Jour normal

Plusieurs trains avaient été annulés, je suppose, car une foule assez dense s’était agglutinée autour des panneaux d’information et chacun semblait à l’affût, prêt à rejoindre sa voie en courant dès qu’elle serait indiquée. Les hauts-parleurs ont fait l’annonce avant les écrans : « …en direction… Pontoise… votre train… voie numéro 11 ». Comme tout le monde j’ai marché d’un bon pas, presque couru, dans l’espoir d’avoir une place assise. Je suis parvenu à contourner un engorgement du troupeau en me glissant derrière un distributeur de sodas et, victoire, la voiture n’était pas encore tout à fait remplie quand j’y suis entré, j’ai donc pu m’y asseoir. Les autres fauteuils ont été occupés aussitôt. Les nouveaux arrivants ont été forcés de rester debout, de plus en plus tassés, et on en entendait demander : « vous pouvez avancer dans l’allée ? », répondre « on peut pas aller plus loin, on est déjà serrés comme des sardines », on puis râler : « les gens sont incroyables… pourraient faire un effort ».
J’ai égoïstement savouré le confort de ma place assise.
Le temps a passé et le train, prévu pour partir dans les quatre ou cinq minutes, ne se décidait pas à bouger. Ce n’est jamais très bon signe, car un train retardé finit souvent pas être annulé, je le constate un jour sur deux. Un passager qui se trouvait à côté de moi s’est levé subitement et a lutté pour quitter la voiture : « excusez-moi, pardon, pardon ». Les passagers qui se trouvaient à proximité ont échangé des regards circonspects : cet homme savait-il des choses que nous autres ne savions pas ?
Au bout de cinq nouvelles minutes j’ai perçu un frémissement, les gens qui se trouvaient près des portes ont commencé à sortir du train tandis qu’on entendait marmonner des « rhôh », des « pfff » et des « tous les jours pareil… », enfin le son caractéristique du changement forcé de train. Le mouvement s’est précipité tandis qu’une annonce nous informait que nous partirions en fait de la voie dix, sur le même quai mais juste en face. Les passagers qui étaient parvenus à trouver des places assises, comme moi, furent forcément les derniers à parvenir à s’extraire du train immobile et donc les derniers à avoir une chance d’être assis dans le train de remplacement. Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers (Matthieu 20.16). Mon égoïsme des minutes précédentes a reçu cette cruelle rétribution : j’ai dû faire le trajet debout, un bras compressé contre l’épaule d’une dame et la jambe douloureusement contrainte par la roue du vélo d’une autre. Un vélo, dans un train bondé, a-t-on idée. Dix minutes de promiscuité forcée et de douleur physique, dix minutes à se vider la tête pour séparer son esprit de son corps. Dire qu’il y a des gens qui paient pour faire de la méditation ou du yoga alors qu’il suffit de prendre le train à l’heure de pointe.

Arrivé à Argenteuil, la dame au vélo est sortie du train sous les remarques : « un vélo, mais on n’a pas idée de monter avec un vélo à cette heure là ! ». Le train s’est un peu vidé et j’ai pu profiter d’un strapontin : enfin assis.
Deux hommes sont arrivés, précédés par la musique serpentine d’une clarinette tzigane frénétique, émise par un appareil hi-fi de la forme exacte d’une canette de bière. Ils titubaient dangereusement, menaçant à tout instant de renverser la bouteille de côtes-du-Rhône premier prix qu’ils s’échangeaient en parlant fort et en appelant une troisième personne apparemment située sur la plate-forme d’entresol, qui ne semblait pas vouloir suivre ses compères : « Oh Malou ! Malou ! ». L’un s’est assis sur une place libre à côté d’une femme d’une cinquantaine d’années. Elle est restée stoïque un temps alors son voisin a commencé à lui donner des coups de hanche et d’épaule faussement maladroits pour la pousser à laisser la place à son camarade. Elle a fini par céder, l’homme parlait fort, sentait fort et avait les gestes franchement brutaux de quelqu’un qui, sous l’effet de l’alcool, ne sent plus sa force. Je ne sais pas quelle langue parlaient les deux types, ce n’était pas du croate, ni du serbe ni du russe, mais j’ai reconnu suffisamment de mots pour être certain que c’était une langue des Balkans, peut-être du macédonien, peut-être du bulgare, peut-être un dialecte romani balkanique, je ne saurais dire. Je redoutais à chaque instant que le type le plus proche me tombe dessus ou m’asperge de son mauvais vin, mais je n’ai pas bougé, trop content d’être assis, et puis il ne restait plus qu’un arrêt. Enfin presque car le train a à nouveau refusé de quitter son escale, restant interminablement à quai. Deux dames ont chuchoté qu’elles n’avaient vraiment pas de chance, que c’est de pire en pire. J’ignore si elles parlaient du train ou des deux bruyants passagers.
En face d’eux se trouvait un homme visiblement originaire d’Afrique subsaharienne qui tenait sa fille endormie sur ses genoux. Il avait une coupe de cheveux flattop, comme Grace Jones ou les musiciens funk des années 1980 — ça revient à la mode. Un des deux soûlards s’est aperçu que l’enfant dormait et a décidé de couper sa musique, tentant de communique avec le père, en faisant des mimiques et des gestes évoquant le sommeil de l’enfant : « bébé… ah bébé… shhhh… bébé ! ». Et puis il a tenté d’évoquer sa propre situation familiale en se touchant la poitrine : « bébé ! Bébé !… Handicapé ! ». Pas très clair. Il a à nouveau tenté de faire venir la mystérieuse personne sur la plate-forme : « O Malou ! Malou O ! ». Ensuite il s’est fait beaucoup rire en disant à son voisin d’en face qu’il était italien : « toi, Italien ! », puis en le pointant du doigt en disant régulièrement à son camarade de beuverie : « négrou… négrou ». Cette fois, pas très difficile de comprendre le mot, j’espère juste qu’il est moins insultant dans le pays d’où viennent ces deux hommes qu’il ne l’est en France.
Mon train est arrivé. En montant sur l’entresol — c’était un train à deux étages — j’ai tenté de comprendre qui pouvait être le ou la personne nommée Malou, mais je ne l’ai pas vue.

Ça c’est un jour normal sur la ligne Paris-Pontoise. Il paraît que des grèves son programmées jusqu’à l’été, on va moins rigoler.

Le gars qui avait un ticket

La file n’avançait pas bien, le type qui venait de passer tentait de discuter avec la caissière. Il n’a pas bougé quand la jeune femme a fait passer les articles (heureusement peu nombreux) du client suivant. Il suait abondamment du crâne et faisait mine d’examiner avec la plus grande attention le détail de sa note, à la recherche d’une erreur ou avec l’espoir, peut-être, d’y voir apparaître un message d’amour. Il a gêné le client suivant, aussi, et puis notre tour est arrivé. Notre caddie était bien rempli, et le stationnement de ce type bizarre et de ses sacs au bout de la caisse allait poser un véritable problème. La caissière a sévi : « Vous pouvez faire ça un peu plus loin ? Ça va pas être pratique ! ».

Le type a eu un rire nerveux : « ah je dérange, hin hin, c’est ça ? ». Il a eu l’air un peu malheureux que la caissière et Nathalie, à l’unisson, lui répondent par un « ben oui ! ».
Ben oui, un peu que tu déranges, mon gars ! Déçu, il a emmené ses sacs ailleurs, faisant encore un peu semblant de lire le détail son ticket de caisse, les yeux vides et le cœur brisé par la jeune et jolie demoiselle avec qui il semblait espérer avoir noué un lien affectif et qui venait de le foudroyer en lui disant qu’il encombrait sa caisse.

Le jour où j’ai inventé les hipsters (2002)

Colette, concept-store parisien bien connu vient de fermer ses portes après vingt ans d’existence. Il semble que cette disparition soit imputable à l’intégrité de ses créatrices, Colette Roussaux et sa fille Sarah1, car la mère prend sa retraite, et dit le communiqué de presse, « Colette ne peut exister sans Colette ». Cette intégrité n’est pas feinte, car le succès de la boutique repose sur sa fidélité à la cohérence de ce projet : être un lieu parisien unique de trois étages dans la rue Saint-Honoré. Les propositions de cloner la formule à New York, DubaÏ ou Tokyo n’ont pas manqué, mais rien à faire, Colette n’a jamais dévié, n’a jamais voulu devenir une marque. L’endroit a très tôt été remarqué pour son bar à eaux, où l’on pouvait déguster des eaux minérales du monde entier, mais c’était surtout un endroit rempli d’objets de design rares et sélectionnés avec soin : livres d’art, vêtements, montres, vaisselle, chaises, appareils photo, gadgets électroniques, etc2. Au delà des objets, Colette était aussi avant tout un lieu de découverte de créateurs, dans un esprit syncrétique, puisqu’on y assistait à un télescopage bien moins évident à l’époque de la création du lieu qu’aujourd’hui entre mode, design, design graphique, street-culture, art contemporain et luxe. Parmi les créateurs qui ont collaboré avec le concept-store se trouvait Claude Closky3, grâce à qui je suis entré en contact avec Sarah-de-Colette, qui m’a embauché pour quelques travaux entre la toute fin des années 1990 et le début des années 2000, notamment un économiseur d’écran4 inspiré du personnage de Winney, par Kuntzel et Deygas, et des installations interactives. Ça n’a pas été une collaboration particulièrement soutenue, mais plutôt plaisante, en tout cas sur la plupart des projets.

Le projet Winney, par Kuntzel et Deygas, consistait à inventer une sorte de Mickey Mouse alternatif, le veau Winney, décliné sous forme de produits dérivés, dans toutes sortes d’époques du cinéma d’animation, un peu à la manière du Monsieur Ferraille de Winshluss et Cizo. Je me suis amusé à l’époque à faire une planche de bande dessinée reprenant le personnage.

Pour l’anniversaire des cinq ans de la boutique, le 13 mars 2002 exactement, j’ai été invité à réaliser un dispositif qui transformait les visages des gens en bouquets de fleurs, et un livre d’or interactif qui permettait aux invités de laisser des messages. L’installation s’est terminée un peu en catastrophe, alors que la fête démarrait. Je n’avais pas pu venir le jour précédent car j’enseignais toute la journée à Amiens. Quand je suis arrivé sur place, il y avait déjà une foule conséquente qui attendait que les portes ouvrent. Je me suis présenté devant la personne qui filtrait l’entrée avec un look assez mal adapté au lieu : cheveux trempés par la pluie, un vieux k-way sur la capuche duquel avait été cousue une peau de loup, et une barbe. À l’époque, la barbe n’existait pas, j’étais le seul à en porter une, ou en tout cas j’en avais l’impression. J’ai expliqué que je venais « réparer l’ordinateur », et ce sésame a suffi, j’ai eu le droit d’entrer tandis que tout un tas de jeunes gens à l’apparence sophistiquée allaient devoir attendre qu’on veuille bien examiner leur carton d’invitation lorsque ce serait l’heure. Nathalie m’a rejoint quelques heures plus tard, elle n’avait pas non plus de carton d’invitation, et elle n’était pas la seule dans ce cas : des dizaines de fashion-victims tentaient de négocier, de faire croire qu’ils connaissaient quelqu’un à l’intérieur, qu’ils n’avaient pas de carton mais que leur nom était forcément sur une liste, quelque part, etc. Elle portait une veste en peau de mouton rose vaguement hippie et un pantalon de velours, elle s’en souvient encore quinze ans plus tard car elle non plus ne collait pas à l’ambiance. Elle n’aurait jamais dû pouvoir entrer, et pourtant, il a suffi qu’elle explique qu’elle venait chercher son mari, « un barbu avec un k-way qui vient s’occuper des ordinateurs ». pour qu’on l’accueille, bien qu’elle ait justement dit qu’elle pouvait m’attendre dehors et qu’il suffisait qu’on vienne m’avertir de sa présence. « C’est bon, allez-y ». Le type n’avait visiblement eu aucun mal à se souvenir de moi.

Nous aimons bien nous dire pour rire, Nathalie et moi, que, allez savoir, j’ai peut-être involontairement lancé la mode hipster ce jour là, en prouvant qu’un barbu habillé n’importe comment et sans invitation pouvait entrer sans peine dans le temple de la hype parisienne5, comme s’il était Pharell William ou Karl Lagerfeld.

Une fois mes programmes installés et fonctionnels, nous sommes restés pour profiter de la soirée, qui fut très plaisante. Je me souviens d’avoir mangé des macarons à l’huile d’olive et d’avoir croisé, entre autres têtes médiatiques familières, celle d’Ariel Wizman.
Au moment de sortir, on nous a remis à chacun une pochette en papier métallisé, c’était le cadeau offert à tous les invités. Nous ne l’avons pas ouvert tout de suite et alors que nous marchions vers le métro, nous avons été poursuivis par un type qui n’avait apparemment pas pu rentrer et voulait absolument cette pochette : « allez, vous pouvez m’en donner une, vous en avez deux ! Je vous l’achète, je peux payer ! Pitié ! ».  Je crois que j’aurais pu lui demander n’importe quoi en échange de cet objet, mais je crois aussi que s’il avait pu nous assommer pour nous le dérober, il l’aurait fait. La pochette ne contenait que quelques ephemera graphiques, rien de particulièrement précieux sans doute, mais pour ce jeune homme, c’était visiblement une preuve d’appartenance à une certaine communauté : avec sa pochette brillante, il pourrait au moins faire croire qu’on l’avait admis à faire la fête avec le tout-Paris. Moins par égoïsme qu’effrayés par les piteuses supplications, nous nous sommes laissés poursuivre cent mètres sans craquer : nous avons gardé les pochettes.

Ma dernière collaboration avec Colette ne s’est pas aussi bien déroulée que les précédentes. Je devais réaliser la programmation d’une borne placée dans la boutique physique et destinée à permettre aux chalands de consulter le catalogue complet, bien plus étendu que ce qui se trouvait en boutique. Pour cela il fallait que j’apprenne à interroger des bases de données en ligne, notamment, science qui m’échappait complètement à l’époque. Mais mon plus important problème n’était sans doute pas technique, il était humain. En effet, ce projet m’imposait de collaborer avec la minuscule agence (en fait une seule personne, je crois, plus ou moins artiste et dont la collaboration avec Colette allait au delà de la bête prestation de service) qui s’occupait du site Internet de la boutique. Or j’ai senti que ma présence était, pour cet autre prestataire, indésirable, ou en tout cas non-souhaitée. Peut-être pensait-t-il pouvoir faire la chose aussi bien que moi, peut-être lui avais-je sans le savoir ravi ce contrat en proposant un devis déraisonnablement bas (je n’ai jamais été doué pour fixer des tarifs corrects), ou peut-être avait-il juste peur que je cherche à me faire une place dans ce qu’il jugeait être son territoire. Quoi qu’il en soit, que ç’ait été intentionnel, conscient ou non, le partenaire à qui j’avais été imposé s’est avéré un peu récalcitrant, m’informant au minimum, répondant à mes questions techniques par des e-mails un peu cryptiques et parfois même, je crois, en ne disant pas les mêmes choses à son commanditaire qu’à moi. Comme je suis très lent à la détente avec ce genre de questions très humaines, j’ai mis un temps infini à comprendre la source de divers malentendus.
Mais je rencontrais aussi des problèmes techniques. À cette époque, les Macintoshs étaient en train de migrer depuis MacOS Classic vers MacOS X, où tout ce qui était prévu sur d’anciens Macintoshs s’exécutait de manière terriblement lente sous MacOS X. Comme je travaillais à distance, et comme j’attendais souvent deux jours la réponse à un simple e-mail, j’ai mis longtemps à réaliser que quand on me disait « c’est trop lent ! », ce n’était pas une question de goût, c’était qu’il fallait attendre deux secondes entre un clic et son effet6. Désolé si j’entre un peu dans les détails, tout ça ne doit pas être palpitant à lire.
Du côté de la boutique, les éléments tardaient à m’être transmis, les employés qui devaient effectuer des installations et des tests ne suivaient pas mes consignes de manière très rigoureuse, s’emmêlaient dans les fichiers. Quelles que soient les responsabilités (et les miennes sont sans doute grandes), le travail n’avançait pas. Il faut dire que je pensais tout pouvoir faire à distance, mais ce n’est pas toujours une bonne idée.

Un jour je me suis déplacé. Je me suis présenté à un vendeur, un jeune homme musclé qui portait un tee-shirt orange. Je lui ai dit : « j’ai rendez-vous avec Sarah », mais au lieu de me guider, il a penché la tête et arboré une moue de dégoût en disant d’un ton traînant : « j’crois paaas, non ! ».
Il avait fait de son mieux pour me faire comprendre à quel point il se sentait désolé que j’existe.
Interloqué, je suis sorti appeler Sarah depuis une cabine téléphonique pour m’annoncer moi-même. Bien plus tard, par e-mail, je lui ai raconté cette aventure, et elle m’a semblé confuse et fâchée, me disant que c’était grave et qu’elle ne voulait pas laisser passer un comportement pareil. Mais je n’ai pour ma part pas voulu que ça tourne au scandale, car l’attitude de ce jeune homme n’était pas une erreur : la boutique devait son succès à un certain snobisme. Non pas le snobisme de la patronne, que j’ai trouvé professionnelle, et même plutôt chaleureuse et sans-façons, mais de beaucoup de ceux qui l’entouraient et qui avaient à cœur de protéger le lieu en repoussant les intrus. Je parie que le jeune homme au tee-shirt orange vient d’une ferme du Berry ou bien d’une cité d’Aubervilliers, qu’il ne vit depuis son adolescence qu’avec le souci de quitter son milieu, et qu’être à la caisse chez Colette a représenté pour lui la première marche d’une ascension sociale dans le monde de la mode et de la branchitude. Je pense qu’il avait quelque chose à prouver, qu’il fallait qu’il me fasse sentir, par sa muflerie, qu’il m’était supérieur, ou en tout cas que je n’étais pas à ma place mais que lui, si.

J’aurais pu me contenter de trouver cette histoire amusante, mais je crois que ça m’a aussi un peu atteint, ou plutôt je crois que j’ai accepté le message : pour des raisons que je ne peux pas comprendre et qui tiennent à mon apparence, ma présence dans cette boutique de la rue Saint-Honoré était une incongruité, je n’étais pas dans mon monde. Bien entendu, l’attitude de ce vendeur est une anecdote, mais cet épisode a curieusement changé mon rapport au lieu et m’a sans doute un peu détaché du projet.

J’ai terminé ma tâche dans la douleur, avec un énorme retard et en me sentant entouré d’un frustrant climat d’insatisfaction, voire de suspicion, autant du côté de ma commanditaire que de celui des graphistes7. En fouillant mes e-mails de l’époque, je vois que j’avais fini par annoncer que je n’enverrai pas de facture, alors même que le travail avait bel et bien été terminé. On m’avait alors répondu que j’avais beaucoup sué et qu’il n’était pas question que je ne sois pas rétribué, et j’ai clôt l’affaire en répondant par un ferme merci-mais-non-merci auquel je me suis tenu. Pour finir, je n’aurai donc rien gagné d’autre dans cette affaire que des cheveux blancs et un sentiment d’échec. Je n’ai plus eu de contact professionnel avec Colette par la suite mais il m’est arrivé d’y passer8, toujours en ressentant une petite pointe de nostalgie.

  1. Je n’ai jamais rencontré que Sarah, qui, en ce qui me concernait, était la patronne de la boutique. En fait elle en était directrice artistique. []
  2. Puisque je suis pingre, je dois avouer que je n’y ai jamais acheté que des livres, et un tee-shirt qui par miracle était vendu à un prix abordable []
  3. J’accompagne Claude Closky sur ses projets numériques depuis 1997. Je me rends compte en l’écrivant que 1997 est l’année de la création de Colette ! []
  4. Nathalie aussi a participé à ce travail. []
  5. Amusant : à la même époque Philippe Nassif, journaliste à Technikart, publiait un livre intitulé Bienvenue dans un monde inutile : Les aventures de Jean-No, la fashion victime la plus sympathique de France, qui racontait l’existence un peu vide d’un deejay-graphiste précisément de mon âge… Un jour je lirai ce truc qui raconte le Jean-No d’un monde alternatif qui ne vit que pour la mode. []
  6. Les changements majeurs de politique des éditeurs de système d’exploitation ou de logiciels font partie des événements qui m’ont fait le plus de tort, professionnellement parlant, et je dois dire que c’est ma plus grande raison de défendre le logiciel libre, où, certes, l’ergonomie n’est pas toujours soignée mais où la constance des outils prime. []
  7. Kuntzel et Deygas, dont j’ai toujours apprécié le travail et que je n’aurai finalement jamais rencontré malgré deux collaborations. []
  8. Par exemple pour le lancement d’un numéro de la revue Amusement, à laquelle j’avais participé. []

Le compliment maladroit

Dans le tramway au Havre hier nuit, je me suis installé sur un siège qui était séparé de l’allée par deux autres sièges, dont un, côté fenêtre, était occupé par un type en survêtement gris, avec un bonnet gris. A l’arrêt suivant, une jeune femme est montée et est venue s’asseoir à côté de ce jeune homme en gris. J’ai entendu une voix dire « à côté de vous, je peux dire que je me sens vraiment un poids-plume, hein !». C’était le type en gris. La jeune femme avait des écouteurs sur les oreilles, elle a dû les ôter pour entendre ce que son voisin était en train de lui dire.
Il s’est répété.

Le jeune femme, tirée de sa rêverie pour entendre ça, a mis quelques secondes à réaliser ce dont le type lui parlait.

« — Mais pourquoi vous me dites ça ?
Vous dites que je suis grosse ?
Mais c’est méchant ! C’est méchant, c’est vraiment dégueulasse de me déranger pour me dire ça ! J’étais tranquille et vous me dérangez pour me dire que vous me trouvez grosse ! Mais je m’en fiche, moi, de ce que vous pensez ! »

Le type a protesté, disant que c’était un malentendu, que ce n’était pas ce qu’il avait dit. Il avait un petit ton espiègle qui disait le contraire. La jeune femme s’est levée, et a parlé de plus en plus fort.

« — Oui je suis ronde, et alors ? J’ai de belles formes féminines, j’ai pas honte, les gens ne me disent jamais que je suis moche, au contraire, je suis belle, ça vous plait pas tant pis pour vous ! Je suis ronde, j’ai pas l’intention de changer, les gens m’aiment, moi je m’aime comme ça ! »

Le petit gars en gris s’est mis à parler de moins en moins fort, avec l’espoir évident d’être imité par celle qui lui faisait face : « Vous vous donnez en spectacle, c’est pas la peine de faire un scandale, comme ça ! ». Il s’est levé, expliquant qu’il sortait à la prochaine (la jeune femme aussi, moi aussi), s’enfuyant tout en s’adressant à d’autres passagers : « Elle va pas bien, celle-là ! Elle fait tout un scandale ! C’est une folle ! ». En attendant l’arrêt, dont nous étions encore loin, la jeune femme a croisé mon regard, je lui ai adressé un sourire grimaçant qui signifiait ma sympathie et voulait dire : « Ah oui dites, il est pas gêné, ce type ! ».
Se sentant soutenue, elle m’a aussitôt pris à témoin :

« — Ah alors vous avez tout vu, vous, vous avez entendu, je suis pas folle, il m’a bien dit que j’étais grosse hein ? Hein ? C’était insultant, non ? ». Elle semblait vraiment très émue, un peu sous le choc de sa propre audace, elle avait visiblement pris sur elle pour, comme le disait l’autre, « faire un scandale ». Elle se trouvait désormais debout, face à moi, dont le siège était surélevé à une quinzaine de centimètres du sol, détail qui a son importance, car quand le tram a freiné d’un coup sec, elle s’est déséquilibrée en tombant vers moi, pressant son entrejambe sur mon genou, le genre de contact embarrassant que l’on évite dans la plupart des situations de la vie courante, qui m’a semblé l’amener au bord des larmes, comme si ce bête accident était une sorte de sommet dans ce qui pouvait lui arriver de gênant : « Oh pardonpardonpardon j’ai pas fait exprès je… ».
Je lui ai adressé un sourire humble et compréhensif : « Ce n’est pas grave du tout, ne vous inquiétez pas, tout va bien ! ».
Je suis sorti, la jeune femme aussi, qui continuait à me parler : « Vous êtes bien d’accord, c’était complètement déplacé ce qu’il m’a dit, hein ? ». Je lui ai confirmé que oui, ce n’était pas des choses qu’on disait aux gens, que ça ne se faisait pas. Je me suis retenu de lui faire un compliment rassurant sur son physique, me disant que ça aurait été bizarre, peut-être déplacé, que ça aurait pu ressembler à une forme de consolation apitoyée, alors qu’en fait, je la trouvais effectivement jolie. Mais je commençais à avoir envie de la semer, je me sentais un peu poursuivi, j’ai eu l’impression que c’est parce qu’elle voulait me parler qu’elle suivait la même route que moi. Tout en marchant d’un pas d’homme pressé, je lui ai souhaité une bonne soirée.

Mais ça ne s’arrête pas là.
En traversant le jardin de l’hôtel de ville, j’ai senti qu’on courait derrière moi. C’était le gars en gris ! Il tenait lui aussi à me parler : « Dites, vous lui avez parlé ? C’est une folle, non ? Elle va pas bien ! Elle croyait que je l’insultais. Bon j’ai peut-être été maladroit, hein, parce que c’était pas ça du tout, elle est exactement le genre que j’aime alors vous voyez hein je cherchais pas à l’insulter ! Moi j’essayais un compliment. Elle a pas compris, bon. C’est peut-être de ma faute, je dis pas, mais c’est un malentendu. Mais elle a un problème d’image d’elle-même non, vous pensez pas ? Parce que c’est pas normal de réagir comme ça hein ». Je n’ai pas ralenti : qu’est-ce que c’est que ces dingues qui ont décidé que je deviendrais l’arbitre de leur différent ?
Je lui ai confirmé que, s’il avait tenté un compliment, alors il avait été extrêmement maladroit, et que je comprenais que celle à qui il s’était adressé ait mal pris ce qu’il lui disait. J’ai continué d’un pas décidé en lâchant un « Bonne soirée » qui se voulait définitif.

En noir, c’est moi. En rouge, la jeune femme, en gris, le type en gris. Les pointillés, c’est quand je ne suis pas sûr d’où est passé la personne. Ouais j’aurais dû faire des petites flèches pour qu’on comprenne le sens.

Il était à ma gauche. À ma droite, j’ai vu du coin de l’œil que la fille était en train de me rejoindre à son tour, à une trentaine de mètres. Coïncidence totale, peut-être, mais je me suis senti un peu en étau entre ces deux personnes, me demandant, dans un fugace accès de paranoïa, s’ils n’étaient pas de mèche, si ce n’était pas un sketch. J’ai traversé la route qui se trouvait devant moi, sans prudence, avant le passage clouté et malgré la circulation, puis j’ai continué de marcher au plus vite pour aller m’abriter dans mon restaurant préféré. Là, le serveur m’a serré la main : « Tout seul aujourd’hui ? ». Eh bien oui, j’étais tout seul car ma collègue Laure n’est pas là cette semaine.

J’ai eu comme voisines de table deux jeunes internes, entrées dans le restaurant juste après moi, qui s’appelaient mutuellement « meuf » et qui avaient commandé une bouteille entière de Chianti bien qu’une des deux n’aime que le blanc et n’ait accepté du rouge que parce que son amie l’avait convaincue que ce serait une honte de boire du blanc. Elles se sont prises en photo, se trouvant mutuellement très belles et critiquant une de leurs collègues qui, quoi qu’elle porte pour aller aux fêtes, je cite « a toujours l’air d’une pute » et qui d’ailleurs « n’est même pas de Rouen, elle vient du Mans ».
Elles pestaient aussi sur leur cheffe, laquelle avait refusé de croire aux symptômes d’une méningite chez un enfant qui souffrait de violents maux de tête et était monté à 40°6 : « Non mais tu dis comme moi, méningite hein ? Elle a rien voulu savoir, elle a dit « il monte » ». Le lendemain matin au café j’ai feuilleté Le Havre-Normandie à la recherche d’une annonce de type « Si vous avez mangé au restaurant Al Dente hier soir à côté de deux jeunes femmes issues du monde médical et que vous ressentez les premiers symptômes du décès, veuillez consulter votre médecin sans tarder, vous pourriez bien être atteint de méningite aiguë ». Mais rien, juste les habituels faits-divers.

En sortant du restaurant, j’ai pris la précaution de tourner la tête à droite et à gauche, histoire de vérifier qu’on ne m’attendait pas. On ne m’attendait pas.

Le jour où j’ai mangé pour vraiment très très cher

J’ai toujours rêvé de manger de la cuisine de grand chef, mais je n’ai jamais osé pousser la porte d’un restaurant étoilé car je sais que je supporterais mal que le plaisir du plat ne soit pas proportionné au prix. Certaines personnes aiment le luxe pour lui-même, mais moi pas du tout, je suis plutôt pingre. Manger pour soixante euros, un jour de cette vie, pourquoi pas, mais il faudra alors que ce que je goûte soit trois fois meilleur que ce que je mange habituellement pour vingt euros. Le jour où je mangerai pour cher, il faudra que ça soit inoubliable.
Enfin c’est ainsi que je voyais les choses jusque récemment.

Quand je suis seul le soir au Havre, je dîne souvent dans la taverne Paillette, une institution de la ville, puisque cette brasserie a été ouverte en 1596. On dit qu’Henri IV y a bu une choppe, mais je ne pense pas que ça soit prouvé. Enfin ce qui est certain c’est que l’ouverture du lieu est contemporaine de son règne.
Quand j’y vais, je mange toujours la même chose : une choucroute paysanne (que j’apprécie car elle contient du boudin noir) à environ douze euros, une bière Paillette (assez légère pour que j’en prenne une pinte, ce qui nous amène dans les huit euros), et un café. Tout ça est vraiment très bon, de la cuisine de brasserie sans sophistication et sans mauvaises surprises. Et le ticket de caisse est honnête.

Choucroute paysanne partiellement mangée, le lundi 20 juin 2016, accompagnée d’une bière Paillette (Reconstitution)

Enfin c’est ce que je me disais jusqu’à cette semaine. En cherchant à dater un ancien achat pour savoir s’il était toujours sous garantie, j’ai mis le nez dans mon relevé de compte de juin 2016. Et là, horreur, je tombe sur un débit par carte bleue intitulé « TAVERNE PAILLE », d’un montant de 224,40 euros. Deux-cent vingt-quatre euros !?! La personne a encaissé mon repas a visiblement tapé une fois de trop sur le 2 ou sur le 4. Sans doute sur le 4. C’est vite fait, j’imagine. Je me suis toujours demandé pourquoi cette bonne blague n’arrivait pas plus souvent.
J’ai donc payé deux-cent vingt-quatre euros au lieu de vingt-deux.

Je suis allé fouiller mon emploi du temps de l’an dernier. Le jour en question, j’étais revenu au Havre, après une semaine de diplômes, pour faire passer le lendemain un « bilan de rattrapage » à deux étudiantes qui n’auraient pas pu valider leur année sans ça. Au lieu d’arriver par le train le matin même, j’avais eu la grande idée d’être présent dès la veille. Seul en ville, sans la compagnie de collègues, j’ai dû aller comme d’habitude au restaurant, y manger ma choucroute paysanne, y boire une bière et terminer avec un café. Comment est-ce que j’ai pu ne me rendre compte qu’un an après de ce que ça m’avait coûté ? Mystère. Je devais me sentir très riche ce mois-là, car habituellement, une dépense pareille ne passe pas inaperçue.

Je vois que le lendemain, dans la brasserie de l’université, je n’ai dépensé que 8 euros 55, au lieu d’une dizaine d’euros en moyenne. C’est une économie de près d’1,5 euros. J’admets que ça ne compense pas tout à fait.

Enfin voilà, je peux dire ce que ça fait de manger pour deux-cent euros : sur le coup ça ne fait pas grand chose, c’est un peu comme d’habitude, mais un an et deux mois plus tard, ça donne des aigreurs à l’estomac.

Salut les copains

Un jour dans un vide-grenier je suis tombé sur une peinture représentant Johnny Halliday et un berger allemand, le peintre semblait avoir réuni ses deux passions, Johnny et Blondi1. Mes souvenirs s’estompent et, peut-être, commencent à exagérer un peu, mais je jurerais qu’en arrière plan il y avait une plage exotique paradisiaque et une fille en bikini, et tout cela peut-être même dans une ambiance de coucher de soleil.

Une heure plus tard, je suis repassé devant le stand, le tableau avait disparu. Une bonne dizaine d’années a passé, mais aujourd’hui encore je regrette de ne pas avoir osé demander le prix.

  1. Cette référence n’est pas du meilleur goût, c’était pour la rime. []

Le mystère des gens qui étaient allés aux toilettes ce jour là

Le Havre<>Paris, mercredi dernier, vers dix-huit heures.

Un jeune homme avec des dreadlocks se rend aux toilettes avec un sac à dos à la main. Il porte un tee-shirt gris et un short de sport.

Il passe un très long temps enfermé, un quart d’heure, peut-être. Lorsqu’il sort, il titube, semble chercher son équilibre en se tenant aux parois et aux barres. Le train est pourtant plutôt stable. D’une main il tient son sac, et de l’autre, le bras bien levé comme on le ferait pour éviter que ce qu’on tient ne soit mouillé lorsque l’on a de l’eau jusqu’à la taille, il tient une feuille au format A4 qui, de loin, m’a semblé être une partition, à moins que ça n’ait été un texte avec de grands interlignes.

Plus tard, une jeune femme plantureuse vêtue d’un débardeur et d’un short blancs part à son tour aux toilettes avec un énorme sac de sport. Je ne surveille pas spécialement les gens qui vont aux toilettes dans les trains, mais je ne parviens pas à ignorer qu’elle aussi y passe beaucoup de temps. Une autre jeune femme cherche d’ailleurs à utiliser le lieu, patiente un peu derrière la porte, puis finit par renoncer et change de wagon.

Lorsque l’occupante de la cabine sort enfin, elle a changé de vêtements. Elle porte un jean’s, un tee-shirts sombre à manches longues et ses cheveux sont enfermés dans un foulard lui même couvert d’une casquette. Elle est donc plus habillée pour Paris qu’elle ne l’était au Havre, où il faisait pourtant plus frais. Je la retrouve sur le quai à la sortie du train, elle appelle « bébé » quelqu’un au téléphone et annonce qu’elle est arrivée à la gare Saint-Lazare.

Maintenant que je m’apprête à cliquer sur « publier », je me rends compte que cette aventure, quoique parfaitement authentique, n’est pas vraiment palpitante.

C’était Chloé F*

Le Havre. Mon train est à quai pour encore quelques minutes.
Une adolescente fluette d’une quinzaine d’années, aux cheveux très blonds, presque blancs, passe dans l’allée du wagon d’un pas décidé et lourd, étonnamment lourd, en fait, pour son gabarit, car je doute qu’elle atteigne quarante kilos. Je la vois sur la plate-forme qui crie quelque chose que je n’entends pas bien en direction d’une personne qui se trouve à l’extérieur. Elle passe le sas et continue à courir dans le wagon suivant. Je la perds de vue. Le train part. Quelques minutes plus tard, elle revient en sens inverse du même pas énergique et sonore et s’assoit juste derrière moi, devant les sièges d’une femme et de ses deux enfants. Elle leur parle, j’imagine qu’ils ont un lien peut-être familial. Je lis un peu puis je m’endors.

à Yvetot je suis réveillé par du chahut et beaucoup de confusion. Un bref cri de douleur, un « hé ! » ou un « aïe ! », et des insultes : « connasse ! pouffiasse ! t’es précoce ! ». L’adolescente fonce dans l’allée en faisant un doigt d’honneur, tournant finalement la tête pour crier « t’es une salope ! ». Elle sort du train qui repart presque aussitôt. J’essaie de l’apercevoir sur le quai mais elle a disparu.
En passant, elle a frappé la tête de la jeune fille qui se trouve derrière moi. Sa mère se demande surtout ce qu’elle a jeté : « C’est un papier ? C’est quoi ? Oh, c’est un préservatif ! Elle t’a jeté un préservatif ! ». Le fils, maigrichon avec une houpette blonde, des taches de rousseur et un survêtement noir synthétique, regrette son manque de présence d’esprit, il explique qu’il aurait pu faire un croche-pattes à la jeune malpolie, pour qu’elle tombe. Ni sa sœur ni sa mère ne relèvent son propos, alors il le répète plusieurs fois. La mère répète : « un préservatif ! ». Sa fille explique : « C’est Chloé F*, c’est une cassos, l’autre jour elle m’a traitée de cassos ! ».
« — Bon, vas sur Facebook ! Ça me plait pas trop, cette histoire ! Elle va voir ! Je ne vais pas en rester là, c’est moi qui te le dis ! Je vais la défoncer, j’ai pas dit mon dernier mot ! ».
Apparemment, Facebook ne fonctionne pas : entre Yvetot et Rouen on capte pas bien. Le garçon continue de regretter à voix haute de ne pas avoir pensé à faire un croche-pattes. À Rouen, la petite famille descend.