Création d’une université populaire et électrification des campagnes (1928)

Un extrait des mémoires de mon arrière grand-père, Jean Lafargue (1884-1974). Entre les deux guerres, il était directeur adjoint de la Société d’Électricité et de Gaz du Nord.

Création de syndicats intercommunaux d’électrification rurale

Directeur en fait, nommé par l’administrateur délégué français, mais non reconnu comme tel par les Belges1 jusqu’en 1933, époque à laquelle Sarrat fut mis définitivement à la retraite, je n’ai jamais perdu de vue la question sociale.

Pour moi, un concessionnaire de distribution d’énergie électrique, devait penser non seulement à améliorer les conditions de la production et de la distribution d’énergie et augmenter sa clientèle industrielle, seule intéressante du point de vue de rentabilité dans une région de petites villes et de villages, mais faire profiter toute la population ouvrière et paysanne des améliorations de vie que pouvait apporter l’électricité. C’est ainsi que tout en élargissant au maximum la clientèle industrielle, en lui donnant des conseils pour utiliser au mieux et de plus en plus les fournitures d’énergie électrique, j’ai créé le premier en France (Alsace exclue car les Allemands avaient déjà électrifié les campagnes avant 1914) un syndicat d’électrification rurale comprenant 16 communes.
L’ingénieur de génie rural qui aurait dû être le conseiller des maires ignorait totalement la loi et était parfaitement incapable de remplir son rôle. Lorsque le syndicat fonctionna à la satisfaction générale des consommateurs, l’ingénieur du génie rural fut nommé ingénieur en chef pour le département et décoré de la Légion d’Honneur, ainsi que le brave conseiller général qui s’était mis à la tête du syndicat à ma demande. Par la suite je créai un autre syndicat de 36 communes de sorte que toute la région fut électrifiée. Les Belges virent l’affaire d’un mauvais œil, car les fournitures d’énergie aux paysans n’augmentèrent guère le chiffre d’affaires de la société.

Création d’une université populaire

Vers 1928, constatant l’état misérable dans lequel vivaient les ouvriers et les employés de la région, l’absence totale de toute distraction, la médiocrité des deux ou trois tournées théâtrales qui passaient une soirée dans la région sans grand succès, je pris l’initiative de créer une université populaire, qui donnerait des représentations théâtrales intéressantes, des séances musicales et artistiques, des conférences. Je tenais à ce que tout soit du premier ordre. Par hasard, je fis alors la connaissance d’un maître d’école de Saint Denis, qui connaissait des grands acteurs de la Comédie Française. Il m’apporta son aide en se chargeant d’être mon intermédiaire entre les acteurs et moi.

La ville de Jeumont compte parmi ses voies une « rue du cinéma » (ici avec Google Street view), où ne se trouve pas l’actuel cinéma de la ville, dont le bâtiment date d’après la seconde guerre mondiale. J’imagine que c’est là que se situait la salle dont il est question ci-dessous.

Je louai à Jeumont une salle de cinéma qui contenait 700 personnes; aidé par un de mes ingénieurs très intéressé par cette idée, je fis installer des loges pour les acteurs. Cet ingénieur s’occupa de toute la partie matérielle. Mais il fallait trouver l’argent pour que l’affaire fut viable. Je créai une association avec toutes sortes de membres: chaque participant devait verser annuellement une somme (très petite pour les ouvriers et employés, et illimitée pour les directeurs et leur société). Les prix des places étaient extrêmement bas et variaient suivant la catégorie dans laquelle se trouvaient les spectateurs. Des non-membres pouvaient assister aux représentations en payant leurs places à un prix évidemment plus élevé que les membres.
Par ailleurs je fis la quête auprès des principaux chefs de l’industrie de la région, que je connaissais tous afin qu’ils fassent chaque année un don à l’association dont le montant n’était pas fixé. Tous les industriels auxquels je demandai leur concours, le donnèrent et créèrent aussi un fonds de roulement d’environ 100 000 francs de cette époque renouvelable chaque année. Quelques places pour leur personnel étaient réservées à ceux-ci lors de chaque représentation. Les meilleurs acteurs de la Comédie Française donnèrent ainsi sur notre petite scène la plupart des grands classiques et quelques pièces modernes. Des séances musicales, des séances de danse, très remarquables furent données par des grands artistes. Des conférenciers tels que Duhamel, et nombre d’autres personnalités de ce temps vinrent parler devant notre public, avec accompagnement de films, de musique etc…

Denis d’Inès en Robespierre (1931)

Le succès auprès du peuple fut très grand; les ouvriers, les employés que l’on croyait abrutis, s’enthousiasmaient intelligemment et je fus étonné combien des hommes qui paraissaient très frustes et n’avaient jamais assisté à des telles séances d’art, témoignaient d’un jugement extraordinaire. Un grand acteur de la Comédie Française, Denis d’Inès, qui était devenu un ami, me dit un jour : « nous aimons venir sur votre petite scène devant un public de gens qui nous ignorent, qui ne connaissent pas les pièces classiques ni les modernes, ces gens sont toujours très froids au commencement, puis ils se dégèlent; ils applaudissent uniquement quand ils ont compris (alors qu’à la Comédie Française les applaudissements sont automatiques dès le début, après certains mots, certains effets), c’est infiniment plus intéressant pour nous ».
Nous avons fait venir un grand violoniste que nous connaissions par ailleurs, il vint plus d’une fois et eût toujours un grand succès. Une fois il me donna à choisir un programme sur une liste de compositeurs et je choisis Haendel et Debussy. Après la séance, où il avait été très applaudi et avait eu un tel succès que le public – uniquement ouvrier – ne voulait pas quitter la salle pour entendre encore d’autres morceaux de musique, l’artiste me dit: « quand vous m’avez demandé ce programme j’ai été très inquiet car c’est celui que je donne dans les milieux les plus raffinés, or je savais que votre public était composé d’ouvriers absolument ignorants! » Une autre fois il vint avec une jeune danseuse lituanienne qui dansait sur la musique de Darius Milhaud et autres compositeurs très modernes. Le public bourgeois, ingénieurs compris, bouda cette séance, la salle fut remplie d’ouvriers uniquement. La jeune danseuse fut absolument merveilleuse, elle était profondément artiste et ses attitudes très personnelles accompagnaient et faisaient vivre la musique jouée par le grand violoniste et une admirable pianiste, longtemps très connue à cette époque.

La danseuse lituanienne pourrait-elle être Sonia Gaskell (1904-1974) ? Cette danseuse a collaboré avec les ballets russes et Darius Milhaud, La photo de gauche date des années 1930, la photo de droite date d’après-guerre, alors que Sonia Gaskell était directrice artistique du ballet d’Amsterdam, et enseignante – elle a eu entre autres élèves Audrey Hepburn.

Le directeur du « Jeumont » qui était un « quat’zarts » et que j’avais connu à Supélec, m’avait prédit un échec total au début de mon entreprise, il ne venait jamais aux représentations et me dit un jour : « ce n’est pas le genre de théâtre que vous donnez qui peut intéresser la masse, il faut donner du gros comique, des opérettes banales ». Quand j’ai quitté Jeumont il a pris ma place comme animateur de l’association. Il donna le genre de pièces qu’il aimait. J’appris que les ouvriers s’abstinrent totalement, et au bout de quelques mois les représentations cessèrent.
Outre le plaisir que nous éprouvions en constatant le succès de nos représentations, nous avions celui de recevoir chez nous avant et après celles-ci, les meilleurs acteurs, les meilleurs comédiens. Ce ne fut pas sans éveiller bien des jalousies mais les acteurs avaient pris l’habitude de dire : « c’est chez Monsieur Lafargue que nous voulons aller et dans aucune autre maison ».

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Quand nous allions à la Comédie Française ou chez les Pitoeff ou au Théâtre du Parc à Bruxelles, nous allions voir nos amis acteurs dans leurs loges. Ils nous faisaient toujours un accueil des plus chaleureux.
Pour nous, ce furent pendant dix ans, de grandes satisfactions, des occasions de nous faire des amis des plus cultivés, des plus intéressants alors que dans la vallée de la Sambre, nous n’avons pu, sauf deux ou trois exceptions, trouver des relations valables.

(rédigé en 1966, transcrit par Daniel Lafargue)

  1. « les Belges » désigne ici le groupe Empain. []

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