Tu les trouves où, tes data scientists ?

(Dans un café parisien, à midi. Trois hommes, deux sont grands et corpulents, l’un porte un costume, le second une chemise.  Le troisième en impose moins physiquement, vestimentairement et oralement, car je n’ai entendu sa voix qu’à la toute fin. J’imagine qu’ils approchent soixante ans)

« — Mais tu les trouves où tes data-scientists ?
— Peu importe ! On est à un moment où il y a une demande.
— Mais concrètement, comment tu t’assures que c’est des bons ?
— C’est pas important ça ! C’est pas un service qu’on achète, c’est un service qu’on vend. C’est le bon moment. Les commerciaux sont à fond. Ils attendent, ils sont fous.
(…)
— Bon mais toi tu as un réseau
— Oh, un réseau, c’est vite dit hein.
— Mais non, tu es connu comme le loup blanc, enfin tout le monde sait qui tu es !
(…)
— Une autre solution ça serait de voir directement avec Balkany [je me demande s’il s’agit du Balkany qu’on connaît], il est en pleine ascension [?!].

Fin du repas, l’homme qui n’a rien dit jusqu’ici annonce qu’il va payer l’addition pour tout le monde. Les deux autres font des manières, avant de promettre chacun d’être celui qui paiera la tournée la prochaine fois.
Je me demande bien dans quel domaine ces gens travaillent.

Jour normal

Plusieurs trains avaient été annulés, je suppose, car une foule assez dense s’était agglutinée autour des panneaux d’information et chacun semblait à l’affût, prêt à rejoindre sa voie en courant dès qu’elle serait indiquée. Les hauts-parleurs ont fait l’annonce avant les écrans : « …en direction… Pontoise… votre train… voie numéro 11 ». Comme tout le monde j’ai marché d’un bon pas, presque couru, dans l’espoir d’avoir une place assise. Je suis parvenu à contourner un engorgement du troupeau en me glissant derrière un distributeur de sodas et, victoire, la voiture n’était pas encore tout à fait remplie quand j’y suis entré, j’ai donc pu m’y asseoir. Les autres fauteuils ont été occupés aussitôt. Les nouveaux arrivants ont été forcés de rester debout, de plus en plus tassés, et on en entendait demander : « vous pouvez avancer dans l’allée ? », répondre « on peut pas aller plus loin, on est déjà serrés comme des sardines », on puis râler : « les gens sont incroyables… pourraient faire un effort ».
J’ai égoïstement savouré le confort de ma place assise.
Le temps a passé et le train, prévu pour partir dans les quatre ou cinq minutes, ne se décidait pas à bouger. Ce n’est jamais très bon signe, car un train retardé finit souvent pas être annulé, je le constate un jour sur deux. Un passager qui se trouvait à côté de moi s’est levé subitement et a lutté pour quitter la voiture : « excusez-moi, pardon, pardon ». Les passagers qui se trouvaient à proximité ont échangé des regards circonspects : cet homme savait-il des choses que nous autres ne savions pas ?
Au bout de cinq nouvelles minutes j’ai perçu un frémissement, les gens qui se trouvaient près des portes ont commencé à sortir du train tandis qu’on entendait marmonner des « rhôh », des « pfff » et des « tous les jours pareil… », enfin le son caractéristique du changement forcé de train. Le mouvement s’est précipité tandis qu’une annonce nous informait que nous partirions en fait de la voie dix, sur le même quai mais juste en face. Les passagers qui étaient parvenus à trouver des places assises, comme moi, furent forcément les derniers à parvenir à s’extraire du train immobile et donc les derniers à avoir une chance d’être assis dans le train de remplacement. Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers (Matthieu 20.16). Mon égoïsme des minutes précédentes a reçu cette cruelle rétribution : j’ai dû faire le trajet debout, un bras compressé contre l’épaule d’une dame et la jambe douloureusement contrainte par la roue du vélo d’une autre. Un vélo, dans un train bondé, a-t-on idée. Dix minutes de promiscuité forcée et de douleur physique, dix minutes à se vider la tête pour séparer son esprit de son corps. Dire qu’il y a des gens qui paient pour faire de la méditation ou du yoga alors qu’il suffit de prendre le train à l’heure de pointe.

Arrivé à Argenteuil, la dame au vélo est sortie du train sous les remarques : « un vélo, mais on n’a pas idée de monter avec un vélo à cette heure là ! ». Le train s’est un peu vidé et j’ai pu profiter d’un strapontin : enfin assis.
Deux hommes sont arrivés, précédés par la musique serpentine d’une clarinette tzigane frénétique, émise par un appareil hi-fi de la forme exacte d’une canette de bière. Ils titubaient dangereusement, menaçant à tout instant de renverser la bouteille de côtes-du-Rhône premier prix qu’ils s’échangeaient en parlant fort et en appelant une troisième personne apparemment située sur la plate-forme d’entresol, qui ne semblait pas vouloir suivre ses compères : « Oh Malou ! Malou ! ». L’un s’est assis sur une place libre à côté d’une femme d’une cinquantaine d’années. Elle est restée stoïque un temps alors son voisin a commencé à lui donner des coups de hanche et d’épaule faussement maladroits pour la pousser à laisser la place à son camarade. Elle a fini par céder, l’homme parlait fort, sentait fort et avait les gestes franchement brutaux de quelqu’un qui, sous l’effet de l’alcool, ne sent plus sa force. Je ne sais pas quelle langue parlaient les deux types, ce n’était pas du croate, ni du serbe ni du russe, mais j’ai reconnu suffisamment de mots pour être certain que c’était une langue des Balkans, peut-être du macédonien, peut-être du bulgare, peut-être un dialecte romani balkanique, je ne saurais dire. Je redoutais à chaque instant que le type le plus proche me tombe dessus ou m’asperge de son mauvais vin, mais je n’ai pas bougé, trop content d’être assis, et puis il ne restait plus qu’un arrêt. Enfin presque car le train a à nouveau refusé de quitter son escale, restant interminablement à quai. Deux dames ont chuchoté qu’elles n’avaient vraiment pas de chance, que c’est de pire en pire. J’ignore si elles parlaient du train ou des deux bruyants passagers.
En face d’eux se trouvait un homme visiblement originaire d’Afrique subsaharienne qui tenait sa fille endormie sur ses genoux. Il avait une coupe de cheveux flattop, comme Grace Jones ou les musiciens funk des années 1980 — ça revient à la mode. Un des deux soûlards s’est aperçu que l’enfant dormait et a décidé de couper sa musique, tentant de communique avec le père, en faisant des mimiques et des gestes évoquant le sommeil de l’enfant : « bébé… ah bébé… shhhh… bébé ! ». Et puis il a tenté d’évoquer sa propre situation familiale en se touchant la poitrine : « bébé ! Bébé !… Handicapé ! ». Pas très clair. Il a à nouveau tenté de faire venir la mystérieuse personne sur la plate-forme : « O Malou ! Malou O ! ». Ensuite il s’est fait beaucoup rire en disant à son voisin d’en face qu’il était italien : « toi, Italien ! », puis en le pointant du doigt en disant régulièrement à son camarade de beuverie : « négrou… négrou ». Cette fois, pas très difficile de comprendre le mot, j’espère juste qu’il est moins insultant dans le pays d’où viennent ces deux hommes qu’il ne l’est en France.
Mon train est arrivé. En montant sur l’entresol — c’était un train à deux étages — j’ai tenté de comprendre qui pouvait être le ou la personne nommée Malou, mais je ne l’ai pas vue.

Ça c’est un jour normal sur la ligne Paris-Pontoise. Il paraît que des grèves son programmées jusqu’à l’été, on va moins rigoler.

On nous cache tout

Au restaurant, je mange seul en écoutant mes voisines parler, deux femmes de la quarantaine bien entamée, une blonde sèche et une brune un peu avachie.
La blonde est très autoritaire, elle dit beaucoup de bêtises mais son amie (et collègue) n’ose pas la contredire frontalement.
Elles boivent du vin blanc, et elles mangent un morceau de viande quelconque, de la bavette peut-être, accompagnée de gratin dauphinois.

« — Non mais ta nutritionniste c’est n’importe quoi, elle te dit qu’il faut tant de grammes de ci tant de grammes de ça…
— Elle dit pas vraiment ça, elle dit qu’il faut adapter le régime à chacun, qu’on est tous différents de toute façon.
— Non mais moi y’a des trucs qui me choquent. Par exemple elle te parle de beurre, de fromage, c’est bien gentil de doser gramme par gramme mais tout ça c’est du lait ! Et ça les grosses compagnies elles le cachent mais le lait c’est un poison, c’est pas possible ! C’est de la propagande son truc ! On n’est pas faits pour digérer le lait ! Regarde, la gamine qui est dans la classe de ta fille, qui est intolérante au lactose…
— Oui mais ça c’est bizarre parce qu’elle était pas intolérante au début de l’année, sa mère disait juste qu’elle ne digérait pas les choux-fleurs
— Ben elle est intolérante et l’instit refuse qu’elle ait un menu spécial !
— Mais justement, l’instit’ dit d’accord, mais à condition d’avoir un papier du médecin. Et la mère ne veut pas faire d’analyses !
—  Oui enfin elle connaît quand même mieux sa fille ! Non mais écoute, le lait, c’est un poison, faut pas écouter ceux qui disent le contraire. Moi j’ai complètement arrêté et j’ai plus jamais de problèmes de digestion »

Pour finir elles ont commandé chacune une crème brûlée.
J’imagine qu’elles savent bien que cela contient du lait.

Le compliment maladroit

Dans le tramway au Havre hier nuit, je me suis installé sur un siège qui était séparé de l’allée par deux autres sièges, dont un, côté fenêtre, était occupé par un type en survêtement gris, avec un bonnet gris. A l’arrêt suivant, une jeune femme est montée et est venue s’asseoir à côté de ce jeune homme en gris. J’ai entendu une voix dire « à côté de vous, je peux dire que je me sens vraiment un poids-plume, hein !». C’était le type en gris. La jeune femme avait des écouteurs sur les oreilles, elle a dû les ôter pour entendre ce que son voisin était en train de lui dire.
Il s’est répété.

Le jeune femme, tirée de sa rêverie pour entendre ça, a mis quelques secondes à réaliser ce dont le type lui parlait.

« — Mais pourquoi vous me dites ça ?
Vous dites que je suis grosse ?
Mais c’est méchant ! C’est méchant, c’est vraiment dégueulasse de me déranger pour me dire ça ! J’étais tranquille et vous me dérangez pour me dire que vous me trouvez grosse ! Mais je m’en fiche, moi, de ce que vous pensez ! »

Le type a protesté, disant que c’était un malentendu, que ce n’était pas ce qu’il avait dit. Il avait un petit ton espiègle qui disait le contraire. La jeune femme s’est levée, et a parlé de plus en plus fort.

« — Oui je suis ronde, et alors ? J’ai de belles formes féminines, j’ai pas honte, les gens ne me disent jamais que je suis moche, au contraire, je suis belle, ça vous plait pas tant pis pour vous ! Je suis ronde, j’ai pas l’intention de changer, les gens m’aiment, moi je m’aime comme ça ! »

Le petit gars en gris s’est mis à parler de moins en moins fort, avec l’espoir évident d’être imité par celle qui lui faisait face : « Vous vous donnez en spectacle, c’est pas la peine de faire un scandale, comme ça ! ». Il s’est levé, expliquant qu’il sortait à la prochaine (la jeune femme aussi, moi aussi), s’enfuyant tout en s’adressant à d’autres passagers : « Elle va pas bien, celle-là ! Elle fait tout un scandale ! C’est une folle ! ». En attendant l’arrêt, dont nous étions encore loin, la jeune femme a croisé mon regard, je lui ai adressé un sourire grimaçant qui signifiait ma sympathie et voulait dire : « Ah oui dites, il est pas gêné, ce type ! ».
Se sentant soutenue, elle m’a aussitôt pris à témoin :

« — Ah alors vous avez tout vu, vous, vous avez entendu, je suis pas folle, il m’a bien dit que j’étais grosse hein ? Hein ? C’était insultant, non ? ». Elle semblait vraiment très émue, un peu sous le choc de sa propre audace, elle avait visiblement pris sur elle pour, comme le disait l’autre, « faire un scandale ». Elle se trouvait désormais debout, face à moi, dont le siège était surélevé à une quinzaine de centimètres du sol, détail qui a son importance, car quand le tram a freiné d’un coup sec, elle s’est déséquilibrée en tombant vers moi, pressant son entrejambe sur mon genou, le genre de contact embarrassant que l’on évite dans la plupart des situations de la vie courante, qui m’a semblé l’amener au bord des larmes, comme si ce bête accident était une sorte de sommet dans ce qui pouvait lui arriver de gênant : « Oh pardonpardonpardon j’ai pas fait exprès je… ».
Je lui ai adressé un sourire humble et compréhensif : « Ce n’est pas grave du tout, ne vous inquiétez pas, tout va bien ! ».
Je suis sorti, la jeune femme aussi, qui continuait à me parler : « Vous êtes bien d’accord, c’était complètement déplacé ce qu’il m’a dit, hein ? ». Je lui ai confirmé que oui, ce n’était pas des choses qu’on disait aux gens, que ça ne se faisait pas. Je me suis retenu de lui faire un compliment rassurant sur son physique, me disant que ça aurait été bizarre, peut-être déplacé, que ça aurait pu ressembler à une forme de consolation apitoyée, alors qu’en fait, je la trouvais effectivement jolie. Mais je commençais à avoir envie de la semer, je me sentais un peu poursuivi, j’ai eu l’impression que c’est parce qu’elle voulait me parler qu’elle suivait la même route que moi. Tout en marchant d’un pas d’homme pressé, je lui ai souhaité une bonne soirée.

Mais ça ne s’arrête pas là.
En traversant le jardin de l’hôtel de ville, j’ai senti qu’on courait derrière moi. C’était le gars en gris ! Il tenait lui aussi à me parler : « Dites, vous lui avez parlé ? C’est une folle, non ? Elle va pas bien ! Elle croyait que je l’insultais. Bon j’ai peut-être été maladroit, hein, parce que c’était pas ça du tout, elle est exactement le genre que j’aime alors vous voyez hein je cherchais pas à l’insulter ! Moi j’essayais un compliment. Elle a pas compris, bon. C’est peut-être de ma faute, je dis pas, mais c’est un malentendu. Mais elle a un problème d’image d’elle-même non, vous pensez pas ? Parce que c’est pas normal de réagir comme ça hein ». Je n’ai pas ralenti : qu’est-ce que c’est que ces dingues qui ont décidé que je deviendrais l’arbitre de leur différent ?
Je lui ai confirmé que, s’il avait tenté un compliment, alors il avait été extrêmement maladroit, et que je comprenais que celle à qui il s’était adressé ait mal pris ce qu’il lui disait. J’ai continué d’un pas décidé en lâchant un « Bonne soirée » qui se voulait définitif.

En noir, c’est moi. En rouge, la jeune femme, en gris, le type en gris. Les pointillés, c’est quand je ne suis pas sûr d’où est passé la personne. Ouais j’aurais dû faire des petites flèches pour qu’on comprenne le sens.

Il était à ma gauche. À ma droite, j’ai vu du coin de l’œil que la fille était en train de me rejoindre à son tour, à une trentaine de mètres. Coïncidence totale, peut-être, mais je me suis senti un peu en étau entre ces deux personnes, me demandant, dans un fugace accès de paranoïa, s’ils n’étaient pas de mèche, si ce n’était pas un sketch. J’ai traversé la route qui se trouvait devant moi, sans prudence, avant le passage clouté et malgré la circulation, puis j’ai continué de marcher au plus vite pour aller m’abriter dans mon restaurant préféré. Là, le serveur m’a serré la main : « Tout seul aujourd’hui ? ». Eh bien oui, j’étais tout seul car ma collègue Laure n’est pas là cette semaine.

J’ai eu comme voisines de table deux jeunes internes, entrées dans le restaurant juste après moi, qui s’appelaient mutuellement « meuf » et qui avaient commandé une bouteille entière de Chianti bien qu’une des deux n’aime que le blanc et n’ait accepté du rouge que parce que son amie l’avait convaincue que ce serait une honte de boire du blanc. Elles se sont prises en photo, se trouvant mutuellement très belles et critiquant une de leurs collègues qui, quoi qu’elle porte pour aller aux fêtes, je cite « a toujours l’air d’une pute » et qui d’ailleurs « n’est même pas de Rouen, elle vient du Mans ».
Elles pestaient aussi sur leur cheffe, laquelle avait refusé de croire aux symptômes d’une méningite chez un enfant qui souffrait de violents maux de tête et était monté à 40°6 : « Non mais tu dis comme moi, méningite hein ? Elle a rien voulu savoir, elle a dit « il monte » ». Le lendemain matin au café j’ai feuilleté Le Havre-Normandie à la recherche d’une annonce de type « Si vous avez mangé au restaurant Al Dente hier soir à côté de deux jeunes femmes issues du monde médical et que vous ressentez les premiers symptômes du décès, veuillez consulter votre médecin sans tarder, vous pourriez bien être atteint de méningite aiguë ». Mais rien, juste les habituels faits-divers.

En sortant du restaurant, j’ai pris la précaution de tourner la tête à droite et à gauche, histoire de vérifier qu’on ne m’attendait pas. On ne m’attendait pas.

C’était Chloé F*

Le Havre. Mon train est à quai pour encore quelques minutes.
Une adolescente fluette d’une quinzaine d’années, aux cheveux très blonds, presque blancs, passe dans l’allée du wagon d’un pas décidé et lourd, étonnamment lourd, en fait, pour son gabarit, car je doute qu’elle atteigne quarante kilos. Je la vois sur la plate-forme qui crie quelque chose que je n’entends pas bien en direction d’une personne qui se trouve à l’extérieur. Elle passe le sas et continue à courir dans le wagon suivant. Je la perds de vue. Le train part. Quelques minutes plus tard, elle revient en sens inverse du même pas énergique et sonore et s’assoit juste derrière moi, devant les sièges d’une femme et de ses deux enfants. Elle leur parle, j’imagine qu’ils ont un lien peut-être familial. Je lis un peu puis je m’endors.

à Yvetot je suis réveillé par du chahut et beaucoup de confusion. Un bref cri de douleur, un « hé ! » ou un « aïe ! », et des insultes : « connasse ! pouffiasse ! t’es précoce ! ». L’adolescente fonce dans l’allée en faisant un doigt d’honneur, tournant finalement la tête pour crier « t’es une salope ! ». Elle sort du train qui repart presque aussitôt. J’essaie de l’apercevoir sur le quai mais elle a disparu.
En passant, elle a frappé la tête de la jeune fille qui se trouve derrière moi. Sa mère se demande surtout ce qu’elle a jeté : « C’est un papier ? C’est quoi ? Oh, c’est un préservatif ! Elle t’a jeté un préservatif ! ». Le fils, maigrichon avec une houpette blonde, des taches de rousseur et un survêtement noir synthétique, regrette son manque de présence d’esprit, il explique qu’il aurait pu faire un croche-pattes à la jeune malpolie, pour qu’elle tombe. Ni sa sœur ni sa mère ne relèvent son propos, alors il le répète plusieurs fois. La mère répète : « un préservatif ! ». Sa fille explique : « C’est Chloé F*, c’est une cassos, l’autre jour elle m’a traitée de cassos ! ».
« — Bon, vas sur Facebook ! Ça me plait pas trop, cette histoire ! Elle va voir ! Je ne vais pas en rester là, c’est moi qui te le dis ! Je vais la défoncer, j’ai pas dit mon dernier mot ! ».
Apparemment, Facebook ne fonctionne pas : entre Yvetot et Rouen on capte pas bien. Le garçon continue de regretter à voix haute de ne pas avoir pensé à faire un croche-pattes. À Rouen, la petite famille descend.

La question du renouvellement du lectorat

Un couple vraiment très âgé interroge un vendeur de la Fédération Nationale d’achats des cadres. C’est la dame qui parle.

« Je cherche un livre, vous allez rire, je ne me rappelle plus du tout du nom. J’en ai lu vingt-neuf et il me manque le trentième mais je ne sais pas du tout commen ça s’appelle !

— C’est une bande dessinée ?

— Oui oui, exactement

— (l’homme qui l’accompagne) : C’est… il y a son père… Et puis euh…

— (le vendeur, très perspicace) : Ce ne serait pas Largo Winch par hasard ?

— Comment vous dites ?

— Largo Winch !

— Ah mais oui ! Exactement ! C’est ça ! Il me faut le trentième, j’ai lu les vingt-neuf autres mais je n’ai pas lu le trentième.

— Ah c’est pas arrivé jusque là, la série s’est arrêté au vingtième tome

— Ah bon ? Vraiment ?

— Oui.

— Ah, j’ai déjà dû le lire alors

— Euh… oui »

Je les ai retrouvés un peu plus tard à la caisse, avec le soixantième tome de la série Les Tuniques Bleues.

Gaspard saura lundi

« — Ha ! ha ! T’as vu la coupe de merde qu’il a ?
Quoi ? Non je te parle de mon fils. Ses cheveux. T’as vu ?
C’était le salon de coiffure normal, mais là y’avait pas la coiffeuse de d’habitude.
Et encore, maman a rattrapé.
Bon… Et… Ah tu sais ? Elle t’a dit ? Mais c’est pas possible, les nouvelles vont trop vite, elle l’a même dit à papa ! C’est même pas fait, et tout le monde le sait !
… Bon en fait voilà, on s’est dit qu’on se manquait, alors on va réessayer.
Du coup, lundi j’annonce à Gaspard que c’est terminé.
C’était pas sérieux. Ça colle pas. On a tout essayé, mais quand ça veut pas, ça veut pas, tu sais. Et puis il a vingt-cinq ans, alors je vais lui dire qu’avec moi il perd son temps. C’est mieux. Mais je l’aime bien hein.

Ah, là je suis en mode rien à foutre, les partiels sont finis, rien à foutre.
Tu me passes mon fils ?
Allo mon cœur ! C’est ta maman. Tu me manques tu sais, mais je vais rentrer, j’arrive. Allo ? Allo ?
Ah. Ben ben s’il veut pas trop me parler… Allo ? Allo ! Ah dis-donc j’ai peur que ça coupe. Mamie je disais que je suis dans le train et que j’ai peur que ça coupe. Là j’arrive au Val de toute façon, je suis là dans dix minutes, à tout de suite. »

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Paris-Le Havre. Une femme trentenaire assez potelée, cheveux noirs formant une crête tenue par des pinces dont je ne comprends pas si elles sont censées faire partie de la coiffure de manière permanente ou non. Elle a un pantalon de cuir noir. Elle est entrée en même temps que moi dans le train et s’est installée plus loin. Elle parle très fort au téléphone, avec plusieurs personnes différentes, se plaignant d’une femme qui « veut foutre la merde ». Ses boucles d’oreilles font du bruit chaque fois qu’elle secoue la tête, et elle la tourne beaucoup.

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La dernière conversation se tient vraisemblablement avec un homme, qu’elle appelle d’abord « bébé » avant de se fâcher subitement : « toi, t’as appelé le père de mes enfants ? Toi t’as fait ça ? Mais pourquoi t’as fait ça ? Me mens pas. Tu m’écoutes jamais ! Attends, là je suis dans le train, j’arrive à Saint Lazare, c’est pour toi que je suis venue, mais walla, sur Allah, ce soir, j’dors pas avec toi. Sur Allah ! ».
Après quoi elle raccroche, se crème avec des gestes amples et énergiques, se maquille avec un assez grand miroir rectangulaire, se parfume fort et chante du R’n’B en français, une histoire de mère célibataire qui essaye de convaincre un homme qu’il est le père de l’enfant qu’elle va avoir. Elle a une voix assez puissante et chante juste, je suppose qu’elle est la star du R’n’B de son quartier, mais je ne l’imagine pas faire carrière au delà.

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Son parfum – agréable mais vraiment trop fort – m’agresse à huit rangées de sièges de distance. À mon avis, malgré son serment, ce soir, elle dort avec lui.