Il sera parmi nous

Daniel Schneidermann annonce sur Arrêt sur Images avoir mis la main sur le texte du discours à venir d’Emmanuel Macron. Il doit s’agir d’un pré-brouillon car la version que je tiens d’une source fiable est légèrement différente.

Françaises, Français, mes chers compatriotes,

J’ai décidé ce soir de m’adresser à vous car j’entends votre inquiétude, et si je le fais aujourd’hui vêtu du même gilet jaune que celui que vous portez1 dans votre quotidien, c’est pour que vous compreniez que je suis avec vous, parmi vous, que je partage votre colère face à la lenteur des réformes dont la France a besoin et qui ont été repoussées depuis trop longtemps. Comme on ne vous la fait pas, à vous, je sais que vous ne vous contenterez plus de mesurettes symboliques et technocratiques telles que la suppression de la suppression de l’Impôt sur la Fortune, je sais que vous attendez bien plus, que vous attendez que je frappe un grand coup, car la France a besoin d’un nouveau souffle, elle a besoin d’espérance, et c’est cette espérance que moi [pause : 2 secondes, regard face caméra], je veux vous amener. Je ne vais pas détailler la teneur des mesures que je m’apprête à prendre, car une telle énumération vous ennuierait vite et je ne voudrais pas que vous croyiez avoir face à vous, une fois de plus, un politicien qui cherche à vous embrouiller en profitant de votre faible capacité d’attention. Non, ces mesures, je veux que vous les compreniez avec le cœur, que vous ressentiez au tréfonds de votre être la bonne nouvelle qu’elles constituent2.

Le fonctionnaire de police qui a étranglé à Nantes le 17 novembre un gilet jaune portant un masque représentant mon visage sera mis à pied pour atteinte à l’image du président de la République.

Je tiens pour finir à remercier les forces de l’ordre qui ont fait preuve d’un sang-froid exemplaire face à des émeutiers pilotés par le Kremlin dans l’intention de tuer, et qui sont rentrés chez eux plus bleus que jaunes, bien fait ! Une enquête sera diligentée afin de comprendre comment Internet vous a manipulés et vous a fait croire que vous étiez à plaindre.

Si vous n’êtes pas contents, je vire Édouard Philippe et je mets Sarkozy à la place. C’est vraiment ce que vous voulez ? À bon entendeur, salut !

[Regard menaçant. Marseillaise, jouée lentement avec un orgue de type « paroisse de moins de 1000 âmes ». Cut, l’image du bureau du président est remplacée par une vieille photo de l’Élysée]

  1. Du fait de la rupture de stock des gilets jaunes réglementaires, celui-ci est une pièce à conviction du procès à venir de Julien Coupat, il a été prêté par la Préfecture. []
  2. Comme l’écrivait Saint-Exupéry, « Le mouton que tu veux est dans la boite ». Et comme le disait le physicien Erwin Schrödinger, reprenant approximativement une pensée du Cardinal de Retz sur les vertus de l’ambiguïté, « Vaut peut-être mieux pas ouvrir cette boîte ». []

Guerres de régions

Gare du Nord.

« — Bonjour, j’aimerais un aller pour Compiègne par le prochain train, et un billet ouvert pour le retour.
– Ce que vous appelez « billet ouvert », ça n’existe pas.
– Mais si !
– Mais non. Vous voulez un billet valable pendant sept jours et utilisable à n’importe quelle heure.
– Oui, voilà, c’est ce que je veux
– En bien ça existe en Intercités, mais pas en TER.
– Et qu’est ce que ça change ?
– Ce ne sont pas les mêmes trains.
– Mais c’est la même ligne, non ?
– Oui.
– Ben alors ?
– Alors les Intercités c’est la SNCF, tandis que les TER c’est privé. Enfin c’est financé par la région. Ce ne sont pas les mêmes horaires.
– Mais pour la Normandie je peux prendre un billet ouvert !
– Non monsieur, ce que je vous explique c’est que ça n’existe pas.
– J’en ai pris un la semaine dernière !
– C’était un Intercités.
– Ah.
– Vous êtes en Normandie sur Deauville ?
– Non, le Havre.
– Ah, tant mieux pour vous, parce que sur Deauville ils font n’importe quoi. Il y a des travaux mais ils savent jamais à l’avance alors une fois sur deux c’est fermé à la réservation. »

Je tends ma carte Grand voyageur

« — Ah, désolé, ça n’est pas comptabilisé pour les billets TER. Pareil avec une carte senior, la région n’est pas tenue de respecter les mêmes règles que la SNCF. »

Je paie

« — Je vous ai peut être expliqué trop de choses.
– Non non, c’est intéressant.»

Billet ouvert

Après mon histoire de e-billet, je me suis dit que j’allais acheter mon prochain aller-retour au guichet en spécifiant bien que je voulais, pour le retour, un billet dit « ouvert », c’est à dire un billet au tarif plein mais pouvant être validé dans n’importe quel train, ce qui était jusque récemment le billet standard. En faisant la queue, j’ai vu une affiche qui vantait le caractère pratique du « e-billet », pourtant si contraignant pour les usagers. La SNCF fait souvent croire que la régression d’une offre est une bonne nouvelle pour l’usager, ce qui est passablement malhonnête. Je me souviens, dans le registre, qu’on m’avait une fois envoyé une toute nouvelle carte « Grand voyageur » accompagnée d’une lettre qui me félicitait d’avoir vu mon offre évoluer de « Grand voyageur plus » à « Grand voyageur ». Ça signifiait juste que je rétrogradais, mais tel que c’était écrit, j’avais gagné le gros lot. Plusieurs grandes entreprises publiques d’autrefois (La Poste, la SNCF, EDF, GDF, France Télécom) me donnent cette déplaisante et triste impression de tenter de piéger leurs usagers à coup de nouveaux contrats à astérisques et mentions en corps 8 grâce auxquels ils s’extraient des réglementations politiques qui en faisaient jusqu’ici des services publics.
Le guichetier à qui j’ai demandé mon billet était bien de cet avis.

« — [appelant sa voisine :] Rhalala, je me rappelle plus, c’est quoi le code pour les billets ouvert maintenant ?
— En « Grand voyageur » tu veux dire ? 
— Oui c’est ça
— Euh, attends voir, il faut que tu tapes F46 [j’invente, je me souviens juste que ça commençait par F]
— Ils sont chiants ! [puis s’adressant à moi :] Non parce qu’ils veulent plus des billets ouverts, ils font tout pour que ça soit dur à faire, ils changent les codes tout le temps ! Et ça n’a rien à voir avec la concurrence, hein, faut pas croire ce qu’ils disent, en fait c’est les régions et la SNCF qui se tirent la bourre, parce que c’est des lignes pas rentables. Enfin pas rentables en termes d’argent, ça fait pas de bénéfices, mais c’est pour ça qu’on paie nos impôts, non ? Ça sert à quelque chose, c’est rentable autrement, c’est rentable parce que ça rend un service, les gens prennent le train. Non ? 
—  Si si !
— Avant on prenait le billet à l’avance, il était valable deux mois ! Ça a beaucoup changé tout ça.

[je paie, il glisse le retour « ouvert » et l’aller imminent dans une pochette qu’il me tend]
—  Voie dix-neuf, vous avez cinq minutes ! »

S’habituer à la concurrence

Le Havre. J’avais un billet pour rejoindre Paris par le train de 18 heures, mais je pouvais embarquer dès 17 heures. Mon billet n’est pas un billet à tarif spécial, c’est un billet normal, que je peux à tout moment échanger. Mais encore faut-il en avoir le temps. Voyant les contrôleurs à l’entrée du quai, j’ai couru leur demander si je pouvais monter dans le train avec un billet pour le train d’après (que j’avais déjà composté).
« — Nous sommes encore un service public, je n’ai pas le droit de vous empêcher de montrer dans le train.
— D’accord… ?
— Mais une fois en route, je serais en droit de vous demander de régler un supplément de quinze euros.
— Ah. Mais pourtant c’est un billet normal, pas un billet « preum’s », hein, regardez… C’est exactement pareil, finalement.
— Ah non, ce n’est pas pareil, c’est e-billet.
— Mais pas du tout, je l’ai acheté en gare !
— Mais si, mais si, regardez, c’est un e-billet.

— Ah oui. C’est marqué. Mais qu’est-ce que ça veut dire ?
— En fait c’est pour vous habituer à la concurrence. Parce que là c’est la SNCF, mais un jour, selon les horaires, ça sera peut-être un train allemand, ou italien. »

J’ai eu le temps de changer mon billet et de prendre ce train. Mais je me rappelle de l’époque où un billet « Intercités » était valable trois semaines après sa date de départ prévu, puis une semaine seulement. Et il y a encore quelques mois les contrôleurs disaient (règlement ou tolérance de leur part, je ne sais pas) qu’on pouvait sans problème prendre le train d’avant ou d’après.
Et à présent, puisqu’il est « e-« , quoique ça veuille dire1, le billet n’est valable que pour l’horaire prévu, même dans un train vide. Tout ça pour nous préparer à l’usine à gaz que promet d’être train ouvert à la concurrence.

  1. Selon le Wiktionnaire, e- signifie (Électronique) Lié à l’électronique et en particulier à Internet. []

Je le voyais déjà en haut de l’affiche

Le gars devait avoir la quarantaine, et une dégaine de rescapé des années 1970, avec moustache, cheveux longs, jean’s fatigué, bottes et guitare.
On était en 1985. Il est entré dans le métro, dans une station aérienne de la ligne Charles-de-Gaulle-Nation-Sud. La Motte-Piquet, peut-être. Je ne sais plus.
Il a commencé à chanter.
Il nous parlait d’un temps que les moins de vingt ans ne pouvaient pas connaître, ce temps où Montmartre accrochait ses lilas jusque sous les fenêtres. Une belle histoire, lui qui passait des nuits à son chevalet à retoucher le galbe d’un sein, elle qui posait nue, ils crevaient de faim mais hé, ils avaient l’amour, et au matin, ils s’asseyaient enfin devant un café-crème.
Fallait-il qu’ils s’aiment et qu’ils aiment la vie !

Rien à voir mais la photo est d’époque.

J’ai trouvé cette chanson merveilleuse, incroyablement bien écrite, émouvante, nostalgique, forte. Moi aussi je trouvais qu’aujourd’hui Montmartre semblait triste avec ses lilas morts, ses touristes et ses junkies.
Quand ce chanteur de métro, un gars tout simple ma foi, a fini de chanter, je suis allé lui donner une pièce : dix francs.  C’est ce que j’avais sur moi, et ça me coûtait vraiment, je me privais de mes gauloises et de mon repas de midi, mais je n’avais pas de monnaie et j’avais vraiment aimé sa chanson.
Longtemps j’ai espéré le revoir, pour lui dire qu’il avait assez usé ses bottes dans le métro, pour essayer de le convaincre d’aller tenter sa chance auprès des maisons de disques.

Les jeunes sont de plus en plus bêtes

Comme ça, sans raison, j’ai allumé la télévision. C’était le journal de vingt heures sur TF1, et le sujet était la baisse du quotient intellectuel : allons-nous vers Idiocracy ? (cité  au cours du documentaire).

Un constat : les gens très intelligents vont siroter des jus de fruit dans des bars vides.

Le sujet s’ouvre sur une conversation de membres du club Mensa (le club des gens qui ont un QI supérieur à 130 et qui veulent être membres du club des gens qui ont un QI supérieur à 130).
On commence par nous dire qu’ils parlent tous en même temps, très vite, que c’est normal si on se sent perdus, nous les simples spectateurs de TF1. Pourtant leur conversation ressemble surtout à une conversation, et si elle n’est pas intelligible c’est sans doute avant tout parce que la voix off couvre les voix. Les membres du club expliquent qu’avec eux tout va très vite, qu’ils ont une pensée très très divergente, que ça fuse dans tous les sens.
À ce stade, je crois, le spectateur est déjà écrasé : ça a l’air bien fatiguant, d’être plus intelligent que la moyenne. On ne se sent pas tellement concerné, donc, lorsque la séquence est conclue par cette question : le club Mensa parviendra-t-il toujours à recruter dans le futur ?

C’est le moment de demander à des gens qui travaillent en blouse blanche, à des chercheurs et à des universitaires, en commençant par ceux qui vont nous donner un petit frisson d’angoisse en nous expliquant que les perturbateurs endocriniens qui sont partout agissent sur le développement des neurones et sont susceptibles de l’altérer. Les schémas nous rassurent cependant immédiatement : on voit le ventre d’une femme enceinte, on voit un enfant, mais pas d’adultes en âge de regarder le JT de TF1 : la baisse des capacités intellectuelles, c’est les jeunes, hé, c’est pas nous !

On se sent encore plus rassuré lorsqu’une nouvelle brochette de savants, spécialisés dans la science de l’évaluation du quotient intellectuel, cette fois, nous explique qu’en fait ce n’est pas tant qu’on s’abêtisse, le problème, c’est plutôt qu’on plafonne : de même que les populations cessent de grandir dans les pays développés, l’intelligence cesse de progresser, mais le potentiel de notre cerveau reste le même et n’a d’ailleurs pas varié depuis le paléolithique.
Ouf !

«— Bon maintenant est-ce que vous pouvez vous mettre comme ça, une fesse sur la table, pour montrer un écran à cette demoiselle en faisant semblant de lui expliquer un truc ?
— mais je dois lui expliquer quoi ?
— vous inquiétez pas, dites n’importe quoi, ça sera couvert par le commentaire, mettez juste votre doigt sur l’écran »

Arrive le moment de la conclusion du sujet :

« Trop d’écrans, moins d’éducation, un environnement dégradé auront-ils raison de notre intelligence ? Impossible à dire aujourd’hui mais pas question de baisser la garde, bien au contraire. »

On ne sait pas trop ce que la dame entend par « pas question de baisser la garde » (au moment où elle dit ça on voit un jeune chercheur manipuler une pipette…).
On se demande d’où sortent « trop d’écrans » et « moins d’éducation », car s’il s’est trouvé des scientifiques pour évoquer les problèmes environnementaux comme l’exposition aux perturbateurs endocriniens, aucun n’a parlé ni des écrans, ni d’un manque d’éducation, mais comme c’est ce que les auteurs du sujet et/ou ses téléspectateurs veulent entendre, eh bien on l’évoque, sous forme pseudo-interrogative.
Ah ben oui dis donc ça doit être ça, les jeunes d’aujourd’hui passent leur vie sur des écrans et à l’école on leur apprends plus les départements, ou peut-être que si mais on leur apprend pas bien, avec cette méthode globale et Wikipédia et les calculatrices et la réforme de l’orthographe et tout et tout.

Il est bien entendu que par « trop d’écrans », on ne parle pas de la télévision, comme l’écran que le spectateur est en train de regarder, mais des smartphones et des tablettes. Sur des smartphones, on voit rapidement le jeu 2048 et puis Facebook. Sur la tablette, le logiciel Scratch, qui sert à enseigner les fondamentaux de la programmation informatique aux enfants notamment.

Nous voilà complètement rassurés : ce sont les jeunes générations qui sont bêtes, et même leur intelligence, tout ce qui nous dépasse, comme la manipulation des réseaux sociaux, les jeux incompréhensibles ou la programmation, rend stupide.

Un peu plus tard dans le même journal télévisé, on nous montre des recherches sur la croissance des plantes dans des fermes aquatiques. Chaque plant de fraises se trouve sous un dôme qui coûte dix mille euros, mais il pousse quatre fois plus rapidement, alors c’est peut-être la solution à la démographie galopante puisque, nous dit-on, en 2050 (année que n’atteindront pas tous les spectateurs actuels de TF1) il faudra nourrir neuf milliards d’êtres humains.

Ouf ! Encore sauvés, quoi, les problèmes des jeunes du futur sont presque déjà résolus. À se demander, quand même, si la crise de l’intelligence n’est pas liée au fait que le journal télévisé prend parfois un peu les gens pour des idiots.

BlockAd

Le Wifi de la Gare Saint-Lazare m’annonce que je vais devoir regarder une publicité avant de m’autoriser à profiter de sa connexion. Cette connexion est mise à ma disposition par la SNCF, société dont je suis actionnaire comme tous les français, auprès de laquelle je souscris un abonnement grandes lignes annuel, un abonnement banlieue mensuel, chez qui j’ai une carte dite « Grand Voyageur », et à qui j’achète chaque année une cinquantaine d’allers-retours grande ligne.

Bref, je suis un client de la SNCF, mais non, il faut encore qu’on essaie de me rentabiliser jusqu’au bout, qu’on exploite jusqu’aux dernières miettes de mon attention : pendant que le site « cherche les prix disponibles » il me demande de patienter, et pour agrémenter mon attente, il me montre une publicité. Et ce n’est pas juste pour me distraire, car il ne me demande pas mon avis.
Ce temps d’attente n’est pas déterminé par la durée nécessaire pour interroger la base de données (on peut remarquer à d’autres moment que cette opération ne dure qu’une ou deux seconde), mais est calibré pour que j’aie le temps de lire le contenu de la publicité. Combien ça rapporte ? Sans doute une infime fraction de centime à chaque fois.

Avec la publicité qui autorise à accéder gratuitement au Wifi, ce matin, je suis tombé sur un cas plus consternant encore, mais certainement pas rare : la publicité qui empêche d’accéder à un contenu. Cette fois, la publicité est annoncée, promise, mais il ne se passe rien. J’ai éteint le wifi, je me suis reconnecté, j’ai attendu, mais rien, une page vide : tant que la publicité n’est pas passée, on m’interdit d’accéder au service, alors si pour une raison quelconque (par exemple un script codé un peu vite) la publicité ne se lance pas, je n’accède à rien ! Belle métaphore du caractère nuisible et ridicule de l’avidité.