C’était Chloé F*

Le Havre. Mon train est à quai pour encore quelques minutes.
Une adolescente fluette d’une quinzaine d’années, aux cheveux très blonds, presque blancs, passe dans l’allée du wagon d’un pas décidé et lourd, étonnamment lourd, en fait, pour son gabarit, car je doute qu’elle atteigne quarante kilos. Je la vois sur la plate-forme qui crie quelque chose que je n’entends pas bien en direction d’une personne qui se trouve à l’extérieur. Elle passe le sas et continue à courir dans le wagon suivant. Je la perds de vue. Le train part. Quelques minutes plus tard, elle revient en sens inverse du même pas énergique et sonore et s’assoit juste derrière moi, devant les sièges d’une femme et de ses deux enfants. Elle leur parle, j’imagine qu’ils ont un lien peut-être familial. Je lis un peu puis je m’endors.

à Yvetot je suis réveillé par du chahut et beaucoup de confusion. Un bref cri de douleur, un « hé ! » ou un « aïe ! », et des insultes : « connasse ! pouffiasse ! t’es précoce ! ». L’adolescente fonce dans l’allée en faisant un doigt d’honneur, tournant finalement la tête pour crier « t’es une salope ! ». Elle sort du train qui repart presque aussitôt. J’essaie de l’apercevoir sur le quai mais elle a disparu.
En passant, elle a frappé la tête de la jeune fille qui se trouve derrière moi. Sa mère se demande surtout ce qu’elle a jeté : « C’est un papier ? C’est quoi ? Oh, c’est un préservatif ! Elle t’a jeté un préservatif ! ». Le fils, maigrichon avec une houpette blonde, des taches de rousseur et un survêtement noir synthétique, regrette son manque de présence d’esprit, il explique qu’il aurait pu faire un croche-pattes à la jeune malpolie, pour qu’elle tombe. Ni sa sœur ni sa mère ne relèvent son propos, alors il le répète plusieurs fois. La mère répète : « un préservatif ! ». Sa fille explique : « C’est Chloé F*, c’est une cassos, l’autre jour elle m’a traitée de cassos ! ».
« — Bon, vas sur Facebook ! Ça me plait pas trop, cette histoire ! Elle va voir ! Je ne vais pas en rester là, c’est moi qui te le dis ! Je vais la défoncer, j’ai pas dit mon dernier mot ! ».
Apparemment, Facebook ne fonctionne pas : entre Yvetot et Rouen on capte pas bien. Le garçon continue de regretter à voix haute de ne pas avoir pensé à faire un croche-pattes. À Rouen, la petite famille descend.

La question du renouvellement du lectorat

Un couple vraiment très âgé interroge un vendeur de la Fédération Nationale d’achats des cadres. C’est la dame qui parle.

« Je cherche un livre, vous allez rire, je ne me rappelle plus du tout du nom. J’en ai lu vingt-neuf et il me manque le trentième mais je ne sais pas du tout commen ça s’appelle !

— C’est une bande dessinée ?

— Oui oui, exactement

— (l’homme qui l’accompagne) : C’est… il y a son père… Et puis euh…

— (le vendeur, très perspicace) : Ce ne serait pas Largo Winch par hasard ?

— Comment vous dites ?

— Largo Winch !

— Ah mais oui ! Exactement ! C’est ça ! Il me faut le trentième, j’ai lu les vingt-neuf autres mais je n’ai pas lu le trentième.

— Ah c’est pas arrivé jusque là, la série s’est arrêté au vingtième tome

— Ah bon ? Vraiment ?

— Oui.

— Ah, j’ai déjà dû le lire alors

— Euh… oui »

Je les ai retrouvés un peu plus tard à la caisse, avec le soixantième tome de la série Les Tuniques Bleues.

Mes trois jours

J’ai repoussé mon service national aussi longtemps que je l’ai pu, mais j’ai vite constaté que les dispenses accordées aux gens effectuant des études de longues durée concernaient les étudiants en médecine plutôt que les étudiants aux Beaux-arts, fussent-ils ceux de Paris.
J’ai le souvenir de l’angoisse des papiers militaires : toute enveloppe bleu-blanc-rouge un peu bizarre que je trouvais dans ma boite me tétanisait et je me demande, au delà de tout ce qu’il symbolise d’autre, si ce n’est pas cette période de ma vie qui m’a rendu le drapeau de mon pays si antipathique.
Un jour, j’ai reçu ma convocation aux « trois jours » : je devais me présenter à la gare de Blois un matin d’hiver à une certaine heure, on me fournissait un titre à présenter aux agents SNCF qui me dispensait d’acheter mon billet.
Un ami un peu plus âgé m’avait expliqué son astuce pour être réformé P31 : il avait passé un mois dans le noir, à ne se nourrir que de pain et de café. En arrivant devant le psychologue, il était dans un tel état nerveux qu’il avait été réformé aussitôt2. Un autre, enfant de grands bourgeois qui avait préparé avec un avocat son dossier pour être exempté m’avait dit qu’il fallait absolument cocher « oui » à la question « avez-vous déjà consommé de la drogue ? », car c’était la garantie d’avoir un entretien avec le psychologue3. J’étais bien résolu à adopter un comportement asocial, en n’adressant la parole à personne, afin qu’on décide que je serais une menace pour l’ambiance de la chambrée, à tendances suicidaires et dépressives. J’avais néanmoins un plan B – il faut toujours un plan B –, que m’avait soufflé l’émission Thalassa : il existait en France des « peintres de la Marine », qui peignaient de beaux paysages marins et des bateaux de guerre, et je me voyais bien effectuer un service national de ce genre, voyageant de port en port, de bâtiment en bâtiment, avec mon chevalet et mes huiles. Si on ne m’exemptait pas, c’est la position que je réclamerais.

Je n’ai plus que des impressions assez confuses de la suite, ou plutôt, je ne m’en remémore que des épisodes épars, dénués de chronologie et non reliés : comment sommes-nous passés de la gare à la caserne ? En car ? Je me souviens d’un petit costaud au crâne ras, sans doute pas plus vieux que nous, qui nous avait accueilli en aboyant des instructions qui semblaient troubler tout le monde : si on était ceci (mois de naissance ? initiale ? numéro pair ? Je ne sais plus) on allait à droite, si on était ça, on devait suivre le type de gauche. Plusieurs fois, la difficulté du groupe à comprendre les procédures m’inquiétait, je me demandais si j’avais raté un piège quelconque, car comment expliquer sinon que la quarantaine de personnes (peut-être bien plus, je ne me souviens plus) avec qui je me trouvais n’avait pas l’air de tout comprendre ? J’allais vite le découvrir.
La matinée commençait par un test de « niveau général » qui était essentiellement un test d’intelligence (suites de nombres ou de figures à compléter, engrenages à faire tourner mentalement,…) mais où plusieurs questions permettaient aussi de jauger le niveau de vocabulaire des personnes évaluées. Je me souviens qu’il fallait trouver l’intrus entre les mots « laconique », « loquace » et « bavard », par exemple. Je connaissais la réponse, mais je n’en étais pas fier, le test me semblait un peu sournois car nombre des mots utilisés n’appartenaient pas au langage de la conversation courante, étaient rarement rencontrés à l’école et étaient (et restent) absents du vocabulaire des présentateurs de télévision. Bien que ne connaissant pas grand chose à la sociologie, il m’avait semblé assez clair que ce test distinguait ceux qui y participaient non seulement en fonction de leurs aptitudes logiques, mais aussi en fonction de leur milieu social et culturel d’extraction.
Dans la salle, certains semblaient nerveux, agités, ne comprenaient rien à ce qu’on leur demandait : ils auraient pu tenir la feuille à l’envers, ça n’aurait sans doute pas changé grand chose à la qualité de leurs réponses. Je voulais bien jouer les fous, les asociaux, les dépressifs, mais j’étais trop fier pour passer pour un imbécile, alors je me suis appliqué et même, je me suis pris au jeu et j’y ai pris un certain plaisir4. Je suis loin d’avoir pu répondre à toutes les questions mais je savais déjà que dans ce genre de test, on n’est pas censé pouvoir y arriver, que ce qui compte, c’est le nombre de bonnes réponses données dans un temps imparti. L’ami qui m’avait conseillé de ne vivre que de pain et de café m’avait dit qu’il avait eu la note de vingt, mais qu’il n’en tirait pas de fierté car il fallait, selon son opinion, être un peu idiot pour ne pas atteindre cette note maximale.
À un moment, nous devions traverser un bâtiment, en slip, pour subir une batterie des tests médicaux. Suivant le conseil d’un troisième ami, j’avais sur moi des boulettes de papier que j’étais prêt à avaler avant une radiographie pneumologique : cela causerait des taches suspectes, et on soupçonnerait un grave problème de santé5. Ça a très bien marché, on m’a fait revenir dans l’antique machine trois fois de suite, et j’ai alors cessé d’avaler des boules de papier, me disant que j’avais eu mon compte de rayons ionisants pour longtemps.
Comme je ne parlais à personne, j’écoutais les conversations. Nous nous étions tous fait remettre une carte sur laquelle se trouvaient notre nom et diverses informations, mais aussi nos résultats au test de Niveau Général. J’avais eu la note de vingt, comme prévu, ce qui me garantissait qu’on me proposerait une formation d’officier. À côté de moi, un gars semblait très fier d’avoir eu un quatorze alors que son camarade n’avait qu’un treize. L’un et l’autre ont regardé avec condescendance un troisième camarade qui semblait particulièrement fier et hilare de n’avoir eu que un sur vingt. Ces trois-là étaient à côté de moi dans la file. Arrivés devant l’ophtalmologue, on leur a montré des taches colorées en leur demandant : « qu’est-ce que vous voyez ? ». Si l’on n’était pas atteint de daltonisme, on était censé voir distinctement un chiffre. Les trois garçons sont passés sans comprendre ce qu’ils étaient censés voir, portant leur regard partout sauf là où il le fallait, demandant : « Hein ? Où ça ? » ; « Quoi ? Je vois rien ! ». Le médecin, blasé, ne leur a pas consacré trois seconde chacun : « C’est ça ! Suivant ! ».
Le garçon qui avait eu quatorze, le futé de la bande, a alors expliqué à son copain qui avait eu treize : « Tu vois, le psy, c’est ça, tu t’allonges deux minutes sur un divan et hop, cinq cent balles in the pocket, l’arnaque ! Moi je me fais pas avoir ». Le garçon qui avait eu treize a acquiescé en plissant les yeux tandis que celui qui avait eu un a eu un gloussement rauque et sonore : « Oh-ho, ouais ! ». Ces trois jeunes gens avaient passé un test de vue en étant persuadés d’être passés devant un psychologue. Le médecin, lui, avait sûrement noté sur sa feuille qu’il n’y avait rien à signaler, pensant sans doute avoir eu affaire à la vieille blague : « Quelles lettres lisez vous sur le panneau ? — Quel panneau ? — Réformé ! ».

Cet épisode et cent autres tout aussi absurdes m’ont donné une bonne humeur impossible à refréner, tout me faisait rire. Intérieurement, bien sûr, car je persistais à n’adresser la parole à personne.
Je me souviens d’un type qui devait mesurer un mètre cinquante. Chaque fois qu’un homme en uniforme le croisait, il lui disait, comme une excellente nouvelle : « Toi, mon gars, tu vas être réformé ! ». Mais comme on ne veut jamais ce que l’on a, l’appelé répondait avec agressivité que non, pas question, il allait faire son service et il serait dans la marine.
Le soir, j’ai testé les trois activités culturelles proposées pendant le temps de repos des encasernés : traîner dans une grande salle commune à fumer et à jouer au flipper ; aller à la bibliothèque (constituée d’une caisse contenant des romans de Gérard de Villiers) ; aller au cinéma où passait une copie très abîmée d’un film d’action américain que je n’ai pas regardé en entier. Pour beaucoup d’appelés le service militaire consistait essentiellement à mener cette vie de cloporte pendant dix mois.
L’ambiance de la chambrée était dissipée, un gars avait amené de l’herbe et faisait circuler un pétard. Un officier est entré, très en colère, il connaissait l’odeur, nous a expliqué que nous risquions la prison, qu’il fermait les yeux, que lui aussi il aimait rigoler, qu’il nous comprenait, qu’il avait presque notre âge, mais qu’il y avait des limites et que si on voulait rentrer chez nous avant plusieurs mois il fallait qu’on apprenne la discipline. Il nous a dit aussi qu’il quittait bientôt le service lui-même et qu’il ne voulait pas de problèmes. Les néons se sont éteints, et je me suis endormi au son de l’énervant cri-cri-cri du walkman de mon voisin.

Je n’avais jamais dormi sur un lit aussi dur, il n’était pas bourré de mousse, de laine ou de latex, mais peut-être de crin de palmier ou une matière du genre. Je ne m’étais pas senti sombrer, et je me suis éveillé aussitôt que les néons se sont rallumés — accompagnés du cri d’un soldat dans le couloir. On m’a servi du café dans un bol, à la louche, et j’ai mangé un bout de pain avec du beurre et de la confiture. Tout le monde regardait son petit déjeuner avec dégoût, mais je l’ai savouré comme une expérience dépaysante. J’avais passé une excellente nuit, j’étais d’une humeur encore plus joyeuse que la veille.
On ne m’a pas proposé d’entretien pour être officier : j’avais atteint la note qu’il fallait au test de Niveau Général, mais mes réponses à l’évaluation psychologique m’orientaient plutôt vers l’entretien avec le psychologue, et c’était l’un ou l’autre. Dans la salle d’attente, un garçon m’a montré sa radiographie du genou : il avait eu un accident de moto, on ne voyait que des clous, des vis, des ressorts, on aurait dit un rayogramme par Man Ray. Il espérait que ça lui permettrait d’être dispensé.
Le psychologue m’a accueilli avec un air excédé : il était persuadé que je n’avais pas de problème de drogue, et l’air mélancolique que je tentais de composer ne semblait pas beaucoup le convaincre de mes tendances dépressives ou suicidaires. Je lui ai expliqué que j’allais avoir un enfant, ce que je ne savais que depuis un mois, que je venais de commencer mes études supérieures, que je n’avais pas de revenus, et que tout ça rendait ma situation dramatique, je ne voulais pas, je ne pouvais pas faire mon service militaire. C’était sincère, et vrai, mais pas spécialement intéressant pour un psychologue de l’armée.
J’ai ensuite eu un entretien avec l’officier d’orientation, pour savoir si j’avais des aptitudes professionnelles utiles ou même des souhaits d’incorporation. Plusieurs de mes camarades de lycée professionnel avaient fait leur temps aux archives photographiques de l’armée. Rétrospectivement, je pense que ça m’aurait plu, mais j’avais un projet plus prestigieux, comme je l’ai raconté plus haut, je voulais être peintre de la Marine. J’étais un peintre figuratif, réaliste, même, j’étais fait pour ce genre de service national. Il m’a fallu un petit temps pour faire comprendre à l’officier que je ne voulais pas repeindre des bateaux mais bien en faire des peintures, et il a cherché dans ses livres à quoi pouvait bien correspondre ce métier mystérieux dont j’avais entendu parler dans Thalassa. Sans succès.
Depuis, j’ai appris que si les « peintres officiels de la Marine » existent bel et bien, mais ne sont pas de vrais militaires : depuis Louis-Philippe, une commission se réunit régulièrement pour donner à une poignée d’artistes le privilège d’embarquer sur des navires de guerre, de porter l’uniforme et d’ajouter une ancre à leur signature. Il ne perçoivent pas de solde, ne touchent pas de retraite, et bien entendu, il n’existe pas de peintre de la Marine parmi les appelés6.

Mes trois jours n’avaient duré qu’un jour et demi, au terme duquel on m’a remis un papier à mon nom, avec un tampon rouge qui disait, en lettre capitales : « APTE ». J’ai aussi reçu ma première solde : vingt-deux francs cinquante ou quelque chose comme ça, soit trois euros. Un appelé gagnait donc à l’époque l’équivalent de deux euros par jour ? Je ne sais plus dire, mais ça semblait symbolique et ridicule à l’époque déjà : passer ses journées à jouer au flipper, à s’ennuyer, à fumer et à se faire aboyer dessus pour deux euros par jour. Les gens qui rêvent d’un retour du service national peuvent-ils imaginer une transaction plus absurde ? Certes, pendant ce temps, on est dans une garderie géante, on apprend à faire ce qu’on nous dit de faire, à nous lever tôt, à faire notre lit et à repasser nos pantalon. Et si on a de la chance, à passer notre permis de conduire et à utiliser un fusil. Ces aptitudes m’auraient peut-être été utiles, mais trop tard : je ne le saurais jamais. Voyant que je n’étais pas exempté, j’ai décidé de tenter un recours devant le Tribunal administratif (mais ça n’était pas fait pour tout le monde, comme je le raconte ici avec une affaire qui concerne Ciotti, Estrosi et Fillon) puis d’effectuer un service civil, mais ça, je le raconterai une autre fois, à moins que je l’aie déjà raconté, d’ailleurs7, il faut que je le vérifie avant d’en tirer un article.

Mes vingt mois passés comme objecteur de conscience dans un ministère m’ont un peu fait désespérer du fonctionnement de l’État et de ses grandes administrations. Ma tentative de recours au Tribunal administratif (et au delà de mon cas anecdotique, la journée passée au tribunal à écouter de pauvres gens raconter les problèmes dans lesquels ils étaient empêtrés) m’a montré que la Justice était une machine assez impitoyable pour qui n’en connaît pas les rouages. Mais ce sont bien mes « trois jours » qui m’ont le plus angoissé, qui m’ont le plus désespéré de toute utopie d’égalité entre les citoyens : en voyant réunis là, sans biais de sélection, des gens de ma classe d’âge, tous issus de ma région, ayant été à l’école comme moi, ayant les mêmes références culturelles, parlant le même verlan, j’ai eu la puissante impression d’être plongé dans un océan d’imbécillité. Vingt-cinq ans plus tard je ressens encore une forme de culpabilité en me souvenant de la condescendance satisfaite que j’ai éprouvée sur le moment, et qui me fait encore douter de l’intérêt de la démocratie aujourd’hui, mais je vais m’arrêter là pour éviter de me lancer dans une saillie misanthrope à nouveau condescendante et désespérée. Et puis on est toujours l’abruti d’un autre, n’est-ce pas.

  1. Le « P » signifie « psy ». Les gens « normaux » étaient classés P2, les gens un peu tangents étaient P3 (mais n’étaient pas forcément exemptés), les gens ayant de gros problèmes étaient P4 et étaient exemptés d’office. Enfin, les gens ayant de très très très gros problèmes psychologiques, capables de tuer des êtres humains, aimant la violence, aimant recevoir ou donner des ordres, faire des choses absurdes sur commande, étaient P1 et étaient incorporés d’office. []
  2. Aujourd’hui il réalise des films de gangsters et de mafieux pleins d’explosions, de fusillades et de torture. []
  3. Cet ami a par la suite consommé beaucoup de drogue. []
  4. C’est la seconde fois qu’on m’a fait passer un test de ce genre. La première, c’est à l’issue de ma seconde classe de troisième, lorsque l’on m’a « orienté ». La conseillère d’orientation avait regardé le résultat du test avec circonspection et m’avait dit que j’étais peut-être étonnamment moins limité intellectuellement que mon bulletin scolaire ne le laissait penser.  []
  5. Cet ami est décédé d’un cancer il y a quelques années. []
  6. …mais beaucoup d’artistes ont profité de leur temps passé sous les drapeaux pour dessiner, comme Christophe Blain, qui en a tiré son superbe Carnet d’un matelot (Albin Michel, 1994). []
  7. Je me souviens l’avoir fait un tout petit peu ici. []

Gaspard saura lundi

« — Ha ! ha ! T’as vu la coupe de merde qu’il a ?
Quoi ? Non je te parle de mon fils. Ses cheveux. T’as vu ?
C’était le salon de coiffure normal, mais là y’avait pas la coiffeuse de d’habitude.
Et encore, maman a rattrapé.
Bon… Et… Ah tu sais ? Elle t’a dit ? Mais c’est pas possible, les nouvelles vont trop vite, elle l’a même dit à papa ! C’est même pas fait, et tout le monde le sait !
… Bon en fait voilà, on s’est dit qu’on se manquait, alors on va réessayer.
Du coup, lundi j’annonce à Gaspard que c’est terminé.
C’était pas sérieux. Ça colle pas. On a tout essayé, mais quand ça veut pas, ça veut pas, tu sais. Et puis il a vingt-cinq ans, alors je vais lui dire qu’avec moi il perd son temps. C’est mieux. Mais je l’aime bien hein.

Ah, là je suis en mode rien à foutre, les partiels sont finis, rien à foutre.
Tu me passes mon fils ?
Allo mon cœur ! C’est ta maman. Tu me manques tu sais, mais je vais rentrer, j’arrive. Allo ? Allo ?
Ah. Ben ben s’il veut pas trop me parler… Allo ? Allo ! Ah dis-donc j’ai peur que ça coupe. Mamie je disais que je suis dans le train et que j’ai peur que ça coupe. Là j’arrive au Val de toute façon, je suis là dans dix minutes, à tout de suite. »

le preacher de l’heure de pointe

Le premier wagon était curieusement vide et j’ai vite compris pourquoi : un clochard était étalé de tout son long sur une banquette du centre de la rame. À l’instant même où je l’ai vu, et malgré un rhume carabiné, j’ai aussi senti pourquoi personne ne lui tenait compagnie.
Le second wagon était en revanche presque plein, à l’exception d’une banquette vide où je me suis assis. Cette banquette faisait face à une autre où étaient assises deux jeunes femmes. L’une portait un niqab gris foncé et des gants en satin noir. Par la fente, on voyait percer de son visage un nez pointu couvert de tâches de rousseur et chaussé de lunettes à forte correction. Sa voisine était mi-élégante parisienne, mi-zonarde. Chacune a passé le voyage avec un smartphone vissé à la main.  À un moment, la jeune femme au visage découvert a signalé un bon parti à sa voisine :

« — Celui-là, il ferait un bon mari pour toi, tu trouves pas ?
— Quoi, le mec à droite, là ?
— Ouais
— T’es folle ! Jamais de la vie ! Dans ton cul ! »

Pour ne pas trahir le fait que j’étais en train de les écouter, je n’ai pas osé me tourner pour voir à quoi ressemblait l’homme proposé.

Au moment du départ du train, un homme est arrivé derrière moi, demandant d’une voix sonore à l’assemblée de lui prêter toute son attention, tout en nous rassurant sur ses intentions qui n’étaient pas de nous demander de l’argent. En effet, même si son compte en banque n’est pas très fourni (« s’il l’était, je vous couvrirais tous de cadeaux »), il était riche d’une richesse plus grande que toutes les autres, l’amour de Jésus que, pour aller vite, il a rencontré en songe et grâce à qui il a notamment décidé de se réconcilier avec le monde entier et de cesser de se masturber devant des productions pornographiques. Il nous a dit son amour pour chacun de nous, que nous ayons on non lu Matthieu:23, que nous soyons chrétiens, musulmans ou athées, que nous soyons ou pas aussi bien disposés envers lui qu’il l’est envers nous.
La jeune femme voilée n’arrêtait pas de glousser, de marmonner, de dire à voix haute des choses telles que : « et moi je vais me mettre à parler d’Allah alors ! ».

Si les voyageurs s’étaient d’abord tus — on n’en voulait pas à leur porte-monnaie et le discours tolérant du prêcheur inclinait plutôt à une certaine politesse —, un voyageur a tout de même craqué après dix minutes d’anecdotes sur telle personne qui avait cessé de dealer grâce à Jésus, tel enfant qui avait à nouveau parlé à ses parents, et autres histoires du genre.

« — Mais ferme ta gueule ! On n’en peut plus ! C’est la troisième fois que je te vois dans ce train en une semaine, on n’en veut plus de tes histoires, tu nous emmerdes ! 
— Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas vous embêter longtemps, je descends à la prochaine station
— Mais c’est pas vrai ! C’est pas vrai, putain, tu mens, on sait très bien que tu vas pas sortir, on sait que tu restes jusqu’au bout de la ligne, c’est pareil toutes les semaines ! »

Et effectivement, il n’a pas tenu parole.
Derrière moi, un homme et une femme ont surenchéri :

« — Il existe pas, ton Jésus, tu racontes n’importe quoi !
— Si on a envie d’aller à la messe on ira dimanche, on va pas prendre le train ! »

Quand je suis sorti, deux stations plus tard, quatre ou cinq personnes insultaient le prophète ferroviaire, lequel continuait imperturbablement à expliquer toutes sortes de choses sur la manière dont les Corinthiens pouvaient guérir de l’addiction envers le sexe.

Le sac au trésor

Sur le quai de la ligne 13, station Saint-Lazare, deux très jeunes femmes rrom tendent la main aux passants qui, pour ne pas les regarder, lèvent le nez le plus haut possible. L’une signale à l’autre un grand sac de boutique de vêtements qui semble avoir été oublié. Les deux femmes s’approchent du mur pour cacher l’objet, puis en inspecter discrètement le contenu. Il y a au moins un foulard blanc à l’intérieur : bonne pioche ! Sans vérifier ce que le sac contient de plus, elles s’engagent dans le premier couloir et disparaissent en moins de deux.
Sans le savoir, elles ont peut-être permis aux voyageurs d’économiser pas mal de temps, puisque leur trouvaille n’a pas eu le temps de devenir un colis suspect nécessitant une intervention des forces de police — comme on dit.

Le haut-parleur, en boucle, explique « qu’en raison d’un pic de pollution, les transports seront à nouveau gratuits toute la journée sur l’ensemble du réseau » et exprime « les excuses de la RATP pour la gène occasionnée ».
Heureusement qu’ils s’excusent, j’avais failli râler : des transports gratuits, non mais alors hein, c’est quoi ce pays ? Taubira démission !

Famille syrienne

À Saint-Lazare, sur le trajet qui sépare le quai de la ligne 14 et l’entrée de la Gare, une « famille syrienne » est dispersée sur plusieurs spots précis. Je mets « famille syrienne » entre guillemets, car je ne pense pas qu’il s’agisse de syriens. Ce sont des femmes qui portent le voile en répétant sans cesse quelques mots arabes (en fait deux : bismillah et Allah), accompagnées de leurs enfants, et occupant des emplacements jusqu’ici réservés à des femmes rroms et de leurs enfants, qui, hors vêtement et pancarte, pourraient être les mêmes. Et sont sans doute les mêmes : dans la misère aussi il y a des modes.

famille_syrienne

Parmi ces personnes, j’ai remarqué un trio amusant : une femme qui semble avoir la cinquantaine porte une pancarte avec écrit « famille syrienne » et répète quelques mots à haute voix. Une seconde femme, nettement plus jeune, est assise et joue à soulever et abaisser son hijab pour cacher puis dévoiler son visage et faire rire une petite fille.