Le meilleur mémoire que j’aie lu

Je ne me suis pas montré bien charitable dans mon article d’hier. Je venais de lire le mauvais mémoire de trop, et par découragement, par épuisement, je me suis moqué d’une prose et d’un propos indigents. J’ai fait rire plein de gens — et cela m’a réjoui puisque faire rire est un des deux ou trois buts que je me suis fixé très tôt dans la vie — , mais pas tout le monde, car certains se sont mis à la place de l’étudiant, se sont demandé quels seraient ses sentiments face à une exposition publique (quoique anonyme) de ses difficultés et de ses erreurs, ou m’ont fait remarquer que selon eux je rompais un contrat de confiance. Ces objections sont bien sûr recevables et sans doute aurais-je dû faire preuve de sagesse et m’abstenir. Du reste, la situation est plus pathétique qu’amusante. Mais le reproche le plus important que j’aurais tendance à me faire à moi-même est surtout de ne pas m’être montré très positif : je ne propose pas de porte de sortie à cet étudiant, et je fais un portrait assez peu reluisant de l’Université, puisque je constate qu’on peut y soutenir des travaux sans queue ni tête jusqu’à un niveau assez élevé1.
Pour me racheter j’ai décidé de répondre à cette question que l’on m’a posé ce matin :

Je serais bien en peine de désigner « le » meilleur mémoire, car si un mémoire est bon selon mon goût, c’est qu’il est singulier, et que dès lors il ne peut pas être comparé à d’autres, ne peut pas être placé sur une même échelle. Je triche un peu en disant ça puisqu’à la fin, le mémoire sera noté et sera donc de facto placé sur la même échelle que tous les autres. Reste que si le mémoire est du meilleur niveau, c’est qu’il est unique.
Il existe pour moi deux approches du « meilleur mémoire », deux types différents. Il y a le mémoire qui est bon pour son lecteur, parce qu’il lui apporte des choses (plaisir de la lecture, informations et mise en perspective inattendues), et celui qui est bon pour son auteur, parce qu’il rend compte d’un progrès, qu’il est le fruit d’un travail d’enquête et qu’il a permis l’approfondissement d’un sujet. C’est ce second type de « meilleur mémoire » que mon excellente collègue Vanina Pinter parvient à faire produire à nos étudiants de second cycle à l’école d’art et de design du Havre. Puisque les mémoires d’école d’art son liés à la production plastique des étudiants, ils sont pour eux l’occasion d’un travail introspectif, non pas au sens psychologique (quoique un peu, parfois), mais au sens d’une réflexion menée sur ses propres motivations en tant que créateur.
Bien entendu, la qualité finale des mémoires varie : tous les étudiants n’ont pas la même familiarité avec l’écriture, mais en tout cas, lorsque l’exercice est fait honnêtement (vis à vis de son propre auteur, je ne parle pas de questions morales), alors il est réussi. Bien entendu, certains de ces mémoires sont de qualité tout à fait exceptionnelle et pourraient constituer des Masters universitaires du plus haut niveau.

Moisson du semestre : une quinzaine de mémoires à lire.

Pour ce qui est des Masters universitaires (« Master 2 »), à présent, mon critère pour déterminer leur qualité est très simple : si le texte n’a pas été fait dans le simple but d’obtenir une note suffisante pour être diplômé, s’il est le fruit d’une recherche originale et personnelle, s’il est un bon exercice de synthèse, s’il est écrit d’une manière agréable, alors, comme dans le cas d’un mémoire en école d’art, il me semble réussi, car il a apporté quelque chose à celui qui l’a produit. Pour atteindre l’excellence, il faut en outre que le lecteur juge que le texte mériterait d’être publié, ou au minimum, qu’il a envie de le conserver (je dois l’avouer, une part non négligeable des kilos de mémoires que je lis chaque année finit dans la benne du recyclage de l’université). Il m’arrive parfois de tomber sur un mémoire que je serais susceptible d’acheter s’il était vendu en librairie. Ça, c’est le graal. Voilà ce qu’est un très bon mémoire universitaire pour moi. Et bien heureusement, ça existe.

Pour quelques années encore2 l’enseignement supérieur restera à peu près gratuit et ouvert à tous. Il est vraiment dommage de ne pas profiter de ce moment d’autonomie et de liberté, situé entre l’enseignement secondaire et la vie active, pour réfléchir par et pour soi-même, en profitant d’une structure institutionnelle dédiée à cet usage et des rencontres (avec des personnes ou des idées) que l’on peut y faire.

  1. Et alors même que je commence à écrire un article positif, paf!, je reçois un e-mail de collègue, lui aussi en train de corriger des mémoires, qui s’alarme d’une recrudescence des plagiats, après quelques années de recul de cette pratique… Misère. []
  2. Le documentaire Étudiants, l’avenir à crédit, récemment diffusé sur Arte, laisse supposer que tout se met en place pour un sombre bouleversement de l’enseignement supérieur, appelé à devenir ruineux et à fonctionner comme un investissement proposé à une clientèle, et non plus un moyen pour s’ouvrir et se construire. []

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