Enguerrand-Eudes du Thaï d’en-dessous de Belleville

En remontant une rue du dixième arrondissement, dernièrement, j’ai distraitement regardé la carte d’un restaurant thaïlandais qui semblait engageant. Une passante m’en a spontanément fait la réclame : « je vous le conseille, c’est super bon, je viens souvent et d’ailleurs j’y retourne », et effectivement elle est aussitôt entrée dans le restaurant pour y déjeuner. Elle me l’a bien vendu, je l’ai imitée. Et j’ai très bien mangé.

Curiosité, indiscrétion, je suppose que ce n’est pas bien, peut-être même que c’est mal, mais j’ai pour manie d’écouter les conversations de mes voisins lorsque je suis seul au restaurant. À côté de moi se trouvaient deux jeunes hommes, dont l’un a dit à un moment qu’il avait juste trente ans. J’imagine que c’était aussi l’âge de son commensal. Ils se ressemblaient beaucoup : deux grands maigrichons aux cheveux assez ras, au nez pointu et aux lunettes à montures fines. Trente ans, ce cap faisait réfléchir le jeune homme : devait-il continuer sa relation avec A*, une jeune femme qu’il aimait profondément mais qui était une écorchée vive, quelqu’un de compliqué ? « Ma sœur m’a dit : tu es quelqu’un de très complexe, il faut que tu t’investisses dans une relation simple ». Cette fille, A*, a tout pour lui plaire : « quand tu la vois, tu lui donnes une particule, il n’y a pas de problème, elle est vraiment… ». Je n’ai pas entendu ce qu’elle était vraiment, mais j’ai compris que depuis son engagement dans le scoutisme, elle était devenue « catho-tradi ». Et même « très tradi », voire peut-être un tout petit peu trop. À moins au contraire que ça ait été sa qualité. Là encore je n’ai pas très bien entendu.

« — Mais dis-moi, toi, avec ton illumination de séminariste, est-ce que tu as un conseil à me donner sur la route que je devrais choisir ?
— Eh bien tout dépend de…
— Non parce que quand j’ai quitté le séminaire, ce n’est pas du tout comme ça que j’imaginais que ma vie allait évoluer. Si on m’avait dit à l’époque… Surtout après Ramallah
(inaudible)
— On ne peut pas changer les gens, tu sais, c’est une erreur de se dire qu’on va pouvoir le faire. C’est un travail qu’elle doit faire elle-même. Je ne sais pas si j’aurais la patience d’attendre. »

Je n’aurai finalement entendu que des bribes de cette conversation, mais je crois avoir compris que ces deux jeunes adultes étaient issus d’une aristocratie qui croit encore à l’aristocratie, qu’ils sont très catholiques, que l’un se dirige vers la prêtrise et que l’autre, qui semble capable de parler de lui-même pendant tout un repas, a envisagé la même vocation avant d’y renoncer. Celui qui a quitté le séminaire a pris un dessert.

Et puis subitement ils se sont levés, ils ont payé, et ils ont disparu, me laissant assez frustré, car j’aurais été curieux d’en entendre plus sur ces jeunes gens dont la culture, l’existence et les préoccupations sont sans doute bien éloignées de celles de toutes les personnes de leur âge que je suis amené à côtoyer.

15-12-6-3

(Le Havre, je bois un café au comptoir. Je m’apprête à feuilleter l’exemplaire de Paris-Normandie quand un type déboule et attrape le journal devant moi, à la recherche des résultats du tiercé)

« — Quinze douze six trois ! Mais c’est pas possible, y’a qu’à moi que ça arrive, des trucs pareils ! J’ai joué quinze douze six trois dans les deux dernières courses, là j’ai changé, et voilà, ça sort ! J’ai vraiment pas de chance. J’ai pas de chance. [il se tourne vers moi] De toute façon ça fait deux ans que c’est comme ça, ça fait deux ans que je fais n’importe quoi. J’comprends pas. Deux ans, des décès, des problèmes, des histoires d’assurances, la santé. Là mes deux parents sont morts, je dois quitter l’appartement, mais l’assurance ils veulent vérifier, faut que l’expert… enfin on paie, mais eux ils remboursent jamais rien, on sait pas pourquoi on a une assurance. Là je vais me faire enlever un poumon, mais quand je reviens, je sais même pas où je vais vivre, j’ai plus d’appartement ! Quinze douze six trois. C’est pas possible. Hein ? »

Moi aussi j’ai été syndicaliste étudiant

Faisons taire les rumeurs et avouons tout : j’ai moi aussi fait partie d’un syndicat étudiant. Ou plus précisément un syndicat écolier. J’étais alors en classe de troisième, et vers la fin de l’hiver, le chauffage est tombé en panne. Après plusieurs jours de cours à douze ou treize degrés, une manifestation spontanée d’élèves avait eu lieu devant la grille de l’école : « on veut du chauffage, sinon on arrête de travailler ! ».
Cet événement m’a décidé à fonder le Syndicat des Élèves dont je fus l’unique adhérent (dispensé de cotisation). Trop timide, je n’avais entrainé personne dans l’aventure, j’étais donc aussi la seule personne à connaître l’existence de ce syndicat, du moins jusqu’à ce que je glisse un tract de revendications sous la porte de la principale de l’établissement. Je ne sais plus ce que contenait ce tract mais il ne se limitait pas aux questions de chauffage. On n’a pas tardé à m’identifier car j’avais imprudemment posté mon message devant deux élèves de sixième qui ont été interrogés et n’ont pas eu de mal à me décrire, puisque j’avais depuis quelques jours la tête rasée (eh oui, non seulement j’ai adhéré à un syndicat étudiant mais c’était un syndicat étudiant de crânes rasés), ce qui n’était pas courant. Pour tout dire, j’avais tenté de me faire une crête punk, mais à force d’égaliser, il ne m’était pas resté beaucoup de cheveux sur la tête, et puis mes cheveux étaient plats, j’ignorais sans doute l’existence du gel, ma crête ne ressemblait à rien. Je m’étais aussi percé l’oreille avec une épingle à nourrice, tout seul, en pleine nuit, opération qui m’avait vivement fait souffrir sur le coup et a continué de me faire souffrir longtemps après car malgré mes précautions, le lobe de mon oreille s’était infecté.

En bas à droite…

Identifié, donc, j’ai été convoqué par la directrice et la principale du collège, que j’ai découvertes paniquées par mon syndicat. Plutôt que de d’avouer que j’étais tout seul, j’ai expliqué que je n’étais qu’un messager, que nous étions nombreux et organisés. Je refusai de donner des noms. Au bluff, la principale et la directrice m’ont dit qu’elle savaient qui d’autre était dans ma bande…

Au fond j’en suis sorti assez fier de moi : mon syndicat était crédible et avait fait trembler l’équipe de direction, il existait car j’avais réussi à faire croire à quelqu’un qu’il existait.
L’affaire n’est pas allée plus loin, mais je peux donc me vanter d’avoir un passé de syndicaliste étudiant. Mais un syndicalisme tout seul dans mon coin. Comme j’étais punk tout seul dans mon coin, d’ailleurs. D’une certaine manière, ça ne m’étonne pas de moi, je crois que je n’ai pas beaucoup changé. Contrairement à certains qui se renient désormais, je peux donc dire que mon engagement politique juvénile et mon engagement politique sénile ne font qu’un : je suis l’unique membre de ma bande.

Le camelot du rayon bédé

De passage au rayon bandes dessinées de la Fédération nationale d’achats cadres des Halles, je jette un œil aux Petite Bédéthèque des savoirs disponibles. Les deux miens (L’Intelligence artificielle, avec Marion Montaigne, et Internet, avec Mathieu Burniat) sont présents dans l’étagère. Bien.
Je surprends une conversation au comptoir : un homme demande conseil pour l’achat d’un livre consacré à Internet. Il est accompagné d’un pré-adolescent qui semble être la cible de l’achat. La jeune femme qui tient le comptoir se creuse la tête puis décrète qu’il vaut mieux aller voir dans d’autres rayons : informatique, sociologie des médias, essais sur l’actualité.

N’y tenant plus, je déboule sans prévenir dans la conversation : « Mais en bande dessinée, il y a un truc très bien, c’est dans la Petite Bédéthèque, tenez !… ». D’un geste souple et assuré, je saisis, sans le chercher, l’exemplaire disponible du livre et je le tends aux clients à qui j’adresse en même temps un sourire victorieux. « Ah oui, c’est vrai », dit la jeune femme ; « La petite bédéthèque, ah oui, très bien, je vais y jeter un œil », dit l’homme. Tout en marchant vers la sortie, je leur lance « je suis le scénariste ! ». Et je m’enfuis. La séquence n’a sans doute pas duré plus de vingt secondes.

Je pensais mal dormir cette nuit, torturé par la certitude que je ne saurai jamais si ma réclame de camelot sans dignité et sans honneur a permis de vendre le livre (dix euros seulement ! Achetez !) ou non. Mais en rentrant chez moi, j’ai reçu un e-mail qui m’apprend qu’une version turque va bientôt sortir. Et j’en suis fort heureux.

L’humour est un phénomène quantique

Cette semaine, j’ai connu le plus cuisant échec de ma carrière de wannabe-humoriste. J’ai publié sur Scientists of America un article dont le titre évoquait des expérimentations sur des animaux, et qui était accompagné d’une photo de singe de cirque. Mais l’article ne parlait pas exactement de ça.
Il a été partagé par quarante-et-une personnes, ce qui n’est pas peu, mais hormis quelques amis qui connaissent l’esprit de Scientists of America, j’ai peur que les auteurs de ces partages n’aient rien compris au propos, comme en témoignent ces diverses réactions :

J’imagine que ces gens n’ont pas forcément lu. Qu’ils réagissent à un titre, à une photo, voire aux commentaires qui précèdent le leur, mais le résultat est là : c’est un échec, je n’ai réussi à amuser que moi-même, ou presque. Ce n’est pas la première fois que ça m’arrive, loin de là, mais je ne comprends pas complètement ce que j’ai raté. La photographie, sans doute, n’est pas bonne. J’aurais voulu trouver une photographie de singes dans une salle de classe. Le titre, peut-être, n’est pas un choix heureux et n’incite pas trop à cliquer : vivisection, abattoirs, pauvreté, réfugiés, guerres, sont autant de sujets qui nous indignent mais qui nous font aussi détourner le regard, on n’a pas besoin d’en savoir trop pour savoir que cela nous révolte.
Le texte, enfin, n’est sans doute pas assez explicite pour être efficacement lu en diagonale, et peut-être n’y a-t-il que moi (et mon latin approximatif) pour imaginer quel genre de singe peut être le Pan Glaberus Garritor. Eh oui, non seulement j’utilise les notions scientifiques n’importe comment mais je fais pareil avec le Latin !

Je répète souvent une réflexion émise par Marion Montaigne, alors que, me souviens-je, nous travaillions au livre L’Intelligence artificielle1 au café (au Père Tranquille, si vous voulez tout savoir). L’immense humoriste m’avait dit quelque chose comme : « s’il faut expliquer une blague, c’est qu’elle n’est pas drôle ». Cette réflexion, évidente quand on la rapporte à sa propre expérience du rire, fait de l’humour un phénomène « quantique » au sens du principe d’incertitude d’Heisenberg ou des histoires de chats de Schrödinger2, quelque chose de si délicat qu’on ne peut pas en même temps l’observer et l’apprécier.
Alors il ne sert à rien que j’explique mon article, si je le fais, il ne sera plus drôle.
J’ai raté mon coup.

  1. éd. Lombard 2016, dix euros seulement ! []
  2. J’ai le secret espoir d’apparaître dans une réédition future des Impostures intellectuelles, de Sokal et Bricmont, ouvrage qui dénonçait la légèreté avec laquelle certains post-modernes appliquaient aux sciences humaines des concepts issus des sciences dures. []

La fille que je draguais

À force de prendre le train ensemble depuis notre banlieue, elle pour aller étudier à l’institut d’art et d’archéologie, moi pour fréquenter l’Académie Charpentier toute proche, on est devenus bons camarades, passant un temps considérable dans une brasserie de Montparnasse, le Jockey, où pour le prix d’un café et d’une assiette de frites on nous autorisait à rester là à discuter et à fumer cigarette sur cigarette.

J’ai gardé le billet

On avait l’un et l’autre envie de visiter la France, alors un jour on s’est offert un billet à trente-cinq francs pour la ville de province la plus proche possible : Gisors.

Si vous vous êtes toujours demandé à quoi ressemblait une tasse à café de la brasserie de la gare à Gisors le 28 janvier 1989, eh bien ce dessin peut vous en donner une idée.

On a traîné à Gisors toute la journée. Il n’y avait pas grand chose à faire ou à voir. En rentrant, dans le train, on s’est finalement embrassés. Trente ans, trois enfants, six chats et un livre plus tard, on vit toujours ensemble.

Une grand prix pour Angoulême

Bientôt le vote pour le grand prix du festival d’Angoulême.
Il y a trois ans le festival avait publié une liste d’auteurs éligibles, au sein de laquelle ne se trouvait aucune femme. Cette absence de représentation féminine avait été justement critiquée, mais ça n’a pas empêché que, en 45 ans de festival, seules deux femmes ont été primées.
Alors je propose une petite liste pour inspirer les auteurs qui vont voter :

Rumiko Takahashi : Autrice du soap Maison Ikkoku (Juliette je t’aime), des comiques Urusei Yatsura (Lamu) et Ranma 1/2, du récit fantastique Mermaid Forest et de quelques autres séries que je ne connais pas, cette dessinatrice de mangas qui se joue des genres (aux deux sens du terme), et mélange un vrai goût pour la romance à un humour désopilant publie depuis quarante ans, et est l’autrice la plus lue dans le monde.

Marion Montaigne : Récipiendaire de deux prix du public à Angoulême, Marion Montaigne a révolutionné la vulgarisation scientifique en bande dessinée avec son blog Tu mourras moins bête (mais tu mourras quand même), publié sous forme d’albums puis adapté en dessin animé. Son dessin expressif et son humour ravageur ne l’empêchent en rien de traiter chaque sujet avec sérieux, de la biologie à la sociologie.
Son dernier album, Dans la combi de Thomas Pesquet, est un des plus grands succès de 2018 en bande dessinée.
Oui, elle est jeune. Mais pas plus que Bilal, Zep, Vuillemin ou Reiser lorsqu’ils ont été primés. Oui, c’est une copine, et alors ?

Julie Doucet : Autrice québécoise underground, Julie Doucet ne fait plus vraiment de bande dessinée, mais l’empreinte qu’elle a laissé dans le domaine des deux côtés de l’Atlantique ne risque pas de s’effacer. L’intégralité de son œuvre en bande dessinée vient d’être publiée par Drawn & Quarterly sous le titre Dirty Plotte: The Complete Julie Doucet.

Shary Flenniken : Autrice Underground membre du collectif Air Pirates (rendu célèbre par le procès que lui a intenté Disney) au début des années 1970, elle a ensuite travaillé pour le satirique National Lampoon où elle a notamment créé la série Trots and Bonnie dans laquelle, se servant d’un dessin inspiré de la bande dessinée américaine de l’entre-deux-guerres (George McManus, Harold Gray), elle emploie deux personnages de jeunes filles pour traiter de sujets politiques, et notamment féministes, dans un savant mélange d’humour noir grinçant et de fraîcheur. Elle a aussi collaboré au magazine Mad.
À présent surtout illustratrice, son œuvre rare gagne à être connue mais ses deux uniques publications en français, Sexe et Amour et Trotts and Bonnie, ont bientôt trente ans.

Claire Wendling : Son dessin plein d’assurance lui vaut – chose rarissime pour les auteurs français – un vrai respect outre-Atlantique, ce qui l’a notamment amenée à travailler pour Warner et à créer des illustrations de couverture pour des comics Marvel.

Catherine Meurisse : Survivante des attentats de Charlie Hebdo (elle était arrivée en retard à la conférence de rédaction), qui lui ont inspiré le très émouvant La légèreté, Catherine Meurisse n’est pas qu’une dessinatrice d’actualité, elle se passionne notamment pour l’histoire de l’art et de la littérature.

Posy Simmonds : autre autrice littéraire, la britannique Posy Simmonds s’est fait connaître par la bande dessinée Gemma Bovery, adaptation moderne de Flaubert, servie par un langage singulier puisqu’elle mélange sans complexe séquences dessinées et écrites. Ses romans graphiques Gemma Bovery et Tamara Drewe ont été adaptés au cinéma.

J’aurais pu citer Nicole Claveloux, dont l’œuvre très singulière est en instance de republication ; La très discrète Édith, primée à Angoulême pour sa série Basil et Victoria, avec Yann, mais qui est loin de n’avoir fait que ça ; Lisa Mandel, autrice aux multiples talents, immense humoriste, mais aussi éditrice audacieuse de la collection Sociorama ; Aude Picault, dont les dessins légers et élégants cachent souvent des orages, tel son Idéal Standard, pathétique dissection des rapports de couple ; Marjane Satrapi, évidemment ; Anouk Ricard, dont le travail a une personnalité unique. J’aimerais enfin mentionner, pour l’avenir, Agnès Maupré ou encore Lucie Durbiano, dont les talents respectifs finiront par être flagrants pour un large public. Je n’ose citer Colonel Moutarde, qui n’est plus vraiment autrice de bande dessinée.
Aux États-Unis, enfin, Alison Bechdel, Jessica Abel et Roberta Gregory méritent attention.
Et plein d’autres que j’oublie.
Enfin bref, il y a le choix.