot Humanoïde ! bien sûr, on n’aurait pas pu le confondre avec un humain, mais tout était fait pour qu’il y ressemble, dans la forme globale en tous cas, mais pas du tout pour la texture : un amas multicolore de matériaux composites, silicone, rilsan et vinyle à vue de nez. On aurait cru un gag : ses yeux, subitement, émirent de la lumière rouge, exactement comme dans la science fiction des années quarante où l’on ne pouvait poser un pied sur mars sans être accueilli par des robots, qui, mauvais hôtes, vous donnaient le sentiment d’être des intrus en vous bombardant – par les yeux – de rayons cosmicosismiques.

Deuxième phase. Le robot déploie ses jambes et commence à se lever, très doucement. Je suppose que cette lenteur a été calculée pour qu’il garde les pieds sur le sol, et n’aille pas — micropesanteur oblige — traverser la soute. Les calculs étaient mauvais. Le robot, continuant sa lente élongation, quitta le sol ferme pour aller, lentement, très lentement, vers le plafond. Subitement, il émit une musique. Un extrait des quatre saisons rendu méconnaissable ici par un enregistrement déplorable et aussi parce que son synthé était de la dernière qualité, à tel point qu’on aurait cru entendre le répondeur téléphonique de l’imprimerie de mon père. Du coup, à voir ce robot débile monter lentement vers le plafond, clignotant des yeux et jouant très mal Vivaldi, je ne pouvais m’empêcher de penser à un ascenseur un de ces ascenseurs qui font de la musique.

Cela dit, j’adore Vivaldi. Le vieux du labo le sait. Le directeur le sait aussi. Je suppose donc que c’était pour me faire plaisir. Changement. La musique S’arrête net, exactement comme le fait un répondeur téléphonique, et d’une voix très forte et métallique, le robot lance : «JOYEUX ANNIVERSAIRE !» «JOYEUX ANNIVERSAIRE !» «JOYEUX ANNIVERSAIRE !»

Anniversaire ? C’est_ mon anniversaire ? J’essaye de me souvenir, je vérifie …. oui, c’est exactement le jour de mon anniversaire.

Juste avant de se cogner au plafond, l’automate demande : «Com-ment allez vous ? Bien j’espère …» il se cogne et entame une lente descente vers le sol «Je suis très heureux de vous avoir vu. Nous avons fait bon voyage, n’est-ce pas ? Eh bien, je crois que je vais retourner dans ma boite, à présent. Ma compagnie vous aura fait plaisir, je sup-pose ? Vous ne vous sentirez plus jamais seul, car je reviendrais souvent vous voir ! Voulez-vous m’aider à refermer ma boite ?…» En disant cela, le robot commençait à reprendre sa position accroupie. Il ne se rendait pas compte. qu’il était à deux mètres cinquante de sa boite. D’un petit coup de pied, je montai le chercher, et, comme il me le demandait je refermai sa boite. Juste avant que je pose le couvercle, il dit : «… au revoir, à bientôt. Merci de votre aide. Permettez qu’à nouveau je vous souhaite un joyeux. anniversaire !»

Ses yeux s’éteignirent et je refermai le couvercle. Quelques minutes plus tard, je reçus un message de la base spatiale : l’équipe au grand complet me souhaitait elle aussi un joyeux anniversaire et voulait savoir ce que j’avais pensé de la surprise, laquelle aurait coûté fort cher, m’apprit-on, si les chercheurs, ingénieurs, et ouvriers n’avaient spontanément décidé de ne pas facturer les heures qu’ils avaient consacrées à mettre au point et construire le robot. Touchant. je les remerciai vivement : j’avais vraiment les larmes aux yeux., et je n’osai donc pas leur parler des petits défauts de leur cadeau.

Le robot fit à nouveau parler de lui six semaines plus tard. Sans prévenir, il fit un petit bruit, un «ponk !» étouffé. Sa boite était coincée. De la lumière rouge perçait par les fentes, et en tendant l’oreille j’entendis distinctement la musique, puis sa voix «Joyeux Noël ! Joyeux Noël ! il est exactement Minuit ! Joyeux Noël ! …» puis, un peu plus tard : «…Voulez-vous bien m’aider à refermer ma boite, s’il vous plaît ? Merci, à bientôt».

J’essayai plusieurs fois de desceller cette satanée boite, mais à dire vrai, j’étais incapable de me souvenir comment je l’avais fermée. Depuis, à chaque anniversaire, jour de l’an, fête nationale, et dieu sait quoi, ce stupide robot, coincé dans sa caisse, se cogne la tête, joue mal Vivaldi et déclame des imbécillités. je ne le supporte plus ! J’ai bien eu l’idée de le balancer dans le vide, mais sa caisse est juste un tout petit peu trop grosse pour passer par le sas. Je n’ose pas dire à ceux d’en bas que le temps et le travail qu’ils ont dépensé pour moi réussit juste à me donner le cafard. Et ce n’est pas tout. Depuis hier, mon siège grince.

Le caillou, Jésus, le pape et tous les saints


caillou(en fouillant mes archives, je tombe sur ce court texte imprimé avec une imprimante matricielle et daté de décembre 1991. J’aurais pu changer la ponctuation et une partie du vocabulaire, qui ne ressemblent plus à ma manière d’écrire aujourd’hui, mais j’ai préféré laisser le texte tel qu’il a été écrit à l’époque. Je ne pense pas qu’il y ait un sens profond à chercher)

Un caillou sur le bord d’un chemin, et qui était persuadé d’être une montgolfière, vit passer près de lui le pape, Jésus Christ et tous les saints. Le caillou, croyant que ces hommes n’étaient rien d’autre que des hommes comme les autres, espérait secrètement que l’un d’entre eux déciderait de monter dans la nacelle – puisqu’une montgolfière a une nacelle – et qu’ainsi ils s’envoileraient. Ici, je dois m’arrêter pour signaler que les cailloux – celui-ci du moins – s’imaginent que ce qui fait voler une montgolfière n’est pas l’air chaud qui gonfle la toile mais l’homme dans la nacelle. Le miracle survint lorsque Jésus posa son doux regard sur le caillou qui venait justement de frapper (sans bouger, pourtant) l’ongle incarné du gros orteil du messie (Jésus marche pieds nus). Le sauveur prit le caillou dans sa main, puis le jeta le plus haut qu’il pût (Habituellement, on jette les cailloux horizontalement, mais pour Jésus, c’est vers le haut), au cri magique de « Père ! je veux des chaussures ! ». Le caillou retomba sur la tête de Saint-Pierre, qui en fut fâché, ce qui déclencha un débat musclé entre le sauveur, Saint-Pierre, le pape et tous les saints.

Le caillou réfléchit un peu. Tout, depuis sa rencontre avec le Messie avait changé. Il savait maintenant (lui le caillou des chemins peu fréquentés, lui par conséquent inculte et ignorant) que l’on pouvait voler sans qu’un homme montât dans une nacelle. Il suffisait donc de dire « Père, je veux des chaussures », et c’était tout. Il essaya de prononcer la phrase plusieurs jours et plusieurs nuits durant, mais rien n’y fit, les cailloux ne parlent pas. Il essaya bien de pleurer mais pas une larme ne coula sur les joues qu’il n’avait pas. Ce fut pour lui l’âge de raison. Il n’était qu’ un caillou, et enfin il le savait. il voulut prêcher, expliquer à tous les cailloux qu’ils n’étaient que des cailloux, mais il en fut incapable physiquement, et quand bien même il aurait pu le faire, les autres ne l’auraient pas écouté : ils n’écoutent qu’eux-mêmes et se persuadent en leur for intérieur qu’ils sont des montgolfières.
En fait, ce ne sont que des cailloux.