Cinq choses sur moi

Apparu sur Facebook j’aime bien le jeu qui consiste à livrer cinq informations sur soi que les gens ignoraient. Dans mon cas, c’est difficile, car j’ai l’horripilante habitude de raconter ma vie sur le Net et il n’y a pas besoin de chercher beaucoup pour savoir absolument tout sur moi.
Essayons quand même :

  • J’ai joué le premier rôle dans un film de zombies.
  • J’ai fait partie des premiers graffeurs « hip hop » en France.
  • Aux Beaux-arts, j’étais peintre réaliste, mes modèles étaient Vermeer, Vuillard, et surtout mon voisin Jürg Kreienbühl.
  • Mon orgueil n’a jamais dégonflé depuis le jour, il y a trente ans, où la première et seule fois que j’ai entendu Jean-François Debord (immense professeur de morphologie aux Beaux-Arts) dire du bien d’un dessin d’étudiant, c’était un dessin de moi. Après ça, c’est bon, je pouvais arrêter d’être artiste – ce que j’ai fait.
  • Mon orgueil n’a jamais dégonflé depuis ce jour de février 2017 où pendant une conférence l’immense philosophe Vinciane Despret a dit qu’un de mes textes lui avait fait réviser son opinion sur un mot.
    Après, c’est bon, je pouvais arrêter d’être intelligent – ce que j’ai fait.

Mouais, un peu vantard, tout ça, un peu dans le show-off.
Il me manque une anecdote piteuse. J’en ai sûrement plein mais ça j’oublie plus facilement !

Guide universel des pratiques numériques : comment passer son anniversaire sur Facebook

Il n’est pas toujours facile de savoir comment se comporter sur Internet, et particulièrement sur les réseaux sociaux. Je propose de rédiger un guide de bonnes pratiques, starting now avec cette question que chacun se pose : que doit-on faire sur Facebook le jour de son anniversaire ?

Un anniversaire est événement spécial pour chacun d’entre nous, et sur Facebook, ce jour est plus spécial encore, c’est Facebook qui le dit.
Les choses commencent peu après minuit lorsqu’une ou deux personnes nous souhaitent un bon anniversaire. Nous ne connaissons pas forcément bien ces personnes, alors ça nous inquiète : pourquoi les autres se taisent-ils ? En fait, ce n’est que le lendemain que Facebook signalera à tous nos amis que nous fêtons notre anniversaire. Se pose alors une autre question inquiétante : pourquoi ces personnes que nous ne connaissons que de loin en loin sont au courant de notre date de naissance, et que nous veulent-elles exactement ?
Le matin suivant, Facebook nous présente une vidéo animée de paquets, de gâteaux et de feux d’artifice. Cette vidéo affirme que toute l’équipe de Facebook (23 000 employés) tient à célébrer ce jour et à nous féliciter. Eh bien c’est faux, dès qu’on creuse un peu on s’aperçoit que personne chez Facebook n’est réellement au courant du jour de notre anniversaire et qu’il n’y a pas vraiment de discussions en interne à ce sujet.

Quel baratineur, ce Mark Zuckerberg !

Facebook nous propose alors un choix difficile : partager cette vidéo embarrassante qui aura pour vertu de bien montrer à tous nos contacts que ce jour est celui de notre anniversaire, ou bien ne pas la partager, parce que la publier laisse penser qu’on veut vraiment trop faire savoir au reste du monde que c’est notre anniversaire ? À chacun de chercher la réponse à cette équation au fond de son cœur. Une stratégie astucieuse consiste à partager la vidéo, assortie d’un commentaire railleur, comme par exemple « Ha ha trop bizarre cette vidéo que Facebook me propose, lol, mdr ». Mais cette astuce commence à être trop connue et ressemble à une quête désespérée d’attention, même lorsque l’amusement exprimé est sincère. Dans le même registre, avec les mêmes motivation, on peut publier des captures de publicités ciblées qu’on a reçues par e-mail, pour se moquer, ou s’indigner : « comment est-ce que cette boutique en ligne a obtenu ma date d’anniversaire ?! ».

Arrivent enfin de nouveaux messages d’amis plus proches que les deux stalkers bizarres de minuit. Une journée-marathon commence alors : l’œil rivé sur votre écran, vous comptez les absents et les présents en feignant l’indifférence.
Le lendemain, dès minuit une, trois ou quatre personnes vous souhaitent « un bon anniversaire en retard », en prétendant avoir raté l’information le jour idoine. Sont-elles sincères, ou bien cherchent-elles à se démarquer de la foule ? Vous ne le saurez jamais.

Ce sera alors le moment pour vous de poster un message disant que vous n’avez pu remercier individuellement chacun de vos amis et que vous êtes touché par tous leurs gentils messages. C’est une manière de faire remarquer à ceux qui ne vous l’ont pas souhaité à temps, ni même après, que votre anniversaire vient de passer (certains s’excusent alors en commentaires), c’est une manière aussi de faire croire que vous vous êtes trouvé submergé d’amour, et enfin, c’est une une tactique pour éviter de remercier individuellement des gens que vous n’aimez pas et qui ne vous aiment pas mais qui se sont malgré tout sentis forcés de vous laisser un message, comme vous le ferez pour eux un jour.

Tout cela a fait des dégâts. Vous ne digérez pas la blague d’un ami sur votre âge, ni le fait qu’un autre n’ait à aucun moment pris la peine de s’associer à la chorale qui célébrait votre anniversaire. Vous n’avez plus qu’à attendre trois-cent soixante quatre jours pour que ces personnes rattrapent ces impairs, mais ça ne changera rien : au fond de vous, vous savez bien que vous êtes seul.

Afin que les vrais héros ne soient jamais oubliés

Le 30 mars 2019, à Toulouse, devant le Tribunal, des policiers ont demandé à une dénommée Odile Maurin, cinquante-deux-ans, tristement connue pour son activisme au sein du mouvement « gilets jaunes », de bien vouloir se déplacer. Face au refus d’obtempérer de cette pétroleuse, les valeureux fonctionnaires ont tenté de manipuler le joystick du module de commande de son fauteuil roulant (car elle était en fauteuil). Sans doute l’engin avait-il été trafiqué, car aussitôt, son moteur s’est mis en route, le faisant avancer avec une brutalité telle qu’un CRS et un brigadier ont été heurtés.
Les blessures subies à la suite de ce choc n’ont pas occasionné d’interruption de travail et, en apparence, n’ont laissé aucune séquelles. Mais on le sait, les vraies douleurs sont psychologiques. Les genouillères rayées, ce n’est pas le genre de cicatrices qu’un agent qui chérit son équipement aime à arborer.

La justice a à peine puni l’extrémiste qui se prétend partisane de la « non-violence ». Elle écope de deux mois de prison, certes, mais avec sursis. Elle a l’interdiction de manifester à l’avenir, ce qui permet en théorie d’empêcher le récidive, mais avec quelles garanties ? À l’issue de son procès, Odile Maurin a déclaré à des médias complaisants qu’elle comptait bien persister à manifester malgré l’interdiction qui lui en a été donnée. Que faire lorsque la presse et la justice, contaminées par des idées séditieuses, ne font plus leur travail ?

Il me semble que la moindre des choses serait de décorer les valeureux agents outragés ce jour-là, tant ceux qui ont été attaqués avec l’ « arme par destination » qu’est le fauteuil roulant d’Odile Maurin, que ceux qui ont tenté de manipuler l’engin et ont été ensuite raillés par l’opinion publique pour leur maladresse.
Sous l’armure du CRS, il y a un petit cœur qui bat, une chair tendre qui ne demande que de l’amour. Chaque jour ces gens risquent leur vie pour défendre les valeurs de notre pays, et il faut que leur sacrifice soit salué.

Crepusco

Le jeune et talentueux avocat et activiste Juan Bran a publié en ligne puis sur du papier un livre majeur d’analyse politique : Crepusco. Les médias taisent son succès phénoménal (régulièrement classé parmi les 1000 premières ventes sur Amazon), ce qui est la preuve qu’il dérange. J’ai décidé d’en publier ici les premières pages, enfin un « digest » qui, j’espère, rendra justice à l’esprit de cette œuvre majeure de la littérature politique qui éclipse Aristote, Sun Tzu, Machiavel, Spinoza, Rousseau, Marx, Debord, Arendt et Sartre entre autres.

Il est midi. Dans une brasserie parisienne où se retrouve le tout-Paris politique et littéraire, un jeune homme est invité à déjeuner. Son parcours est exemplaire : il a fréquenté la crèche la plus sélective de France, la meilleure école maternelle, une des écoles primaires les plus élitistes de la capitale, le meilleur établissement secondaire du sixième arrondissement, si ce n’est du monde, et il a eu un bac avec mention, alors qu’il n’avait pas pu finir son année de terminale car il avait été exclu du lycée du fait de son insubordination et à cause de madame Marie-Sylvaine Crespon, une professeure de philosophie frustrée au physique médiocre qui n’a pas supporté d’être contredite par cet élève qu’elle trouvait visiblement trop doué, trop précoce : le cloporte craint l’éclat du Soleil. Après son baccalauréat, ce jeune homme a intégré Sciences-po où il a fait de brillantes études. Jeune, sportif accompli et classé quinzième lors des championnats de France de trot à poney, très beau, son regard est intense et trouble les chefs de parti politique comme les patrons du Cac40, et plus encore, il trouble les sens des épouses de ces hommes de pouvoir qui comprennent que la vraie puissance est intérieure. Avec un tel profil, il a été repéré, Paris lui fait une cour insistante, tous lui promettent un brillant avenir et se disputent ses faveurs. Où choisira-t-il de faire son stage de fin d’études ? Il reste humble et ouvert à toutes les propositions.
L’homme qui est face à lui en train de manger un croque-monsieur en débitant des platitudes sur la pluie et le beau temps est milliardaire. Il a l’oreille des présidents de la République, il fait et défait les ministres, il possède un empire industriel et a investi dans tous les médias français. Bien qu’il semble réservé, notre jeune homme n’est pas impressionné, les puissants ne lui font pas d’effet. Intérieurement, il toise le milliardaire avec le mépris qu’ont, pour les super-riches, ceux qui n’oublient pas d’où ils viennent. Car il n’est pas né avec une cuiller en argent dans la bouche. Il vient du milieu de l’art, des saltimbanques, son père est un des plus importants producteurs de cinéma français et sa mère, psychanalyste, lui a appris à toujours se recentrer sur lui-même. C’est par effraction, par son seul talent, que le brillant vingtenaire est devenu la coqueluche du monde.
Ce jeune homme incroyable de vingt-cinq ans, c’était moi.

La conversation patine. D’un pouce distrait, le milliardaire consulte son smartphone dernier-cri. Un message important ? Non. Il glousse, me tend le petit écran où je vois un chat qui tente de sauter sur une table mais est surpris par la présence d’un autre chat qui surgit. Interrompu dans son saut, le chat perd son élan et finit par se ramasser au sol. Apparemment, un chat qui tombe, c’est drôle. Ça doit être de l’humour de milliardaire. C’est de l’humour de milliardaire, ou plutôt, c’est un message et il m’est destiné, je le comprends à présent. En me montrant ce chat qui tombe, voilà ce que me dit mon commensal : « il n’y a pas d’ascenseur social et nous les riches, nous ferons tout pour nous en assurer. Et si nous ouvrons la porte à quelqu’un comme toi, il faudra qu’il nous serve aveuglément et sans jamais protester. Et sinon, dure sera la chute. ». Je comprends le message. Le visage de l’homme est écarlate, il semble manquer d’air pour continue de hoqueter de rire : « c’est con, c’est con, mais c’est vraiment tordant ! ». Intérieurement, j’écume de rage. Je comprends qu’il a compris que j’étais un transfuge, que j’étais l’ennemi juré de sa classe. Que le jour où les français se soulèveront, que le jour où ils porteront le gilet jaune et descendront dans la rue, je serai parmi eux, à leur tête, et c’est sa tête à lui que je viendrai prendre. D’une grimace qui n’essaie même pas d’être polie, je marmonne d’un ton agacé : « c’est très drôle ». L’ambiance se refroidit, le milliardaire cesse de rire, baisse les yeux vers son croque-monsieur sur lequel il rajoute du poivre, saisit une frite avec ses doigts et l’enduit de ketchup. Du rouge. Du sang. Les masques tombent, le combat va pouvoir commencer.

Le milliardaire, toujours occupé à consulter son smartphone, émet un petit sifflement puis me tend à nouveau l’appareil. Dans une dépêche du Monde apparaît la photo d’un homme hier presque inconnu qui vient à l’instant d’être désigné ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique : Emmanuel Macron. « Dis-donc, celui-là, il ira loin, c’est le prochain président ! ». Sur le coup, je n’ai pas prêté attention à cette prédiction qui me semblait destiner à me rabaisser. « C’est le prochain président ». Mais je m’en suis souvenu trois ans plus tard lorsque Macron est effectivement devenu président. « C’est le prochain président ». Ainsi, tout était prévu, les oligarques avaient désigné leur marionnette, ils allaient passer les trois années suivantes à lui donner une crédibilité en le mettant en couverture de leurs journaux. Car les oligarques tiennent d’une main de fer à peu près tous les médias français, sauf ceux qui disent du bien de moi.
Bien entendu, conscient de la menace que je représentais, le milliardaire ne m’a jamais rappelé et j’ai finalement dû faire mon stage dans la société de mon père tandis que mes camarades de promotion, tous bien moins talentueux que moi, se sont vus offrir des stages prestigieux.

Des années plus tard, je croiserai à nouveau le milliardaire lors d’une soirée célébrant le lancement de sa nouvelle box Internet. Pourquoi m’a-t-on invité ? Par erreur ? Non. Sûrement pas par hasard. Sans doute avait-il organisé l’événement dans l’unique but de m’imposer le spectacle de sa réussite. Son patrimoine avait doublé, il avait épousé la fille d’un milliardaire encore plus fortuné que lui, et le président de la République était son pion.
Ce soir-là, nous ne nous sommes pas reparlés. Je l’ai croisé, entouré d’un petit groupe de courtisans à qui il faisait une démonstration du débit de réception de sa fibre optique. Je lui ai lancé un regard pénétrant, il a baissé les yeux, intimidé, ou plutôt non, il m’a renvoyé un regard vide, comme s’il ne me reconnaissait pas au milieu des centaines d’invités de la soirée. Mais comment aurait-il pu oublier les traits du jeune homme à qui il avait fait subir un pervers entretien d’embauche trois ans plus tôt ? Voilà ce que sont les riches : des lâches.

Dans les dix chapitres suivants, je vais m’attarder sur le parcours et l’orientation sexuelle de l’homme le plus important de la macronie : Régis Bidou, devenu conseiller spécial du président alors qu’il n’a aucun talent. Je suis bien placé pour le savoir car je suis allé à l’école avec lui et je le déteste car il se moquait de moi avec ses amis en prenant pour prétexte non pas nos différents politiques, mais le fait anecdotique que je n’avais pas de blouson Chevignon alors qu’en fait ce n’était pas de ma faute, il n’y avait pas de magasin qui en vendait dans mon quartier. J’ai vite réparé cet impair, mais c’était trop tard, j’étais la risée de tous, et même madame Crespon, la professeure de philosophie, avait ri lorsque mon misérable ennemi avait fait un bon mot en classe à mon sujet. Cette salope. C’est à ce moment là que j’ai compris qu’il ne fallait pas essayer de changer l’oligarchie de l’intérieur mais qu’il fallait la détruire sans pitié. Que Macron ait nommé une personne telle que Régis Bidou à un poste aussi important n’est pas un hasard : ses amis milliardaires ont dû lui dire que je désapprouvais sa politique, il n’a décidé de cette nomination que pour me provoquer et m’humilier.
Mais je suis joueur, moi aussi, rira bien qui rira le dernier.

Tout ce qu’on pourrait faire dans une gare

Un jeune homme m’accoste dans la gare du Havre, il mène une étude pour le compte de la SNCF. De mon côté, je venais d’apprendre que mon train était retardé de vingt minutes et, ma foi, je pouvais bien en offrir cinq, j’ai donc accepté de répondre.
Muni d’une tablette, l’enquêteur m’a d’abord posé quelques questions sur ma situation : mon âge, la raison de ma présence dans la gare du Havre, si j’y venais régulièrement ou non.

Il m’a ensuite demandé si j’étais content des services présents en gare. Je lui ai répondu que, juste là, j’étais un peu malheureux que mon train ne fut pas présent en gare, puisque la raison de ma présence en gare était que je voulais prendre ledit train pour rentrer à Paris. Mais l’application de la tablette ne proposait la possibilité de dire ça. J’ai insisté : ce que j’attends d’une gare, c’était qu’on puisse y prendre son train.
Mais il n’y avait pas la possibilité d’écrire ça.
En fait, ce qu’on voulait me faire dire, je l’ai vite compris, c’était que je rêvais qu’on installe dans la gare une boutique de vêtements, une gaufrerie, une boutique de chaussures, enfin toute espèce de commerce sans rapport avec le fait de prendre son train.

« — Écoutez, ce que j’attends d’une gare, c’est de pouvoir prendre mon train dans de bonnes conditions et d’être correctement informé.
— Ah. On va devoir s’arrêter là, alors. »

Et il m’a laissé.
Le questionnaire ne prévoyait pas qu’on puisse venir dans une gare juste pour prendre son train. Ou plutôt, ce n’est pas ce que les concepteurs de l’enquête ont envie d’entendre.

Fibre sans mobile

La fibre arrive dans ma rue. Enfin.
Mon actuel fournisseur d’accès m’avait démarché il y a quelques semaines dans des termes suspects et incohérents, dans le but, je suppose, de m’obliger à m’engager pour un an avant que la concurrence puisse me démarcher à son tour. J’étais intéressé, mais le commercial qui m’avait appelé semblait trop pressé pour être honnête.
Fait rédhibitoire, j’étais assuré de perdre mon numéro de ligne fixe.

Et puis ce matin, un conseiller Orange (concurrent, donc) est passé chez nous pour expliquer longuement l’offre qu’il pouvait proposer. Il a aussi laissé un papier avec son numéro de mobile dans la boite-aux-lettres, au cas où on perdrait le papier qu’il nous avait remis en mains propres. Et il en avait aussi glissé un dans une fente de la porte d’entrée. Un peu plus tard, une femme du service technique a appelé, elle aussi pour nous convaincre que c’était le bon jour pour s’équiper. Enfin, un troisième gars a lui aussi téléphoné, toujours pour la même raison et toujours avec le même employeur, ou presque : il a commencé par parler d’Orange, mais au fil de la conversation il s’est révélé appeler pour le compte de Sosh, la filiale discount d’Orange — ce qui expliquait une curieuse différence de prix et, ai-je compris ensuite, une différence de service.

 » — Quel est votre modèle de box actuel ?
— Je n’ai pas de box. J’utilise un simple modem ADSL.
— Ah. Mais vous n’avez pas Internet alors ? Pourtant vous m’avez donné votre adresse e-mail, plus tôt.
— J’ai Internet, j’ai Internet ! Je n’ai pas de « box » mais j’ai bien Internet. Enfin c’est pareil, une « box », c’est un modem, hein. Laissez tomber.
[soupçonneux] Mais vous recevez vos e-mails ?
— Ben oui, évidemment !
— Vous êtes sûr ?
— Mais oui ! »

J’imagine le gars qui, à la cantine, racontera a ses collègues qu’il a eu au téléphone un vieux sénile qui croit aller sur Internet sans box.

« — Vous recevrez une Livebox 4 alors, c’est le tout dernier modèle.
— Mais avec Sosh c’est pareil, non ?
— Oui mais là vous vous engagez un an. Avec Sosh vous pouvez résilier à tout moment.
— Et c’est moins cher.
— Oui, c’est moins cher.
— Mais quelle est la différence, alors ?
— La différence c’est que le débit est moins important
— Ah bon, eh bien je veux le meilleur débit, hein. »

Quand j’ai dit que je préférais payer plus cher pour un meilleur service, le conseiller a changé de casquette et est devenu un conseiller Orange.
Sans tout ce démarchage, j’avais en fait déjà choisi Orange, car même s’ils sont un peu chers, eux seuls me promettent que je conserverais mon numéro de téléphone. Quand on n’a pas de téléphone mobile, c’est quelque chose d’important.
C’est là qu’arrive le gag.

« — Bon, eh bien si vous me garantissez que je conserve mon numéro de téléphone fixe, je suis intéressé.
— Très bien, alors il faut que vous choisissiez un créneau horaire pour qu’un technicien vienne vous installer la fibre. Ça peut être jeudi 26 ou samedi 28.
— Euh bon, samedi 28 alors.
— Nous allons maintenant choisir votre point de retrait pour récupérer votre Box
[pourquoi diable est-ce que le technicien ne peut pas l’amener lui-même ?]
— Oulah, déjà ?
— « Ambonbons ».
— Hein ?
— « Sommeil et santé ».
— Excusez-moi je ne comprends pas bien…
— « Esso »… « O Pneu »… « Picard »… « Pressing de la gare »…
— Ah… D’accord, ce sont les points de retrait… Bon, eh bien Pressing de la gare, je vois où c’est.
— Bien. Maintenant, il me faudrait votre numéro de téléphone mobile…
— Je n’ai pas de téléphone mobile !
— …pour que le technicien puisse vous prévenir s’il y a un changement.
— Eh bien ils n’ont qu’à m’appeler sur le fixe, ou bien il suffit qu’il n’y ait pas de changement. Moi je serais là !
— Il va me falloir un numéro de téléphone mobile, alors.
— Mais je vous dit que je n’en ai pas, pas du tout. Aucun.
— Il me faut votre numéro de téléphone mobile afin de vous prévenir par SMS de toutes les étapes de l’expédition de votre box.
— Je n’ai pas de téléphone.
— Alors celui de votre fille [tiens, comment il sait que j’ai une fille ?].
— Ma fille part à Naples, ça n’a aucun intérêt qu’elle reçoive à Naples des SMS qui lui parlent de l’expédition d’un colis chez moi.
— Il me faut un numéro de portable pour pouvoir finaliser votre dossier.
— Je n’ai pas de moyen…
— N’importe quel numéro. Celui de quelqu’un que vous connaissez.
— Mais c’est absurde ! »

« — Garçon s’il vous plait je voudrais un café crème. Avec deux croissants
— je m’excuse monsieur nous n’avons plus du tout de croissants
— ah ben ça fait rien alors je vais prendre autre chose […] vous avez qu’à me donner un café nature, alors. Un café nature avec deux croissants
— je me suis peut être mal exprimé, je vous dis que nous n’avons plus du tout de croissants
— Là ça change tout, s’il n’y en a plus, forcément, je peux pas en avoir. Je vais prendre autre chose. Je vais prendre n’importe quoi. Du lait. Vous avez du lait ? Donnez-moi une tasse de lait. Avec deux croissants. « 

« — Je suis d’accord mais il faut que vous me communiquiez votre numéro de téléphone mobile s’il vous plait afin que je puisse finaliser votre dossier et afin de vous tenir au courant de l’avancement de votre dossier.
— Eh bien je ne sais pas, envoyez-moi des mails. Ou appelez-moi sur mon fixe. Mais je n’ai pas de téléphone.
— C’est très inhabituel de ne pas avoir de téléphone.
— Eh oui, il paraît.
— Il me faut votre numéro de téléphone mobile afin de finaliser votre dossier et de vous tenir au courant de l’arrivée de votre commande.
— Mais je vous dis que je ne peux pas vous donner un tel numéro ! »

[Nathalie, qui se trouvait à côté, a alors pris le téléphone et dit un peu plus énergiquement que moi que nous n’avions pas de téléphone mobile. Le conseiller a alors appelé sa supérieure qui a pu débloquer la situation. Elle m’a annoncé qu’elle m’envoyait un mail « récapitulatif ».

« — Vous avez bien reçu le mail ?
— Euh, attendez, attendez voir, non, pas encore.
— C’est très important, dès que vous le recevez il faut valider.
— Vous pouvez peut-être raccrocher, je verrai ça à tête reposée. Ah, voilà le mail, il arrive, je regarde, je clique… Oh… Euh… Apparemment je viens d’accepter un contrat ! « 


« — Oui, c’est votre accord, l’installation va pouvoir être mise en route. Je vous souhaite une bonne journée. »

J’ai légèrement l’impression de m’être fait forcer la main, presser par des gens qui ont sans doute plus besoin de moi que je n’ai besoin d’eux, mais avec un peu de chances, j’aurai la fibre dans quinze jours.

Retour sur les lieux du délit

Je me suis amusé à retourner sur les traces de mes graffitis des années 1985-1990 (on peut lire mes souvenirs de cette période sur le site TwilightZoneCrew.com ) en tentant de retrouver les lieux à l’aide de Google Street view. Pas toujours facile, car nombre de ces lieux (abords des voies de chemin de fer par exemple) ne sont de toute façon pas accessibles aux véhicules qui effectuent les captations pour Google.
Mais ce n’est pas tout : de nombreux murs ont tout bonnement disparu. Ce n’est pas illogique puisque nous faisions nos graffitis sur des murs clairement abandonnés, dans des friches industrielles diverses…

Premier graffiti, sur un mur caché de notre collège. On avait découvert à l’occasion que de nuit, nos yeux ne distinguent plus vraiment les couleurs. Heureusement, nous n’avions que quelques bombes.
On ne peut voir ce mur depuis la rue, ou du moins pas sans approcher des grilles. Le collège a été entièrement refait depuis.

Rue Leblanc, vers Ballard, se trouvait un mur immense appartenant à la SNCF, qu’investissait le vétéran Epsylon Point. Il avait vingt ans de plus que nous et nous avait un peu pris sous son aile. On peignait en plein jour, sans aucun problème. Le voisinage trouvait cela plutôt sympathique. Aujourd’hui, le mur a semble-t-il été remplacé par un espace végétalisé.

En Angleterre à Farnborough j’avais repéré un parc au fond duquel se trouvaient quelques graffitis, mais qui n’était pas encore totalement investi. De nuit, l’endroit était désert. Je m’y suis rendu avec quelques bombes et j’y ai fait mon premier graffiti. Le lendemain, je suis venu le photographier, et je suis tombé sur une bande rivale. Après un petit moment stressant, on s’est bien entendus et on est restés amis depuis. Je leur ai proposé d’intégrer mon « posse », le Twilight Zone Crew, ce qu’ils ont accepté avec enthousiasme. Régulièrement nous nous envoyions des lettres avec les photos de nos dernières réalisations.
Le parc existe toujours, mais il n’y a plus de graffitis.

Un autre graffiti réalisé avec Won, Risk, Fred, et Epsylon Point, toujours dans son quartier. Des policiers s’étaient arrêtés pour vérifier ce que nous faisions, ils nous ont demandé si nous avions le droit de peindre ici, nous avons répondu que oui et ils sont repartis.
C’était comme ça, en 1986.
Le mur était bien moche, et derrière se trouvait une énorme friche industrielle qui servait de décor à des clips ou à des films tels que I Love You, par Marco Ferreri. Tout ça a disparu depuis longtemps, remplacé par le Parc André Citroën et par des habitations. Je serais bien incapable de déterminer l’endroit exact.

La rue Watt était un autre décor parisien assez formidable, du moins pour la partie qui passait sous les voies de chemin de fer, qui a inspiré des photographes, des cinéastes, ou encore Jacques Tardi.
Passée le tunnel se trouvait l’immense entrepôt Vichy-État qui lui aussi servait souvent de décor à des tournages. Je l’avais découvert en enregistrant l’émission des Enfants du Rock consacrée à la scène punk parisienne et intitulée Le dernier pogo à Paris, en 1986.
Aujourd’hui, la rue Watt existe toujours mais je serais bien incapable de reconnaître quoi que ce soit. L’entrepôt n’existe plus.

Dès 1984, un ami qui prenait cette ligne de métro m’a appris qu’entre les stations aériennes Stalingrad et la Chapelle, on pouvait voir un immense terrain vague au fond duquel se trouvait un très beau graffiti. Pendant cinq ans je suis allé y prendre régulièrement des photos du boulot de gens qui me semblaient très forts : Saho, Skki, Bando, Scipion… J’ai rarement osé engager la conversation.
Un jour, tout de même, je suis allé avec mes amis anglais et mon groupe parisien pour peindre un mur. Il n’est pas resté très longtemps, et a vite été recouvert d’inscriptions du genre « Anglais go home ». Au moins avons-nous quelques heures appartenu à la légende de ce lieu fondamental de l’histoire du Hip-hop français.

Un de mes tout derniers graffitis, à Auribeau-sur-Siagne en 1988, avec Bobo, Banga, Kay et Megaton. Le maire de l’époque (qui l’est toujours, apparemment) nous avait commandé une énorme fresque. Le conseil municipal avait décidé que nous devrions peindre Astérix, mais a vite déchanté en apprenant le tarif demandé par Uderzo : 10 000 francs (1 500 euros) le mètre carré. On nous a alors proposé une thématique « Livre de la jungle » version Disney, mais le tarif était le même. Finalement, le thème a été la préhistoire, et tant mieux car nous voulions peindre, pas recopier les dessins d’autres personnes.

En 1989, je préparais les Beaux-Arts de Paris. J’allais avec Bobo, Fred et Banga peindre les quais de la gare désaffectée Passy-la-Muette, sur la petite ceinture. La gare elle-même semble être devenue un restaurant, mais j’ignore s’il y a toujours des graffitis derrière.

Les carlins de Léon X

Afin de financer le dôme de l’église Saint-Pierre de Rome, le pape Léon X proposait de monnayer ses indulgences : en échange d’une certaine somme, le pécheur pouvait obtenir l’absolution. Ce commerce avait indigné le moine Martin Luther, ce qui a motivé l’écriture de ses 95 thèses puis la naissance de la Réforme :

  • L’absolution pour celui qui révèle la confession de quelque pénitent est taxée à sept carlins.
  • L’absolution pour celui qui abuse d’une jeune fille est taxée à six carlins.
  • L’absolution pour un prêtre concubinaire est taxée à sept carlins.
  • L’absolution pour un laïque coupable du même fait est taxée à huit carlins.
  • L’absolution pour celui qui a tué son père, sa mère, son frère, sa sœur, sa femme, ou quelque autre parent ou allié, laïque néanmoins, est taxée à cinq carlins.
  • L’absolution pour un laïque présent qui a tué un abbé ou un autre ecclésiastique inférieur à l’évêque, est taxée à sept, à huit ou à neuf carlins.
  • L’absolution pour un mari qui frappe sa femme de manière qu’il en survienne un avortement ou une couche avant terme, est taxée à huit carlins.
  • L’absolution pour une femme qui prend quelque remède pour se procurer l’avortement, ou qui fait quelque autre chose dans ce dessein et qui fait périr le fœtus, est taxée à cinq carlins.
  • Le père, la mère, ou quelque autre parent qui aura étouffé un enfant, paiera pour chaque meurtre quatre tournois, un ducat, huit carlins.
  • Celui qui a commis quelqu’un de ces crimes (sacrilèges, vols, incendies, parjures ou autres semblables) est pleinement absous, et son honneur rétabli dans toutes les formes et avec la clause inhibitoire, moyennant trente-six tournois et neuf ducats.
  • L’absolution pour tout acte d’impureté, de quelque nature qu’il soit, commis par un clerc, fût-ce avec une religieuse, dans le cloître ou ailleurs, ou avec ses parents ou alliées, ou avec sa fille spirituelle, ou avec une autre femme, quelle que ce soit; soit aussi que cette absolution soit demandée ou non du clerc simplement, ou de lui ou de ses concubines, avec dispense de pouvoir prendre les ordres et tenir des bénéfices. et avec la clause inhibitoire, ne coûte que trente-six tournois et neuf ducats.
  • L’absolution d’un laïque pour crime d’adultère donné au for de la conscience, coûte quatre tournois.
  • Une religieuse qui sera tombée plusieurs fois dans le péché de luxure aura son absolution et sera rétablie dans son ordre, quand même elle serait abbesse, moyennant trente-six tournois, neuf ducats.
  • L’absolution pour un prêtre qui tient une concubine, avec dispense de pouvoir prendre les ordres et tenir des bénéfices, coûte vingt et un tournois., cinq ducats, six carlins.
  • S’il y a adultère et inceste de la part de laïques, il faut payer par tête six tournois.
  • La permission de manger des laitages dans les temps défendus coûte, pour une seule personne, six tournois.

La question est de savoir ce que Léon X faisait de tous ces carlins !

Enguerrand-Eudes du Thaï d’en-dessous de Belleville

En remontant une rue du dixième arrondissement, dernièrement, j’ai distraitement regardé la carte d’un restaurant thaïlandais qui semblait engageant. Une passante m’en a spontanément fait la réclame : « je vous le conseille, c’est super bon, je viens souvent et d’ailleurs j’y retourne », et effectivement elle est aussitôt entrée dans le restaurant pour y déjeuner. Elle me l’a bien vendu, je l’ai imitée. Et j’ai très bien mangé.

Curiosité, indiscrétion, je suppose que ce n’est pas bien, peut-être même que c’est mal, mais j’ai pour manie d’écouter les conversations de mes voisins lorsque je suis seul au restaurant. À côté de moi se trouvaient deux jeunes hommes, dont l’un a dit à un moment qu’il avait juste trente ans. J’imagine que c’était aussi l’âge de son commensal. Ils se ressemblaient beaucoup : deux grands maigrichons aux cheveux assez ras, au nez pointu et aux lunettes à montures fines. Trente ans, ce cap faisait réfléchir le jeune homme : devait-il continuer sa relation avec A*, une jeune femme qu’il aimait profondément mais qui était une écorchée vive, quelqu’un de compliqué ? « Ma sœur m’a dit : tu es quelqu’un de très complexe, il faut que tu t’investisses dans une relation simple ». Cette fille, A*, a tout pour lui plaire : « quand tu la vois, tu lui donnes une particule, il n’y a pas de problème, elle est vraiment… ». Je n’ai pas entendu ce qu’elle était vraiment, mais j’ai compris que depuis son engagement dans le scoutisme, elle était devenue « catho-tradi ». Et même « très tradi », voire peut-être un tout petit peu trop. À moins au contraire que ça ait été sa qualité. Là encore je n’ai pas très bien entendu.

« — Mais dis-moi, toi, avec ton illumination de séminariste, est-ce que tu as un conseil à me donner sur la route que je devrais choisir ?
— Eh bien tout dépend de…
— Non parce que quand j’ai quitté le séminaire, ce n’est pas du tout comme ça que j’imaginais que ma vie allait évoluer. Si on m’avait dit à l’époque… Surtout après Ramallah
(inaudible)
— On ne peut pas changer les gens, tu sais, c’est une erreur de se dire qu’on va pouvoir le faire. C’est un travail qu’elle doit faire elle-même. Je ne sais pas si j’aurais la patience d’attendre. »

Je n’aurai finalement entendu que des bribes de cette conversation, mais je crois avoir compris que ces deux jeunes adultes étaient issus d’une aristocratie qui croit encore à l’aristocratie, qu’ils sont très catholiques, que l’un se dirige vers la prêtrise et que l’autre, qui semble capable de parler de lui-même pendant tout un repas, a envisagé la même vocation avant d’y renoncer. Celui qui a quitté le séminaire a pris un dessert.

Et puis subitement ils se sont levés, ils ont payé, et ils ont disparu, me laissant assez frustré, car j’aurais été curieux d’en entendre plus sur ces jeunes gens dont la culture, l’existence et les préoccupations sont sans doute bien éloignées de celles de toutes les personnes de leur âge que je suis amené à côtoyer.