Des bonnes têtes de vainqueurs

Il faisait chaud dans la salle, je me demandais si je n’allais pas avoir soif : est-ce que ça allait être un problème pour parler ? Ma voix allait-elle me trahir ? Je trouvais ma déglutition gênée mais pas encore pénible. Mathieu, m’a dit plus tard qu’il avait eu plutôt froid. Sur le coup il m’a demandé s’il pouvait trouver quelque chose à grignoter car il avait subitement faim. L’un et l’autre nous étions semble-t-il victimes de trac, état qui produit ce genre de manifestations physiologiques incongrues.
Depuis quelque jours nous savions (avec défense absolue d’en parler) que notre livre Internet : au delà du virtuel était lauréat du Prix lycéen « Lire l’économie » spécial BD.

Je n’ai pas pu le faire pendant la cérémonie, mais je remercie les lycéens qui ont décidé de consacrer ce livre, ce qui est d’autant plus flatteur pour nous que la concurrence ne déméritait pas. Merci les jeunes !

J’avais insisté pour arriver en avance au ministère, où se déroulait l’événement, afin d’écouter les intervenants d’une table-ronde précédant la cérémonie et dont l’intitulé fleurait bon le camembert industriel pasteurisé : Quelle alternative européenne aux Gafa ?1. J’avais une bonne raison de vouloir assister à cette table-ronde : subir des discussions oiseuses et générales liées au sujet auquel j’ai consacré un livre ne pouvait que m’aider, par effet de contraste, à me sentir plus légitime dans mon rôle. Je n’ai pas été déçu sur ce point.

Mathieu a profité de quelques minutes libres pour avancer sur sa prochaine bande dessinée, qui va être vraiment géniale. Mais j’ai pas le droit d’en dire plus. Avec une éditrice super. Mais je n’ai pas le droit d’en dire plus. Et un projet étonnant.

Le déroulé de la cérémonie que l’on m’avait envoyé la veille était calé au poil près : à 16h46, une éditorialiste des Échos devait prendre le micro pour convoquer sur l’estrade une lycéenne en école hôtelière qui devait présenter les trois albums finalistes de la sélection « bande dessinée » ; à 16h47, une responsable du service presse d’EDF, partenaire de l’événement, devait surgir pour annoncer le nom des lauréats (nous !) et dire deux mots au sujet de leur (notre) livre. Enfin à 16h48, les lauréats (nous !) devaient prendre la parole. C’était la théorie. En pratique, tout le monde était en retard, et surtout le châtelain, dont l’absence était d’autant plus flagrante que sa chaise, vide, faisait face à la scène avec son nom écrit en gros : Bruno Le Maire.

L’imposant ministère de l’Économie, tout droit sorti du Brazil de Terry Gilliam, dessiné par Chemetov et Huidobro. L’entrée rappelle la sécurité des aéroports : effets personnels passés aux rayons X, portique qui bipe, agents qui nous scannent sous toutes les coutures, identité à donner,… Mais curieusement les agents de sécurité qui nous ont accueillis sont les personnes les plus chaleureuses que nous aurons rencontrées parmi les employés du ministère.

À un moment, nous avons entendu convoquer sur scène les lycéens du jury bande dessinée, mais aussi « Mathieu Burniat et Jean-Noël Lafargue » (encore nous) pour l’annonce des lauréats du prix. Nous avons échangé un regard circonspect : habituellement, on appelle les récipiendaires d’un prix après avoir annoncé leur succès, pas avant. Nous nous sommes levés timidement (et sans être remarqués, car on nous avait placés en périphérie) mais nous n’avons pas osé bouger vers l’estrade. La suite est un peu confuse, nous n’étions pas guidés, pas appelés, pas sûrs de ce que l’on attendait de nous, mais nous avons fini par monter sur scène et nous retrouver à faire tapisserie, peut-être pris pour des multi-redoublants, parmi une foule de lycéens décoratifs plantés derrière Marc Ladreit-Lacharrière2, puis derrière l’économiste lauréat du prix pas-bande-dessinée, et enfin derrière le ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, qui dans un discours heureusement suffisamment soporifique pour que les lycéens n’entendent pas l’insulte, expliquait que les jeunes gens passés par les établissements dépendants de son ministère étaient bêtes à manger du foin, car ils n’avaient pas fait une dictée par jour. Il avait d’ailleurs lu une étude scientifique de tout premier plan qui démontrait par A et par B que les gens qui ne savent pas déchiffrer l’alphabet ont un mal fou à comprendre ce qu’ils lisent.

J’ai demandé à l’attachée de presse d’EDF qui était à côté de nous si elle savait ce que nous devions faire, dire, si nous allions tout de même avoir notre petit moment, et elle est obligeamment allée à la pêche aux infos, pour revenir nous chuchoter que nous allions finalement bien être présentés au public. Lorsque notre tour est venu nous avons avancé d’un pas, quand la dame au pupitre a dit quelque chose comme « et voici les auteurs qui ont fait la bande dessinée », ou quelque chose de plus vague encore, nous montrant du doigt sans nous regarder, avec un langage corporel qui ne nous engageait pas vraiment à nous approcher du micro à moins de deux mètres… Elle n’a pas ajouté « et maintenant cassez vous ! », mais je crois bien que c’est ce qu’elle pensait. Il n’y a donc pas eu de remerciements, on ne nous a pas donné de statuette ou de certificat attestant de notre prix (ni de chèque, le prix n’étant évidemment pas doté : c’est le ministère de l’Économie mais aussi des économies, je pense), nous n’avons pas bénéficié d’un geste poli, d’un sourire, d’un clin d’œil… Eh oui, quoi de plus inutile, de plus méprisable, de plus inintéressant, n’est-ce pas, que deux auteurs de bande dessinée ? J’ai eu un subit sentiment de lucidité : nous auteurs, le public lycéen, les jeunes adultes blondinets trop bien peignés à boutons de manchettes clones d’Emmanuel Macron, les personnalités du monde de l’économie, les organisateurs, les pauvres jeune femmes dédiées à l’accueil (malgré sans doute des études brillantes), tout ce monde n’était là que pour le ministre, mais le ministre, lui, n’était pas là3, provoquant un stress général.

Mathieu Burniat, né en 1984, est un jeune auteur de bande dessinée au grand talent, et qui en plus a une bonne tête (cf. photo). Passé par le design industriel, il a décidé de se lancer dans la bande dessinée avec la série de science fiction Shrimp, saluée par les amateurs mais passée sous le radar du public, puis avec La passion de Dodin-Bouffant, adaptation d’un roman gastronomique (une des passions de Mathieu). Son talent est enfin largement salué avec un best-seller, l’extraordinaire Mystère du monde quantique, écrit avec le physicien Thibault Damour. J’ai pas le droit de dire ce que sera son prochain livre mais il va vous étonner et vous passionner. Le dessin de Mathieu peut s’apparenter à celui de plusieurs auteurs des années folles, comme Gus Bofa.

Lorsque nous avons quitté la scène, ce n’étaient plus simplement des vieux notables qui se congratulaient de ci ou de ça, mais carrément un mort : Jean d’Ormesson, avec une vidéo filmée deux ans plus tôt au même endroit : « Quand on m’a demandé de faire un discours pour le prix du livre d’économie, ça m’a bien étonné car je ne connais rien à l’économie (rires) et d’ailleurs mes maîtres à l’école me parlaient de latin, de grec, et ils étaient souvent communistes (rires), ils ne parlaient pas d’économie… ». 

Ça fait deux jours que je cherche une contrepèterie à partir de « Jean d’Ormesson » qui mélangerait les paroles de la chanson Louxor j’adore de Philippe Katerine (« et je coupe le son… et je remets le son ») et la phrase « j’endors mémé ». Mais c’est dur. Le contrepet est une science.

À la descente de l’estrade, une seconde dame d’EDF m’a attrapé pour me serrer la main en me disant qu’elle était un peu navrée de la désorganisation générale, et en nous assurant qu’elle était très fière que notre livre ait été récompensé, ce qui, croyez le ou non, m’a fait chaud au cœur : dans sa position, elle ne pouvait pas le dire ainsi, mais elle semblait profondément désolée par la cérémonie. Ceux qui étaient restés assis — Sophie4, Nathalie5, David6 — fulminaient, car ce qu’ils avaient vu, avec le reste du public, était encore plus choquant que ce que nous avions vécu. Ils nous ont vus, un peu bêtes sur scène, subir une rebuffade scandaleusement humiliante. Ce qui aurait dû être une célébration a surtout apparu comme un camouflet méprisant.

« écoute, j’ai pas vraiment pris de photos parce que les bras m’en sont littéralement tombés… alors bon j’ai pris ces chaises sans le vouloir » (Nathalie). David, lui, a commencé à filmer notre triomphe avant de s’arrêter face au fiasco.

David a eu du mal à desserrer les dents : il avait pris le train depuis Bruxelles, tout comme Mathieu, pour vivre cet instant pathétique — et du reste, moi aussi j’avais pris ma journée, abandonnant mes étudiants havrais. David a fini par dire qu’il devait sortir prendre l’air, d’un ton qui voulait surtout dire qu’il comptait sortir du ministère, et que ce serait tant pis pour le cocktail. Nous l’avons suivi7 pendant que sur l’écran, Jean d’Ormesson continuait à raconter à des lycéens indifférents les souvenirs qu’il avait des instituteurs de sa jeunesse — je me demande s’il y a eu une séquence avec Johnny Halliday ensuite8.

David, Mathieu, Nathalie, sur le départ.

À la sortie de la salle, Sophie a discuté un certain temps avec quelqu’un de l’organisation. Il faut dire que pour les éditions du Lombard, cette cérémonie avait constitué un vrai investissement : deux billets de Thalys, une personne mobilisée, l’impression de bandeaux qui n’ont pas servi… Il faut dire aussi que le ministère nous avait presque harcelés pour que nous soyons présents, laissant entendre que le prix ne serait tout simplement pas annoncé si nous n’étions pas présents pour le recevoir.
Nous nous sommes demandés ce qu’il fallait exiger du ministère en dédommagement et nous nous sommes finalement mis d’accord sur le fait que Bruno Le Maire devrait, pendant un mois, porter un tee-shirt faisant la publicité de notre livre.

Bruno Le Maire recommande « Internet : au delà du virtuel », éd. Lombard 2017, coll. Petite bédéthèque des savoirs. Dix euros seulement ! T’achètes un autre truc et hop, tu ajoutes ça au caddie, c’est quasi symbolique comme tarif, on le sent pas passer. Tu peux d’ailleurs en ajouter un autre, comme par exemple l’ahurissant Les Zombies (Charlier/Guérineau ), sorti récemment.

Nous sommes partis boire quelques bières dans le bar qui se trouve en face du palais omnisports de Bercy9.

Mathieu et moi avons alors appris que les lycéens avaient eux aussi été scandalisés de la manière dont on nous avait traités, ils avaient tous le livre en main, certains espéraient peut-être une dédicace, ou en tout cas échanger avec nous : ils ignoraient qu’ils étaient les faire-valoirs d’un pince-fesse ministériel, ils venaient rencontrer les auteurs !
Un peu désolé pour eux.
Mes amis belges auront eu la confirmation que la France est un pays de baltringues où le prix de la bière est anormalement élevé, et ils en ont été choqués, mais pas moi puisque je suis suffisamment imprégné d’identité nationale réelle (le fameux « pays réel ») pour ne pas pouvoir être surpris du manque de professionnalisme et de la grossière courtisanerie qui a cours lors des événements officiels10, du mépris institutionnel, ni du prix des bières.

Photo : Nathalie Mislov

« Ah il va nous manquer, Johnny », a dit le barman alors qu’on entendait le mythique interprète du jingle Wuopti-deumihileu chanter avec des choristes à la Elvis-Presley-période- Vegas son « wooooh fini, fini pour mwaah ». Voyant nos demi-ébauches de sourires polis et constatant que nous n’allions pas réagir de manière plus volubile à sa prédiction quant à l’effet de manque qu’allait à coup sûr produire l’absence de Johnny Halliday, il nous a demandé si nous voulions une autre bière.
Et nous en voulûmes.

  1. Les GAFA, ce sont Google, Amazon, Facebook et Apple, c’est une manière de décrire les géants technologiques californiens. Les intervenants étaient Frédéric Mazzella (Blablacar), Thierry Philipponnat (BlablaInstitutFriedland) et Valérie Rabault (BlablaPartiSocialiste). []
  2. Qui fut directeur de la Revue des deux mondes, et à ce titre généreux employeur de Pénélope Fillon, qui est le fondateur d’une société de notation financière, mais qu’en tant qu’enseignant en art je connais surtout comme créateur de la Fondation Culture et diversité, dont j’ai pu voir les effets bénéfiques tangibles (mais qui me semble ralentir ses activités). []
  3. Il paraît qu’il a fini par arriver mais je ne l’ai pas vu. []
  4. Sophie de Saint-Blanquat, attachée de presse des éditions du Lombard. []
  5. Nathalie Mislov, ma moitié et ma « plus un ». []
  6. David Vandermeulen, directeur de La Petite Bédéthèque des savoirs. []
  7. En fait c’est plus compliqué que ça. David et Mathieu ont fait tout le tour de la salle pour atteindre la porte par laquelle nous étions entrés, tandis que je me renseignais pour savoir si la porte qui se trouvait de notre côté était aussi une sortie. Elle l’était. Je l’ai empruntée en pensant être suivi par Nathalie et Sophie, mais pas du tout, elles avaient suivi les deux autres. Et pour tout arranger je me suis perdu parce que par cette sortie il a fallu que je fasse un détour impossible en changeant d’étage pour rejoindre mes amis. C’est intéressant comme anecdote, hein ? []
  8. Pas loin ! On m’a appris depuis que Bruno Le Maire était passé dire bonsoir pour clore la séance, mais qu’il y avait en plus un authentique VIP : le youtubeur Cyprien, qui est d’ailleurs représenté dans notre bande dessinée. []
  9. Non, Palais omnisports de Bercy, je ne t’appellerai pas de ton nouveau nom, qui sonne comme une mauvaise pub et qui ne me rappelle rien des bons moments que j’ai passé chez toi. Je pense tout particulièrement au concert de Prince pour la tournée Sign-o’the-times en 1987 et au concert de James Brown en 1986, concert incroyable où le public avait patienté une heure à écouter les musiciens chauffer la salle avant l’entrée en scène du godfather of soul : celui-ci s’était rattrapé en terminant la représentation bien après l’heure du dernier métro, forçant le banlieusard que je suis à marcher plusieurs heures dans la nuit, fatigué mais émerveillé. []
  10. Ce n’est pas une fatalité. Il y a quelques mois, Nathalie et moi avons été invités pour un prix similaire (nous étions parmi les trois nommés) au ministère de l’Enseignement supérieur pour notre Copain des Geeks, et l’ambiance était, cette fois, très bonne, malgré une repas exclusivement à base de mousses (entrée, plat, dessert) qui ne donnaient pas envie avant la première bouchée, et encore moins après. Le chef, en revanche, s’y entendait en vin. []

2 réflexions au sujet de « Des bonnes têtes de vainqueurs »

  1. Sympa, merci !
    Je ne vous connais pas et debarque pas hasard, mais ce que vous racontez me plait de A a Z, et bien sur, je suis desolee pour l’experience. Merci de l’avoir racontee.
    Un conseil de bon ton, et bien dans l’air du temps, et qui vous sans doute meme deja effleure : la prochaine fois, faudra faire ministre, vous verrez, ca devrait beaucoup mieux se passer.

  2. Ça me donne envie de découvrir votre travail ( je connaissais déjà celui sur la Meca Q.. Mais j’avoue ne pas vous avoir suivi depuis ? ). Succès à vous

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