La fin d’Albert Naef

En ce moment, j’effectue des recherches sur l’histoire des écoles d’art. J’épluche notamment les biographies d’anciens professeurs, et c’est ainsi que je découvre Albert Naef (1862-1936), qui enseigna l’archéologie à l’école des Beaux-Arts du Havre de 1890 à 1894 :

Albert Naef est né et mort à Lausanne, mais il n’a pas vécu que dans le canton de Vaud, puisqu’il s’est d’abord engagé dans la Marine impériale allemande avant de visiter l’Europe et d’entrer aux Beaux-Arts de Paris, ville où il s’est établi un temps avant d’être nommé professeur à l’école d’art du Havre puis, quatre ans plus tard, de retourner en Suisse où il s’est vu confier de prestigieux chantiers de restauration et des postes aux universités de Neuchâtel et de Lausanne.

En 1890, l’année de sa prise de fonctions au Havre, il a épousé Fanny Anna Brandt, née en 1865, avec qui il a eu trois enfants. En 1932, Fanny meurt et, aussitôt, Albert Naef qui est alors septuagénaire épouse Berthe Delapierre, sa cadette de quarante-quatre ans. Il avait embauché Berthe comme sténodactylo en 1924 et lui avait donné un fils en 1927 — enfant qui sera placé dans une autre famille et ne sera légitimé qu’après le mariage. Mais voilà, Berthe et Albert se querellent beaucoup, et le 8 janvier 1936, l’épouse tue son mari. Elle a dit plus tard que celui-ci l’avait brutalisée, et que pour l’effrayer elle l’avait menacé avec un revolver. Albert lui aurait saisi les mains, faisant accidentellement partir le coup.

Après la mort de son mari, Berthe est complètement paniquée. Elle dépose un mot sur la porte pour indiquer au laitier de ne pas faire de livraison dans les jours qui suivent et emmène son fils, qui jouait dans le jardin au moment tragique, avec l’intention de ne pas revenir. Elle erre dans la région, songeant au suicide, puis revient à Lausanne. Sa mère et le médecin de cette dernière la convainquent de se dénoncer aux autorités, ce qu’elle ne fera que neuf jours après le décès de son époux, dont le corps est en putréfaction avancée.

Le coup était-il accidentel ? Le légiste a estimé qu’il avait été tiré à un mètre de distance — un peu long pour un coup à bout portant —, et le médecin de famille a fait remarquer qu’Albert ne pesait que 46 kilos le jour de sa mort, était bien affaibli par l’âge et n’avait donc pas une constitution suffisamment vigoureuse pour « soutenir un corps à corps avec une femme beaucoup plus jeune que lui ». Constatant que des retraits d’argent avaient été effectués au nom d’Albert après la date de son décès, sa banque a mené une enquête et découvert que Berthe avait imité la signature de son mari quarante-trois fois dans le but de retirer de l’argent de son compte — 9000 francs au total dont, a dit la presse de l’époque, elle faisait profiter des amies que Le Temps décrit comme « extrêmement douteuses », précisant de manière sybilline que « Madame Naef [en] faisait sa compagnie de prédilection »La Tribune, plus directe, avait à l’époque résumé la situation comme ceci : « L’accusée est une homosexuelle dévoyée, dissimulée, sinistre ».

Albert Naef a été décrit par son avocat comme un presque saint, un homme comblé d’honneurs, un mari attentif et prévenant mais aveugle aux manigances de son épouse et croyant naïvement cette dernière, par exemple, lorsqu’elle s’attribuait la paternité d’articles parus dans la presse locale. Il a même précisé que la jeune épouse se plaisait, sans en avoir le droit, à arborer une décoration. Heureusement pour Berthe, les témoins qui ont pris part au procès ont peu à peu dressé un portrait assez peu reluisant de son mari : avare et égoïste, autoritaire et intransigeant, tyrannique et antipathique, il n’avait plus d’amis et il était détesté au point que dans une lettre, un de ses anciens assistants a même écrit à son sujet : « il est mort comme il a vécu, en charogne ».
On a finalement cru à la bonne foi de Berthe, qui a tout de même été envoyée en prison pour sept ans et privée de ses droits civiques dix ans.

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