Le jour où j’ai inventé les hipsters (2002)

Colette, concept-store parisien bien connu vient de fermer ses portes après vingt ans d’existence. Il semble que cette disparition soit imputable à l’intégrité de ses créatrices, Colette Roussaux et sa fille Sarah1, car la mère prend sa retraite, et dit le communiqué de presse, « Colette ne peut exister sans Colette ». Cette intégrité n’est pas feinte, car le succès de la boutique repose sur sa fidélité à la cohérence de ce projet : être un lieu parisien unique de trois étages dans la rue Saint-Honoré. Les propositions de cloner la formule à New York, DubaÏ ou Tokyo n’ont pas manqué, mais rien à faire, Colette n’a jamais dévié, n’a jamais voulu devenir une marque. L’endroit a très tôt été remarqué pour son bar à eaux, où l’on pouvait déguster des eaux minérales du monde entier, mais c’était surtout un endroit rempli d’objets de design rares et sélectionnés avec soin : livres d’art, vêtements, montres, vaisselle, chaises, appareils photo, gadgets électroniques, etc2. Au delà des objets, Colette était aussi avant tout un lieu de découverte de créateurs, dans un esprit syncrétique, puisqu’on y assistait à un télescopage bien moins évident à l’époque de la création du lieu qu’aujourd’hui entre mode, design, design graphique, street-culture, art contemporain et luxe. Parmi les créateurs qui ont collaboré avec le concept-store se trouvait Claude Closky3, grâce à qui je suis entré en contact avec Sarah-de-Colette, qui m’a embauché pour quelques travaux entre la toute fin des années 1990 et le début des années 2000, notamment un économiseur d’écran4 inspiré du personnage de Winney, par Kuntzel et Deygas, et des installations interactives. Ça n’a pas été une collaboration particulièrement soutenue, mais plutôt plaisante, en tout cas sur la plupart des projets.

Le projet Winney, par Kuntzel et Deygas, consistait à inventer une sorte de Mickey Mouse alternatif, le veau Winney, décliné sous forme de produits dérivés, dans toutes sortes d’époques du cinéma d’animation, un peu à la manière du Monsieur Ferraille de Winshluss et Cizo. Je me suis amusé à l’époque à faire une planche de bande dessinée reprenant le personnage.

Pour l’anniversaire des cinq ans de la boutique, le 13 mars 2002 exactement, j’ai été invité à réaliser un dispositif qui transformait les visages des gens en bouquets de fleurs, et un livre d’or interactif qui permettait aux invités de laisser des messages. L’installation s’est terminée un peu en catastrophe, alors que la fête démarrait. Je n’avais pas pu venir le jour précédent car j’enseignais toute la journée à Amiens. Quand je suis arrivé sur place, il y avait déjà une foule conséquente qui attendait que les portes ouvrent. Je me suis présenté devant la personne qui filtrait l’entrée avec un look assez mal adapté au lieu : cheveux trempés par la pluie, un vieux k-way sur la capuche duquel avait été cousue une peau de loup, et une barbe. À l’époque, la barbe n’existait pas, j’étais le seul à en porter une, ou en tout cas j’en avais l’impression. J’ai expliqué que je venais « réparer l’ordinateur », et ce sésame a suffi, j’ai eu le droit d’entrer tandis que tout un tas de jeunes gens à l’apparence sophistiquée allaient devoir attendre qu’on veuille bien examiner leur carton d’invitation lorsque ce serait l’heure. Nathalie m’a rejoint quelques heures plus tard, elle n’avait pas non plus de carton d’invitation, et elle n’était pas la seule dans ce cas : des dizaines de fashion-victims tentaient de négocier, de faire croire qu’ils connaissaient quelqu’un à l’intérieur, qu’ils n’avaient pas de carton mais que leur nom était forcément sur une liste, quelque part, etc. Elle portait une veste en peau de mouton rose vaguement hippie et un pantalon de velours, elle s’en souvient encore quinze ans plus tard car elle non plus ne collait pas à l’ambiance. Elle n’aurait jamais dû pouvoir entrer, et pourtant, il a suffi qu’elle explique qu’elle venait chercher son mari, « un barbu avec un k-way qui vient s’occuper des ordinateurs ». pour qu’on l’accueille, bien qu’elle ait justement dit qu’elle pouvait m’attendre dehors et qu’il suffisait qu’on vienne m’avertir de sa présence. « C’est bon, allez-y ». Le type n’avait visiblement eu aucun mal à se souvenir de moi.

Nous aimons bien nous dire pour rire, Nathalie et moi, que, allez savoir, j’ai peut-être involontairement lancé la mode hipster ce jour là, en prouvant qu’un barbu habillé n’importe comment et sans invitation pouvait entrer sans peine dans le temple de la hype parisienne5, comme s’il était Pharell William ou Karl Lagerfeld.

Une fois mes programmes installés et fonctionnels, nous sommes restés pour profiter de la soirée, qui fut très plaisante. Je me souviens d’avoir mangé des macarons à l’huile d’olive et d’avoir croisé, entre autres têtes médiatiques familières, celle d’Ariel Wizman.
Au moment de sortir, on nous a remis à chacun une pochette en papier métallisé, c’était le cadeau offert à tous les invités. Nous ne l’avons pas ouvert tout de suite et alors que nous marchions vers le métro, nous avons été poursuivis par un type qui n’avait apparemment pas pu rentrer et voulait absolument cette pochette : « allez, vous pouvez m’en donner une, vous en avez deux ! Je vous l’achète, je peux payer ! Pitié ! ».  Je crois que j’aurais pu lui demander n’importe quoi en échange de cet objet, mais je crois aussi que s’il avait pu nous assommer pour nous le dérober, il l’aurait fait. La pochette ne contenait que quelques ephemera graphiques, rien de particulièrement précieux sans doute, mais pour ce jeune homme, c’était visiblement une preuve d’appartenance à une certaine communauté : avec sa pochette brillante, il pourrait au moins faire croire qu’on l’avait admis à faire la fête avec le tout-Paris. Moins par égoïsme qu’effrayés par les piteuses supplications, nous nous sommes laissés poursuivre cent mètres sans craquer : nous avons gardé les pochettes.

Ma dernière collaboration avec Colette ne s’est pas aussi bien déroulée que les précédentes. Je devais réaliser la programmation d’une borne placée dans la boutique physique et destinée à permettre aux chalands de consulter le catalogue complet, bien plus étendu que ce qui se trouvait en boutique. Pour cela il fallait que j’apprenne à interroger des bases de données en ligne, notamment, science qui m’échappait complètement à l’époque. Mais mon plus important problème n’était sans doute pas technique, il était humain. En effet, ce projet m’imposait de collaborer avec la minuscule agence (en fait une seule personne, je crois, plus ou moins artiste et dont la collaboration avec Colette allait au delà de la bête prestation de service) qui s’occupait du site Internet de la boutique. Or j’ai senti que ma présence était, pour cet autre prestataire, indésirable, ou en tout cas non-souhaitée. Peut-être pensait-t-il pouvoir faire la chose aussi bien que moi, peut-être lui avais-je sans le savoir ravi ce contrat en proposant un devis déraisonnablement bas (je n’ai jamais été doué pour fixer des tarifs corrects), ou peut-être avait-il juste peur que je cherche à me faire une place dans ce qu’il jugeait être son territoire. Quoi qu’il en soit, que ç’ait été intentionnel, conscient ou non, le partenaire à qui j’avais été imposé s’est avéré un peu récalcitrant, m’informant au minimum, répondant à mes questions techniques par des e-mails un peu cryptiques et parfois même, je crois, en ne disant pas les mêmes choses à son commanditaire qu’à moi. Comme je suis très lent à la détente avec ce genre de questions très humaines, j’ai mis un temps infini à comprendre la source de divers malentendus.
Mais je rencontrais aussi des problèmes techniques. À cette époque, les Macintoshs étaient en train de migrer depuis MacOS Classic vers MacOS X, où tout ce qui était prévu sur d’anciens Macintoshs s’exécutait de manière terriblement lente sous MacOS X. Comme je travaillais à distance, et comme j’attendais souvent deux jours la réponse à un simple e-mail, j’ai mis longtemps à réaliser que quand on me disait « c’est trop lent ! », ce n’était pas une question de goût, c’était qu’il fallait attendre deux secondes entre un clic et son effet6. Désolé si j’entre un peu dans les détails, tout ça ne doit pas être palpitant à lire.
Du côté de la boutique, les éléments tardaient à m’être transmis, les employés qui devaient effectuer des installations et des tests ne suivaient pas mes consignes de manière très rigoureuse, s’emmêlaient dans les fichiers. Quelles que soient les responsabilités (et les miennes sont sans doute grandes), le travail n’avançait pas. Il faut dire que je pensais tout pouvoir faire à distance, mais ce n’est pas toujours une bonne idée.

Un jour je me suis déplacé. Je me suis présenté à un vendeur, un jeune homme musclé qui portait un tee-shirt orange. Je lui ai dit : « j’ai rendez-vous avec Sarah », mais au lieu de me guider, il a penché la tête et arboré une moue de dégoût en disant d’un ton traînant : « j’crois paaas, non ! ».
Il avait fait de son mieux pour me faire comprendre à quel point il se sentait désolé que j’existe.
Interloqué, je suis sorti appeler Sarah depuis une cabine téléphonique pour m’annoncer moi-même. Bien plus tard, par e-mail, je lui ai raconté cette aventure, et elle m’a semblé confuse et fâchée, me disant que c’était grave et qu’elle ne voulait pas laisser passer un comportement pareil. Mais je n’ai pour ma part pas voulu que ça tourne au scandale, car l’attitude de ce jeune homme n’était pas une erreur : la boutique devait son succès à un certain snobisme. Non pas le snobisme de la patronne, que j’ai trouvé professionnelle, et même plutôt chaleureuse et sans-façons, mais de beaucoup de ceux qui l’entouraient et qui avaient à cœur de protéger le lieu en repoussant les intrus. Je parie que le jeune homme au tee-shirt orange vient d’une ferme du Berry ou bien d’une cité d’Aubervilliers, qu’il ne vit depuis son adolescence qu’avec le souci de quitter son milieu, et qu’être à la caisse chez Colette a représenté pour lui la première marche d’une ascension sociale dans le monde de la mode et de la branchitude. Je pense qu’il avait quelque chose à prouver, qu’il fallait qu’il me fasse sentir, par sa muflerie, qu’il m’était supérieur, ou en tout cas que je n’étais pas à ma place mais que lui, si.

J’aurais pu me contenter de trouver cette histoire amusante, mais je crois que ça m’a aussi un peu atteint, ou plutôt je crois que j’ai accepté le message : pour des raisons que je ne peux pas comprendre et qui tiennent à mon apparence, ma présence dans cette boutique de la rue Saint-Honoré était une incongruité, je n’étais pas dans mon monde. Bien entendu, l’attitude de ce vendeur est une anecdote, mais cet épisode a curieusement changé mon rapport au lieu et m’a sans doute un peu détaché du projet.

J’ai terminé ma tâche dans la douleur, avec un énorme retard et en me sentant entouré d’un frustrant climat d’insatisfaction, voire de suspicion, autant du côté de ma commanditaire que de celui des graphistes7. En fouillant mes e-mails de l’époque, je vois que j’avais fini par annoncer que je n’enverrai pas de facture, alors même que le travail avait bel et bien été terminé. On m’avait alors répondu que j’avais beaucoup sué et qu’il n’était pas question que je ne sois pas rétribué, et j’ai clôt l’affaire en répondant par un ferme merci-mais-non-merci auquel je me suis tenu. Pour finir, je n’aurai donc rien gagné d’autre dans cette affaire que des cheveux blancs et un sentiment d’échec. Je n’ai plus eu de contact professionnel avec Colette par la suite mais il m’est arrivé d’y passer8, toujours en ressentant une petite pointe de nostalgie.

  1. Je n’ai jamais rencontré que Sarah, qui, en ce qui me concernait, était la patronne de la boutique. En fait elle en était directrice artistique. []
  2. Puisque je suis pingre, je dois avouer que je n’y ai jamais acheté que des livres, et un tee-shirt qui par miracle était vendu à un prix abordable []
  3. J’accompagne Claude Closky sur ses projets numériques depuis 1997. Je me rends compte en l’écrivant que 1997 est l’année de la création de Colette ! []
  4. Nathalie aussi a participé à ce travail. []
  5. Amusant : à la même époque Philippe Nassif, journaliste à Technikart, publiait un livre intitulé Bienvenue dans un monde inutile : Les aventures de Jean-No, la fashion victime la plus sympathique de France, qui racontait l’existence un peu vide d’un deejay-graphiste précisément de mon âge… Un jour je lirai ce truc qui raconte le Jean-No d’un monde alternatif qui ne vit que pour la mode. []
  6. Les changements majeurs de politique des éditeurs de système d’exploitation ou de logiciels font partie des événements qui m’ont fait le plus de tort, professionnellement parlant, et je dois dire que c’est ma plus grande raison de défendre le logiciel libre, où, certes, l’ergonomie n’est pas toujours soignée mais où la constance des outils prime. []
  7. Kuntzel et Deygas, dont j’ai toujours apprécié le travail et que je n’aurai finalement jamais rencontré malgré deux collaborations. []
  8. Par exemple pour le lancement d’un numéro de la revue Amusement, à laquelle j’avais participé. []

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