Sans doute le pire mémoire que j’aie jamais lu

(parfois, on craque. Ce n’est certes pas très gentil, mais je pense que je ne donne pas d’indices permettant de reconnaître la personne dont je commente le travail. J’aurais tendance à me reprocher ici un certain manque d’espoir, l’absence de solution1 pour aider cet étudiant)

Je redoute les beaux jours, car loin de me laisser profiter du jardin, des grillades et des apéritifs, mai et juin sont pour moi une période de lecture et de correction des mémoires en Arts plastiques — ainsi qu’une période d’urgences administratives très diverses censées permettre de terminer l’année en cours et de préparer la suivante, mais c’est une autre histoire. La lecture m’épuise, surtout quand je n’y prends pas plaisir. Or un nombre non-négligeable des mémoires que j’ai à lire sont pénibles : orthographe, phrases brumeuses, grands mots pas très maîtrisés, sujet sans grand intérêt, et même (en baisse, je crois, ou alors mieux fait), plagiat,…
J’ai tout eu, quoi. Mais cette semaine, j’ai souffert plus que jamais.
Je n’arrive pas à me rappeler avoir donné mon accord pour le dépôt du mémoire dont je vais parler, puisque je ne l’ai jamais eu sous sa forme finale, mais admettons. Admettons que j’aie, par lassitude et dans l’urgence, signé le papier habituellement exigé. Ce n’est pas impossible, l’étudiant qui en est l’auteur est un spécialiste de l’errance, il change constamment de directeur de recherches car son travail décourage vite ceux qui travaillent avec lui. Ce genre d’étudiant perdu finit souvent sa carrière avec moi car je suis patient, pas méchant et confiant lorsque l’on me fait des promesses — un peu teubè, comme on dit dans le patois de ma région.

D’abord, la présentation : quatre vingt pages A4, ce qui est assez habituel, mais non-reliées. Ni agrafe, ni réglette plastique, rien, juste des feuilles volantes. Ni moi ni aucun de mes collègues n’avions jamais vu ça.
Dès la page de garde, je souffre : l’étudiant remercie « toute l’équipe » (?) de lui avoir, je cite, « donné l’opportunité d’exercer mes capacités d’analyse pour le besoin de ce dossier ». Il remercie aussi « l’ensemble du personnel du Master » (je ne comprends plus ce qu’il entendait plus haut par « toute l’équipe ») « ainsi que mon directeur » (c’est à dire moi !) « pour son implication pour ce mémoire ».
Très chers étudiants, présents et futurs, sachez que ce genre de dédicace flagorneuse ne titille efficacement la vanité de l’enseignant que dans le cas où le travail rendu est d’une grande qualité. Si le travail rendu est médiocre, ou pire que médiocre, alors ce genre de mention relève de la diffamation et de l’insulte. Non, je ne me suis pas impliqué dans ce travail, je n’ai pas vu l’étudiant de l’année, je croyais qu’il avait abandonné son cursus et je refuse d’être co-responsable de son travail. En fait, au fond de moi, je pense qu’accepter que ce travail soit présenté à un jury relève presque de la faute professionnelle. Alors que l’on me félicite de mon implication dans une entreprise aussi criminelle me fait monter le rouge aux joues, de honte. Des remerciements, enfin, sont adressés à plusieurs artistes dont je parie qu’aucun n’a rencontré l’étudiant en question ni ne validerait la moindre ligne de son pensum.

Image sans lien avec le texte

La suite a un air de déjà-vu et me rappelle un mémoire déjà présenté par ce même étudiant au niveau précédent, deux ans plus tôt. Il m’en avait fourni une version PDF lorsqu’il cherchait un nouveau directeur, en ayant épuisé plusieurs autres. Sans conviction, j’avais accepté la charge, puisque le mémoire portait sur l’interactivité en art, et que cela est censé faire partie de mon champ de compétences. En le lisant cet après-midi, j’ai comparé l’antique PDF, que j’avais conservé, au mémoire actuel : la quasi intégralité du texte est identique, mais le corps de typo, l’interligne et les paragraphes sont plus aérés, permettant astucieusement de transformer trente pages en cinquante. Et ce texte est aussi incompréhensible que dans sa version précédente, avec des phrases dénuées de signification concrète telles que (orthographe et ponctuation respectées) : « Selon moi, l’interactivité symbolise un atoût visionnaire. Elle doit avoir pour valeur; un esthétisme moderne » ; « Les outils logiciels ont pour but de séduire les « fans » de technologie en toute première circonstance ». Ici les guillemets sur « fans » sont correctement appliqués, mais dans le reste du texte on en trouve pour encadrer sans grande logique divers mots ou locutions. Par exemple : « Le deuxième point le plus important après la « méthodologie » est « l’inventivité ». »
Il y a des schémas, aussi. Ils prouvent à eux seuls qu’un petit dessin ne vaut pas toujours un long discours mais permet néanmoins d’étirer le nombre de pages d’un devoir.
Tel que je le comprends, le mémoire explique des œuvres d’art interactives en s’appuyant sur un précis de direction de projets multimédia datant de la grande époque du cd-rom culturel : il nous explique qu’un projet multimédia est réalisé par une équipe « avec une compétence multiple » (?) dont les suggestions doivent être écoutées par les personnes qui vont mettre en place une charte graphique, mais qu’entre la phase de projet et la phase de réalisation il va falloir produire une maquette permettant de donner une idée du « produit final », etc., etc. Le tout est présenté comme les fiches-métier des conseillers d’orientation du collège. C’est un peu comme si on racontait le travail d’un artiste vidéaste en décrivant le fonctionnement d’une maison de production cinématographique, ou si l’on parlait de Claude Monet en décrivant l’organigramme d’une entreprise de peinture en bâtiment. Les citations d’ouvrages contiennent la page mais aussi la ligne, et ressemblent à des arguments magiques, ce qui, pour je ne sais quelle raison, leur donnent un faux-air d’exégèses bibliques telles que celles qu’on trouve dans les publications des Témoins de Jéhovah2.
Les trente pages inédites du mémoire — celles qui sont ajoutées au texte indigent que l’étudiant traîne depuis des années — reprennent (si j’en crois l’enquête superficielle que j’ai fait) de manière à peine réécrite une thèse de doctorat en Informatique de 1995, consacrée de manière hyper-pointue aux paradigmes théoriques de l’interaction homme-machine, et n’ayant là encore aucun rapport avec le travail d’aucun artiste numérique connu : modèle Seeheim, Arch, MVC, ALV3,…
De bout en bout l’étudiant ne comprend rien de ce qu’il raconte, il espère juste que ceux qui sont forcés de le lire comprendront les textes qu’il a trouvés et reformulés et dont il semble espérer qu’ils ont un lien avec son sujet. Sa conclusion est essentiellement un copier-coller de celle de son mémoire d’il y a deux ans, et elle s’achève sur un « bilan personnel » dont on pourrait imaginer qu’il est, lui, issu d’un rapport de stage : « Cette étude m’a permis d’enrichir mes capacités d’analyse dans le domaine de l’interactivité. J’ai pu faire face aux différentes contraintes qui m’étais convié [sic] et ainsi mettre en avant mes services pour le besoin d’une installation interactive (…) sur le plan technique, les formateurs [?] m’ont permis d’améliorer mes capacités artistiques ». J’ai dû rater le passage où cet étudiant parle de son propre travail, s’il y en a un. Je sais juste que j’ai perdu une ou deux heures de mon existence, que mes yeux sont irrités et que j’ai besoin d’une bière. Ou d’une corde.

  1. Voici quelques anciens articles que j’au publié dans un esprit plus positif sur le sujet : De l’originalité des mémoires universitaires ; De la production de textes universitaires ; Des mémoires (encore !), et des références que l’on y trouve ; Le plagiat, encore. []
  2. Je pense à la prose du magazine La Tour de Garde, avec des choses du genre : Les parents ne doivent pas offrir de cadeaux aux enfants à Noël car « Oui, vous êtes complètement dans l’erreur. » (Marc 12.27), mais celui qui donne plutôt son fric au temple est dans la vérité du Seigneur puisque « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (Marc 12.34). []
  3. Ne me demandez pas ce que c’est, je l’ignore aussi. []

19 réflexions au sujet de « Sans doute le pire mémoire que j’aie jamais lu »

  1. Merci Jean-Noël pour ce texte qui me rappelle la lucidité extrême qui fut la mienne à l’époque de lâcher cet étudiant qui plus est pas sympathique et quelque peu harceleur. Il faudrait pour qu’il ne puisse pas se réinscrire l’an prochain que tu argumente sur son plagiat. C’est un motif d’exclusion.

    1. @Antoine : cette année j’ai l’impression qu’on m’a enlevé ce logiciel de la liste des outils dédiés à la scolarité – je crois que l’abonnement coûtait une blinde à l’Université et je ne connaissais que moi qui l’utilisais. Très utile, je dois dire.

      1. Dans mon université, c’est un outil institutionnel. On a un plug-in dans Moodle qui mouline tous les devoirs et mémoires qui sont soumis.
        Un bouton «J’accepte le passage de mon travail au logiciel anti-plagiat» fait que c’est l’étudiant lui-même qui déclenche ce contrôle. Conscientisation, prévention etc 🙂

      2. Mais enfin pas du tout! Compilatio fait toujours partie des logiciels accessible pour les enseignants. Ou alors c’est à cause de ton statut? Ce serait du dernier mesquin! Mais si tu veux je peux le faire tourner sur Compilatio pour toi

        1. Tu as raison, je viens de le retrouver !
          L’interface est vraiment lourdingue. J’ai fait tourner, et Compilatio a trouvé la même thèse de doctorat que moi comme source pour la partie où je soupçonnais un plagiat.

  2. Pour MVC probablement modèle vue contrôleur, les autres je ne sais pas. La programmation en MVC permet de dissocier les parties purement algorithmique et logique (le contrôleur), les données (les modèles), des éléments d’interface (les vues)…
    Sinon ce mémoire a effectivement l’air très pénible.

  3. jeannot. tu ne devrais pas faire référence au travail de quelqu’un, parce que aussi mauvais soit-il, tu ne sais pas comment l’étudiant réagirait si il lisait cet article (que je n’ai pas lu jusqu’au bout).

    1. Bien entendu, en parler pose des questions, mais je donne assez peu de détails, donc l’étudiant peut se reconnaître, mais les gens qui n’ont pas lu son mémoire ne le pourront pas. S’il se reconnaît, que va-t-il se passer ? Je dis ici ce que je dirai à sa soutenance (publique) dans quelques jours, et je lui dirai aussi que, manifestement, les études de ce genre, organisées de cette façon, ne sont pas faites pour lui, ou en tout cas, qu’après des années de dérive, il n’a toujours pas trouvé comment faire pour produire un travail qui soit un tout petit peu intéressant. En vérité, j’ai de la peine pour lui : ce que je comprends à son cas c’est que c’est le genre de personne qui n’a jamais cru pouvoir y arriver et qui, au lieu d’être simple et honnête, se complique la vie et court des risques énormes (l’interdiction de s’inscrire à l’université pour des années) en plagiant. Et il se moque de ses lecteurs et des enseignants qui l’encadrent, ce qui ne me pose aucun problème d’amour-propre (c’est à lui-même qu’il fait du tort), mais me fâche pour le temps perdu et l’énergie consacrée à lire. La pile des livres que j’ai envie de lire est plus haute que ma maison, mais je perds du temps à lire un mémoire dont son auteur se moque lui-même et fait pour de mauvaises raisons. Je ne me sens pas de raison d’être indulgent, et je ne pense pas être réellement cruel.

    2. Je ne pense pas que l’étudiant en question s’imagine avoir brillé, je ne pense pas qu’il s’illusionne sur la qualité de son travail. Je ne pense pas qu’il recopie des bouts de texte par inadvertance, et je lui ai dit clairement qu’un mémoire ne pouvait pas être la version augmentée du mémoire de l’année d’avant. Je ne pense pas que ça l’aide énormément que l’on se montre indulgent envers un travail pareil.
      Comment réagira-t-il en lisant ce texte ? Je n’en sais rien, mais justement, j’aimerais qu’il réagisse.
      Voici ce que je lui disais au début de l’année :
      J’ai du mal à me projeter dans un M2 avec toi, car c’est difficile de te conseiller, j’ai toujours l’impression que ça ne t’intéresse pas de le faire, que tu le fais pour de mauvaises raisons, comme si tu étais resté lycéen (stressé par le fait de devoir faire quelque chose sans en avoir envie). Il faut que tu trouves un autre directeur de M2 !
      Il m’avait répondu :
      C’est vrai, je ressentais cela au début. La première partie était très méthodologique et je partais de rien. Il était très difficile pour moi de choisir un bon sujet. Celui ci est complexe. J’ai cherché à comprendre le sens de ma recherche et le fait d’être chercheur. Aujourd’hui, j’ai une autre philosophie. C’est mon étude. Elle m’appartient. Je tiens à vous remercier de m’avoir suivi.
      …suite à quoi il m’a supplié : j’étais sa dernière chance, personne d’autre ne pouvait suivre ses travaux. Bon… Et son « autre philosophie » a consisté à rendre le même mémoire, augmenté d’un copier-coller de travaux en informatique théorique qu’il ne comprend a priori pas. Passé un certain stade dans l’absence de travail, on peut se dire qu’il se moque de ses études. Alors si mon texte le peine, eh bien je n’y peux rien, mais c’est plutôt sa manière de ne pas profiter d’études gratuites et riches en rencontres et en thèmes qui devrait le peiner.

  4. Bonjour @jean_no : Comme promis, je reprends ici mon feedback sur twitter.
    Mea culpa, il m’est également arrivé de partager des perles d’élèves. Il n’empêche que de plus en plus plus je crois que nous autres enseignants devrions nous abstenir de commenter en public les prestations de nos élèves et de les partager même de manière anonyme. La raison est que de mon point de vue, notre rôle en tant qu’enseignants est d’offrir à nos étudiants un endroit sécurisé où ils peuvent faire des erreurs, se tromper, être bête, se faire réprimander etc… sans perdre la face. Cette possibilité donnée aux élèves d’être totalement eux-mêmes me paraît essentielle si on veut que nos élèves sortent de leur zone de confort et s’améliorent véritablement. Il me semble que c’est le coté privé de la relation pédagogique que notre propension à partager les « perles » ou à commenter en public leurs travaux érode. J’essaie donc autant que possible d’y résister même quand je crois avoir suffisamment anonymisé les choses.
    PS: Je pense moins à l’étudiant dont il est question ici qu’à tes autres étudiants qui vont se dire que s’ils déconnent ils pourraient se retrouver ici et qui donc essaiieront d’être le plus prudent possible.

  5. Alors on peut arriver jusqu’en M2, jusqu’au mémoire, « sans trop de soucis » ? J’imagine pourtant Paris8 comme une université extrêmement exigeante au niveau théorique, surtout dans le département des arts plastiques…

    1. @zotl : Pour dire les choses à la louche et sans entrer dans les détails, la législation actuelle, issue du fameux « processus de Bologne », traite l’étudiant comme un client, le diplôme comme une marchandise et l’université comme un service. Grâce à ces nouvelles règles, on peut rester étudiant au niveau Master toute sa vie tant qu’on paie ses frais d’inscription, et finir par obtenir son diplôme à l’usure. Les étudiants sont de niveau variable, et c’est normal en arts plastiques où l’on mêle théorie et pratique, et où se télescopent plein de disciplines et de traditions : histoire de l’art, philosophie, esthétique, création. Chaque cas est donc à part, et chaque étudiant a un parcours, rien à voir avec des disciplines aux enseignements très balisés comme le droit ou la médecine.

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